La distance en formation, parcours d’expériences personnelles

De nombreux propos sont tenus sur l’enseignement à distance en cette période de confinement. Malheureusement, un certain nombre ne repose que sur très peu d’expérience, voire pas du tout, mais ceci n’empêche pas les prises de paroles… Or cette expérience dans des contextes variés et des niveaux tout aussi variés permet de proposer certaines analyses, voire des recommandations.

  • – La première de ces analyses est qu’il ne faut pas prendre l’enseignement à distance comme un tout, mais comme une partie d’un contexte plus large qui intègre en particulier le sujet à qui s’adresse cet enseignement, ce qui s’est passé avant, et ce qui se passe après.
  • – La deuxième est que le « tout à distance » est jouable mais qu’il est presque toujours insuffisant, on lui préfère la FOAD (ouvert) ou l’hybridation (la même chose en fait que la FOAD).
  • – La troisième est que l’instrumentation de l’enseignement/apprentissage à distance est un des facteurs clés de la réussite ou de l’échec. Par instrumentation on entend aussi bien les matériels que les logiciels, les ressources et le type de dispositif pédagogique choisi.
  • – La quatrième est l’importance d’une contractualisation explicite qui englobe la connaissance et la compréhension de l’ensemble du dispositif proposé
  • – La cinquième est que le guidage et la guidance (certains parlent de tutorat) sont essentiels pour nombre de personnes car la compétences d’autodirection dans l’apprentissage est complexe à développer

 

Après plus de quarante années d’activités professionnelles, il est intéressant de réactualiser le parcours que l’on a fait autour d’une des activités menées tout au long de sa carrière professionnelle. En relisant ces années, je m’aperçois que deux dominantes ressortent : les technologies d’information et de communication, la transmission ou encore la pédagogie. Comme on va le constater, ces expériences personnelles et professionnelles se sont succédées, me permettant ainsi de construire des repères et de les partager avec d’autres. Cette chronologie d’expériences produit un ensemble d’informations, de connaissances et surtout de témoignages. Parmi ces expériences voici celles qui m’ont permis de construire mes repères pour la formation à distance ou la formation hybride (FOAD).

Voilà donc cette (longue liste) et les commentaires associés à chacune de ces expériences :

1978 – 1979 Surveillant d’internat dans un établissement privé sous contrat, en charge de jeunes de CAP et de fin de collège, j’ai eu la chance d’être dans un établissement qui expérimentait l’enseignement des médias en ayant mis en place un studio de télévision et de suivre une formation interne de conception d’émissions de télévision.
Ce que j’ai appris de cette expérience :

Découverte de la place de la construction médiatique d’un objet final, l’émission. Ce construit est d’abord celui d’un angle de prise de vue, mais aussi des trucages ou encore des raccourcis du discours du fait de la complexité audiovisuelle.

1981 – 1982 Participation active à la vague des radios libres (animateur d’émission à Radio Bro Vigouden et participation à l’association support)
Ce que j’ai appris de cette expérience :

Mise en situation de produire un discours médiatique et donc appropriation de quelques compétences de construction d’émissions et de « transmission » à distance dans un contexte social. Interview, reportages, enregistrement, commentaires, bref, apprentissage sauvage du journalisme culturel

1979 – 1984 : Développement de projets de conceptions de supports vidéo pour la formation : enseigner des gestes rares en s’appuyant sur la vidéo pour remplacer les manipulations coûteuses ou dangereuses
Ce que j’ai appris de cette expérience :

A partir de l’utilisation de la vidéo, il pouvait être intéressant d’envisager de fabriquer des contenus pour transmettre des gestes professionnels

1983 – 1989 basculement de la télévision à l’informatique : expérimentation scolaire
Ce que j’ai appris de cette expérience :

Comprendre l’Enseignement Assisté par Ordinateur, de sa conception à sa mise en œuvre en classe. Programmation classique, logo et Intelligence artificielle (langage Prolog)
Le comportement des élèves face aux écrans, de la fascination à la compréhension des mécanismes, de l’utilisation transversale à la place première de la pédagogie1

1984 – 1993 connexion aux réseaux numériques en ligne : Calvacom + minitel
Ce que j’ai appris de cette expérience :

Comprendre et développer l’utilisation de la télématique, découvrir les réseaux numériques et les interactions humaines et machiniques
Mesurer les enjeux de la distance permise et du lien de partage de connaissance possible

1989 – 1990 Élaboration d’un projet de formation hybride appuyé sur les réseaux numériques (NTASN et autres)
Ce que j’ai appris de cette expérience :

Proposer l’intégration des réseaux numériques en ligne pour développer des projets d’enseignement (le village un siècle après, des monographies actualisées)
Elaboration d’un projet de formation hybride en explicitant les avantages et les limites des services en ligne

1989 – 1992 Accompagnement de projet informatiques pédagogiques dans les établissements scolaires dans un dispositif alternant suivi à distance, regroupements et supports d’autoformation ainsi que suivi en établissement
Ce que j’ai appris de cette expérience :

Co-concevoir un dispositif hybride fondé sur une pédagogie de projet en formation d’adulte. Développer des outils d’autoformation papier/numérique et les mettre en place.
Analyser les comportements des équipes enseignantes face au développement de projets d’informatiques au service de l’enseignement.

1993 – 1995 Accompagnement de projets innovants dans le cadre d’un dispositif Hybride appuyé par IBM France
Ce que j’ai appris de cette expérience :

Amélioration du suivi à distance et des interactions. Développements multimédia et regard sur l’autodidaxie
Développer des partenariats comme forme de relation qui facilite l’hybridation

1995 – 2000 Expérimentation visio-conférence de formation entre sites distants et développement de réseaux sociaux via listes de diffusion
Ce que j’ai appris de cette expérience :

L’intérêt de visioconférences intersites, importance de l’animation des groupes locaux et distants
Importance des communautés virtuelles, de pratiques, d’intérêt
Nécessité d’une animation/fil rouge dans les relations à distance

1998 – 2000 Accompagnement et formation des formateurs à la formation numérique et à distance (Enseignement Catholique secondaire et supérieur)
Ce que j’ai appris de cette expérience :

La montée en puissance de la forme distancielle rendue possible par les mises en réseau numérique
L’importance d’une ingénierie qui associe synchrone et asynchrone. La possibilité d’aller au-delà du seul présentiel en formation et en éducation

1998 – 2008 Accompagnement d’un dispositif de FOAD pour les enseignants préparant les concours internes et externes dans l’enseignement catholique
Ce que j’ai appris de cette expérience :

L’engagement personnel dans un dispositif, formateur comme apprenant, est indispensable à la réussite
La nécessité de construire la représentation identitaire de chacun : celui qui est stagiaire, celui qui est formateur et le contrat qui les lie.
Possibilité pour des formateurs de travailler en équipe cohérente pour développer la formation hybride, majoritairement à distance

1998 – 2008 Accompagnement du projet LOREAD, enseignement à distance dans des lycées à petits effectifs, recherche et publication sur le dispositif (Distances et savoirs)
Ce que j’ai appris de cette expérience :

La nécessité de conserver les repères de la forme scolaire présentiel pour introduire le distanciel en contexte scolaire
La capacité des élèves de lycée à profiter de ce genre de dispositif atypique, encadré mais souple
L’importance pour les enseignants de concevoir des scénarisations pédagogiques spécifiques et de mettre à profit la mise en œuvre pour les ajuster

2000 – 2001 Étude sur le développement de l’enseignement à distance en Algérie (Ministère de l’enseignement supérieur algérien)

Ce que j’ai appris de cette expérience :

Le basculement d’une logique de flux (télévision et satellite) à une logique d’interactivité (Internet) à anticiper malgré un territoire difficile à aménager
Trop souvent, enseigner se réduit à diffuser des contenus sans chercher à impliquer celui qui apprend

2001 -2008 Accompagnement et formation des enseignants et des tuteurs dans le cadre du développement de l’Université de la Formation Continue (UFC) d’Algérie (séminaires, sessions de formation à Lyon et à Alger

Ce que j’ai appris de cette expérience :

Possibilité d’intégrer une démarche portfolio pour aider à développer l’enseignement à l’apprentissage à distance
Importance d’un tutorat qui ne se réduise pas au suivi administratif du travail mais qui intègre le suivi des apprentissages et en particulier des ajustements de contenus. Problème du tutorat déconnecté des concepteurs des cours
Limite rapidement atteinte par un  enseignant qui conçoit un cours à distance sans un cahier des charges spécifique à la situation et aux contenus

2008 – 2012 Expérimentation de projets hybrides et expérimentation de dispositifs perlés en formation d’enseignants
Ce que j’ai appris de cette expérience :

Difficulté de mettre en activité des enseignants entre périodes de regroupement alors qu’ils sont pris par leur quotidien professionnel, parfois étouffant
Complexité de la conception de ces dispositifs pour favoriser l’engagement dans l’idée d’apprendre par soi-même antinomique avec l’idée traditionnelle du départ en formation
Les enseignants en formation continue transposent un inconscient scolaire qui les amène à développer des attitudes plutôt attentistes

2012 – 2018 Enseignant en présence et à distance en ingénierie éducative dans le cadre du département IME de l’université de Poitiers (plus participation Erasmus mundus)
Ce que j’ai appris de cette expérience :

La nécessité d’un tutorat fort en lien avec un engagement et une intention de suivre un cursus universitaire
La possibilité d’apprendre à distance de nouvelles notions, de réaliser des travaux de recherche et d’articuler activité professionnelle et apprentissage universitaire
L’importance des interactions étudiants/enseignants comme facteur de confiance favorisant les apprentissages
La place des interactions dans une équipe enseignante fondée sur un labo de recherche qui intervient aussi dans les enseignements

2012 – 2014 Intervention dans le cadre des MOOC Itypa 1 et 2
Ce que j’ai appris de cette expérience :

Confortation du rôle des communautés apprenantes pour permettre des dynamiques personnelles de développement et d’apprentissage
Possibilité d’articuler les pratiques formelles et informelles au sein d’un dispositif de formation

2012 – 2018 Accompagnement de l’évolution d’un dispositif d’enseignement à distance de la Théologie (Théo en ligne)
Ce que j’ai appris de cette expérience :

L’enseignement à distance peut aussi reposer sur des pratiques d’enseignement traditionnel et être efficace dans un contexte adapté (enseignement de la théologie)
Nécessité d’un accompagnement long et varié pour faire évoluer un dispositif : changer d’outil technologique ne suffit pas, il faut aussi travailler l’évaluation, la posture pédagogique et l’accompagnement

2017 – 2018 Accompagnement de la conception d’un dispositif de formation en FOAD (Diplôme d’Université) pour l’international, ingénierie du dispositif à partir d’un dispositif présentiel pré existant mais transformé pour pouvoir être accessible par les populations éloignées géographiquement.
Ce que j’ai appris de cette expérience :

Amener des enseignants universitaires à passer d’une situation le plus souvent magistrale en présence à la conception d’un dispositif totalement à distance est une démarche difficile et lente de transformation de la représentation de ce que c’est que la transmission
Rappel de l’importance du maillon faible comme base de la conception d’un dispositif hybride ou à distance : ce que peut le plus démuni des apprenants, techniquement ou sur un plan cognitif

2014 – 2020 Enseignant/formateur dans le module politique numérique en éducation dans le cadre du master MADOS (management des organisations scolaires)
Ce que j’ai appris de cette expérience :

Possibilité particulièrement positive du travail de groupe à distance fondé sur des enquêtes, des analyses et des réflexions collectives
Importance des temps de regroupement à distance pour maintenir les dynamiques des groupes autonomes
Force de l’animation à distance et en présence de l’ensemble de l’équipe d’enseignants quel que soit leurs spécialités disciplinaires

2012 – 2020 Accompagnement de mémoires de master en présence et à distance
Ce que j’ai appris de cette expérience :

On peut apprendre à distance (totalement) et réaliser un mémoire de recherche de bon niveau de qualité à distance, soutenance comprise
La dimension humaine de l’accompagnement repose d’une part sur la possible régularité souhaitée par l’apprenant et d’autre part par la qualité professionnelle de l’accompagnement du mémoire (régulation, appui théorique, relecture, forme…)

Rentrée par l’AVAN

Non, Noël n’est pas de retour en plein printemps. Le temps dit de l’avent (cf. ces calendriers qu’ouvrent les enfants en décembre) qui est cette période qui, pour les chrétiens précède ce qui est considéré comme la naissance du Messie est un temps d’espérance pour l’avenir. C’est pourquoi, comme eux, l’ensemble de la population espère le 11 mai pouvoir penser à l’avenir, vraiment. Même si ce n’est pas sans poser de problème de sécurité sanitaire, on peut être partagé entre l’envie de repartir, l’envie de rester replié, l’envie prendre soin des autres et de soi dans une entente suffisante pour éviter notre crainte à tous : le rebond. Alors on pense relâchement, mais on évite de se relâcher, on rêve parfois et c’est légitime. Ce qui l’est moins c’est le passage à l’acte qui vous met en dehors des règles communes, celles qui parlent aussi du « bien commun » : la vie. C’est bien cette vie que nous avons tous cherché à maintenir avec les modestes moyens dont chacun dispose : de la fenêtre ouverte au balcon, de la terrasse au jardin, chacun a pu exprimer son sentiment du bien commun. C’est aussi avec la modernité technique que cette vie se maintient désormais : le smartphone, en particulier, est le plus populaire de tous les vecteurs de vie : accès aux autres, à soi, aux nouvelles du monde. Du plus jeune au plus vieux, chacun de nous a fait l’expérience de la puissance de vie permise par l’utilisation du smartphone. Il est même apparu que cet objet est devenu un symbole d’égalité : nous en avons (presque tous) un et nous l’utilisons. Travailleurs, pauvres, chômeurs, migrants, on cherche à garder le lien de vie et c’est le smartphone qui rend ce service : regardons le formidable usage de WhatsApp dans tous les milieux pour comprendre qu’il révèle notre besoin de lien.

L’AVAN devrait être une question à se poser dans toutes les écoles, dans toutes les classes (à partir du collège d’abord) mais aussi dans les communautés éducatives (parents compris) afin de s’interroger sur le lien de vie qu’il pourra permettre de développer une fois terminé le confinement (en sécurité bien sûr). L’AVAN, qui signifie Amener Vos Appareils Numériques, (BYOD pour les initiés), repose sur l’idée désormais bien connue d’utiliser le smartphone pour développer, prolonger, élargir les possibilités de l’apprentissage et de l’enseignement. Il y a deux ans, au printemps 2018, j’ai été dans la situation suivante : faire un enseignement sur le numérique pour apprendre à de futurs enseignants sans avoir accès à une salle informatique ou du matériel en bonne et due forme. En entrant pour la première fois dans la salle de cours, la quinzaine d’étudiants étaient en train de taper sur leur écran de smartphone et de bavarder entre eux. Ayant observé qu’ils avaient tous un smartphone, je remarquais qu’à mon entrée dans la salle, ils le posaient sur leur table et attendaient mon propos (un cours magistral ?). Pendant dix jours je devais donc travailler avec eux cette question de la pédagogie et du numérique alors que le contexte ne semblait pas le permettre. Dans un premier temps je les ai interrogés sur leur utilisation du smartphone et du lien qu’ils avaient avec Internet. Ayant vérifié que tous pouvaient les utiliser, je décidais dont que ce « séminaire » s’effectuerait à partir d’activités basées sur l’utilisation de padlet. Pendant tout ce temps (à raison de 3 heures par jour) j’ai organisé des activités à mener seul et en petit groupe et ensuite en grand groupe pour la synthèse en m’appuyant sur cet outil (peu importe lequel en fait du moment qu’il me permettait de surmonter les problèmes logistiques en lien avec les objectifs de l’enseignement demandé. A la fin de ces dix jours, j’ai demandé aux étudiants de produire une synthèse, après coup et de me l’envoyer par mail quelques jours après la fin de ce cours.

L’exemple que je viens de décrire n’a rien d’exceptionnel ni de révolutionnaire en soi. Par contre il met en évidence une double réponse à un problème du moment : comment rendre le smartphone utilisable au-delà des usages habituels de la vie ordinaire ? Mieux encore, comment permettre à des enseignants (futurs ici) de comprendre qu’il est possible de donner aux élèves une vision de ces appareils qui puisse s’inscrire dans la dynamique des apprentissages scolaires ? AVAN n’était pas la consigne, c’était le fait, la situation vécue. Faire vivre à des enseignants une situation comme celle-là dans la salle de classe est le moyen, en supposant que l’isomorphisme fonctionne, de les amener à réfléchir pour eux même et pour leurs élèves à de telles situations. Pourquoi ne tenteraient-ils pas d’introduire ce moyen technique au sein de l’enseignement ?

Au retour en classe, on pourra interroger les élèves sur leur utilisation du smartphone au cours des semaines de confinement. On pourra d’abord, bien sûr, s’assurer de l’accessibilité individuelle pour chacun et éviter la fameuse « inégalité » si souvent prétexte à diversion. Une fois le problème résolu, on pourra alors s’engager dans des activités qui pourront réellement mettre à profit l’outil au sein d’un double projet : élargir le potentiel d’enseignement d’une part, permettre un autre regard sur ces appareils et leur utilisation par les élèves. L’idée ici n’est pas d’imposer, de généraliser, de numériser, l’idée est simplement de s’appuyer sur une pratique sociale pour en faire un potentiel cognitif même dans le contexte de l’enseignement formel.

Jusqu’à présent les questionnements se sont portés sur le BYOD de manière plutôt maladroite (cf. le document de l’ADF réalisé par Klee international et l’appel à projet BYOD du ministère). Désormais, à l’instar de nos collègues québécois on pourrait utiliser les initiales AVAN car le symbole est pluriel et surtout évite des confusions (anglicisme, commerce etc.…). Nombre d’enseignants le font déjà de manière occasionnelle. Au retour en classe, quand il sera temps de retrouver le face à face pédagogique, il sera nécessaire d’interroger cet usage des smartphones et le potentiel qu’il permet (ou pas). Bien sûr cela n’aura aucun sens si c’est simplement une affaire technique. Mais il faut aussi reconnaître que la maîtrise de cet outil n’est pas simplement une affaire de surface mais qu’elle peut aussi permettre d’aller plus au fond des choses et donc des apprentissages. Bien sûr cela ne mettra pas de côté l’ordinateur portable ou encore la tablette, mais entrer par l’AVAN c’est entrer par ce qui est devenu une pratique sociale qui est celle qui porte ce que l’on appel, à l’instar de Marcel Mauss, un fait social total.

A suivre et à débattre
BD

Pour des états généraux de l’enseignement et de la pédagogie en situation de crise (EGEPS ?)

Les états généraux du numérique éducatif, évoqués par les premier ministre et dont le ministère tente de s’emparer, devraient plutôt se transformer en états généraux de la pédagogie, enseigner apprendre, en période de crise.
L’expérience qui vient d’être vécue par tous les enfants, les parents, les enseignants, les personnels d’encadrement de l’éducation est exceptionnelle. Non pas parce qu’elle s’est fondée sur l’utilisation du numérique mais parce qu’elle est fondée sur la réflexion individuelle et collective sur ce que peut être apprendre et enseigner alors que le monument symbolique, l’établissement scolaire, n’est plus accessible. Car c’est l’absence physique, la distance qui impose de nouvelles formes, de nouvelles modalités pour agir et permettre à cette fameuse « nation apprenant », de fonctionner autrement.

Les critiques du numérique vont bon train jusque dans les propos des plus éminents. S’ils ont raison de fustiger les discours et les annonces tant des politiques que des commerciaux, ils ont tort de mettre de côté ces moyens techniques dont l’utilisation au quotidien, hors de la classe, ont fait irruption massivement dans la relation pédagogique. Car leur inquiétude s’appuie sur la crainte d’une autre continuité : que ces outils, désormais devenus la cheville ouvrière de l’acte pédagogique à distance, ne s’imposent au retour dans les classes. Rassurons les tout de suite, les plus fervents partisans du numérique éducatif ont, bien au contraire, compris combien il y avait une illusion à penser le « grand remplacement ». Même les pjus aguerris ont bien senti que leur attachement à cette relation entre l’enseignant et l’apprenant prenait d’autant plus d’importance qu’il était impossible dans l’espace de régulation interpersonnel qu’est l’établissement scolaire, la « maison de la co-nnaissance ». Par contre tous, zélateurs et opposants, ont constaté que de nouvelles formes de sociabilités, jusqu’à présent considérées comme marginales, se sont imposées comme « un bon complément » à une situation difficile à vivre. Le numérique peut aussi sauver des situations si difficiles à vivre, même si ce n’est pas pour tous de la même manière.

Ce qui semble faire peur c’est que l’on découvre des vertus jusqu’alors inaccessibles à ces moyens techniques que jusqu’à présent l’école a réussi largement à contenir en bordure de son mode d’action quotidien. Ce qui fait peur, c’est de se rendre compte que depuis vingt ans et l’inspecteur Bérard, on a négligé ces fameuses compétences d’usage si utiles pour tous et toutes. Ce qui fait peur c’est qu’on a fait basculer une population dans une angoissante situation alors que pendant vingt ans l’école a négliger d’en imposer la compréhension les règles les limites. Ils ont laissé les familles et les jeunes se débrouiller seul. Certains ont même été jusqu’à penser qu’ils n’avaient qu’à se débrouiller seuls alors qu’une nouvelle littératie, dont le vecteur est au moins équivalent à l’imprimerie et au livre qui s’est imposé à partir du XVIIIè siècle, transformait le rapport à l’information, au savoir, à la connaissance. A l’instar de Condorcet qui déplorait l’illettrisme, on ne peut que déplorer que l’école n’ait pas voulu prendre sa place dans ce monde désormais numérisé. Abandon du B2i, abandon du C2i, abandon du C2i2e et de tous les autres, bref refus d’imposer les fondamentaux d’une « culture numérique » ou plutôt de la place prise par les moyens numériques dans la culture.

Annoncer des EGN (états généraux du numérique) est une erreur, voire une sottise. Certes il y a eu un choc, n’y revenons pas. Certes les autorités intellectuelles s’en méfient. Certes certains rationalistes appuyés par des scientifiques (exacts surtout) et des entreprises dynamiques, y voient une urgence vitale pour l’avenir concurrentiel de notre pays… Mais le problème n’est pas là. Ne nous trompons pas de sujet. Nous avons un formidable mouvement autour de l’action enseigner apprendre qui se produit. Il pose de nombreuses questions éducatives. Passer à côté serait une erreur, voire une sottise. Alors que les équipes, dans de nombreux établissements, se sont réellement constituées alors u’elles balbutiaient en présence. Alors que de nombreuses dynamiques se sont développées, solidaires le plus souvent, on laisserait tout cela de côté, en jachère. La permaculture éducative pourrait ici, trouver son renouveau. Face à un pouvoir qui ne sait où aller véritablement et qui erre dans ses annonces, les actuers se sont mobilisés.
Et dans ces états généraux (pas des assises, mais des debouts) il ne faudrait pas oublier les jeunes, les élèves ainsi que les parents, les éducateurs. Car ce sont eux qui ont eu à vivre et à faire vivre le quotidien. Quand une enseignante de CP propose aux élèves qui le peuvent techniquement de se « lire des histoires à distance » pour leur permettre de garder l’envie d’apprendre à lire, de savoir lire alors qu’ils ne sont plus sous son regard direct, on ne peut que confirmer l’inventivité et la qualité des propositions. Car l’enseignante a ici compris que ces jeunes enfants ont été stoppés dans leur élan vers la lecture et que cet élan c’est dabord entre eux qu’il faut le faire vivre et non pas parce que la maîtresse ou le maître le demande. Et ces parents, non pas uniquement ceux qui ont un grand appartement « traversant » avec matériel informatique et disponibilité (comme on en a tant montré), mais tous les parents ordinaires, en difficulté et sans accompagnement réel des équipes enseignantes, ils ont aussi inventé le quotidien, tant bien que mal, jusqu’à même préférer la télé, ou la console de jeux, au travail scolaire, tant la situation était devenue tendue et insupportable. On peut déplorer que trop peu de choses aient été faites dans leur direction. On n’avait pas préparé les parents, mais depuis de trop nombreuses années, la société n’apprend plus vraiment à devenir parent, même dans les situations de crise. La thérapie de la chambre à coucher envahie d’écran n’est qu’un moyen de survivre, pas un choix éducatif. Comment permettre à un parent de devenir réellement éducateur (et non pas enseignant, instructeur, CPE) de ses enfants.

Pas d’Etats Généraux du Numérique Educatif, monsieur le ministre, nous n’en avons pas besoin, nous n’en voulons pas. Par contre un véritable travail sur éduquer, faire école et faire société en période de crise pour en tirer les enseignement pour les temps ordinaire, voilà la priorité.
Pour des Etats Généraux de la pédagogie, de l’enseigner, de l’apprendre, de l’éduquer qui permettraient de remettre la question éducative au coeur de la société. Réinterroger Rousseau, Condorcet, Ferry, Montessori, Freinet, et tous les autres ainsi que Paulo Freire, Ivan Illitch, est important, mais ne suffira pas. Il faut y associer tous ceux qui sont confrontés à cette réalité du quotidien. Dommage que le CSEN (Conseil Scientifique) ne soit pas emparé de ces questions, inaudible qu’il est en ce moment.

A suivre et à débattre
BD

Le problème ce sont les données (numériques ?)

Les écoliers vont avoir du travail : apprendre à lire les tableaux et les graphiques que nous proposent tous les médias et autorités en charge de l’épidémie. Mais il va falloir aussi leur apprendre les subtilités qui se cachent derrière ces documents et en particulier une question essentielle mais d’où viennent ces données (ou ses obtenues selon Bruno Latour) ? Les comparaisons internationales dont nous sommes abreuvés tout au long de ces semaines laissent rêveur surtout quand dans un pays les responsables vous expliquent que les autres pays ont oublié ou ne comptent pas la même chose que nous. Il y a pire encore, lorsque l’on nous explique que les données ne sont pas recueillies de la même manière d’un département à l’autre ou d’un pays à l’autre et que non seulement on ne comptabilise pas les mêmes données, mais qu’elles ne sont pas toutes correctement renseignées par ceux en charge de le faire, qui eux-mêmes peuvent ne pas pouvoir le faire (dire la cause d’une mort sans pouvoir en tester la véracité).

Les chercheurs sont confrontés à cela et même dans les sciences dites dures (mais pourquoi cet adjectif ?) ou exactes, la question se pose. Les nombreux spécialistes, enseignants, chercheurs qui sont invités à s’exprimer dans les médias sont presque tous unanimes pour expliquer les fameuses incertitudes chères à Edgar Morin (voir son article sur le site du CNRS https://lejournal.cnrs.fr/articles/edgar-morin-nous-devons-vivre-avec-lincertitude ). Les polémiques survenues au cours de cette période n’ont étonnamment pas fait rebondir le questionnement sur les fameux « bidonnages » scientifiques hormis dans les cercles catastrophistes ou complotistes. En période difficile il vaut mieux une solidarité de façade et non pas un dénigrement (bashing, terme à abandonner) systématique. La science avance dans les controverses, les hypothèses, les tentatives de vérification, et aucune méthodologie n’est efficace, réplication de l’expérience y compris, si on ne met pas en clair la manière dont elle est accomplie : les effets de marge produits par des contextes sont importants et aussi, la volonté d’un chercheur de se montrer et de prouver qu’il dit vrai ou pour capter des fonds pour ses recherches sont suffisamment courant pour qu’un biais de confirmation, entre autres (cf. l’ouvrage « Votre cerveau vous joue des tours », Albert Moukheiber, Allary Eds. 2019) ne vienne entacher la crédibilité de ses résultats.

Les journalistes veulent souvent savoir la vérité. Ils fonctionnent souvent en « noir et blanc » (binaire) alors que les problèmes se posent en « couleur » (analogique). Face aux chercheurs ils les somment souvent de donner une réponse (blanc ou noir) et souvent ils répondent en couleur, en nuance… Bien sûr le(la) journaliste peut traduire la réponse et parfois, le titre ou le chapô d’un article transforme une parole nuancée en certitude… De même les commentaires des données chiffrées ou encore des graphiques donne lieu à des interprétations qu’il convient de mettre en cause. La chaine informationnelle du savoir est donc bien fragile et l’occasion va nous être donnée dans les temps à venir de réfléchir à tout cela. D’ailleurs parmi tous les propos sur demain, il en est un qu’il ne faudra pas oublier de traiter, c’est celui de la chaine informationnelle du savoir. Remettre en question le processus de scientificité qui semble avoir envahi les cercles du politique en particulier en éducation (CF le CSEN) mais aussi dans la santé et dans toutes les disciplines scientifiques.

« Nous ne voyons du monde que ce que les outils que nous utilisons nous permettent de voir »

Pour les élèves, les jeunes, mais aussi pour toute la population il faut questionner cette chaine informationnelle :
1 – De quels matériaux et de quelle manière captons-nous les faits dont nous voulons parler (pour le fait, matériel ou non, est la base de l’information) ?
2 – Comment traitons-nous ces matériaux, quels calculs, quels algorithmes, quels traitements faisons-nous subir à ces matériaux (devenus données) ?
3 – Quelles formes choisissons nous pour exprimer le résultat de ces calculs, de ces traitements ?
4 – Quelles illustrations, graphiques et parfois analogies utilisons nous pour présenter le résultat de ces traitements ?
5 – Quels commentaires sont faits, accompagnent la diffusion de ces résultats ?
6 – Avons-nous la possibilité d’accéder à des résultats issus d’autres sources sur le même sujet ?

A la suite de ces 6 questions ou plutôt avant de commencer à faire ce travail d’analyse (et pendant) il faut s’interroger sur nos connaissances et croyances initiales. Ne suis-je pas en train de chercher la confirmation de ce que je crois, pense ou sais, avant d’accéder à ces documents ? Pour le dire autrement, est-ce que je suis critique sur moi-même avant de l’être pour les autres ?

Les moyens informatiques et numériques favorisent la circulation de l’information (comme traduction de faits sous forme diffusable). Ils favorisent leur captation, leur traitement, leur illustration et leur diffusion. Pour qui a déjà utilisé des logiciels de traitement statistique, il est facile de comprendre que l’on peut « transformer » des données captées en des formes qui peuvent être trompeuses voir fausse. On obtient de beaux tableaux et des graphiques non moins spectaculaires, et il est impossible au néophyte de décrypter le sens, il doit alors faire appel à l’expert qui parfois interprète un peu rapidement le résultat sans aller plus loin. L’exemple le plus courant est la réduction de la corrélation à la causalité. Un autre exemple c’est la généralisation statistique (99% = 100%) qui consiste à marginaliser, ignorer les cas négatifs lorsqu’ils sont rares (cf. Outsider et les ficelles du métier de Howard S. Becker).

En ce moment le recours aux moyens numériques de toutes sortes est bien sûr précieux pour tous. Mais il faut aussi mesurer combien ils cachent, dans leurs résultats, la complexité des traitements qu’ils font subir aux données. Par analogie avec les maladies : quand on traite le symptôme (le produit) plutôt que la cause (l’origine et le processus), on est dans l’inconnu et le provisoire et surtout il faut être modeste quant aux savoirs qui en découlent :

« Si le symptôme disparaît est-ce pour autant que la cause a disparue ? »

A suivre et à débattre
BD

Le paradoxe des inégalités

Les bons élèves sont capables de se passer de l’école pour apprendre, pas les autres ? Cet aphorisme est aussi une relecture en creux de deux propos : celui du ministre d’une part : https://www.education.gouv.fr/des-activites-pour-les-vacances-en-periode-de-confinement-303381, celui du directeur d’un établissement catholique élitiste de Paris publiée par le journal Le Figaro : https://etudiant.lefigaro.fr/article/le-directeur-du-lycee-stanislas-alerte-sur-la-part-d-injustice-d-un-bac-attribue-sur-controle-continu_796cd100-7a4b-11ea-9e2c-96d0306afde6/

Les inégalités vont dans les deux sens semble-t-il à entendre ces deux discours : d’une part les bons élèves défavorisés par un bac en contrôle continu, d’autre par les élèves décrocheurs ou en difficulté plutôt dans les familles défavorisées. Comment se fait-il qu’il faille attendre cette situation de confinement pour que les inégalités prennent cette importance alors qu’en temps habituel, elles ne choquent personne ? Serions nous sommes habitués à cette course, cette concurrence pour parvenir aux meilleures places ? Sommes-nous convaincus que les inégalités soient inéluctables ? Il est paradoxal qu’il faille attendre cette période de confinement pour que ce thème apparaisse au grand jour : C’est après la première semaine dite d’enseignement à distance (merci le CNED) que l’on a commencé à comprendre ce que cette situation pouvait révéler d’inégalités. Bien sûr on a commencé à parler d’inégalité face au numérique qui s’imposait pour l’enseignement à distance. Mais rapidement il a bien fallu reconnaître qu’à distance comme en présence les inégalités demeurent, souvent les mêmes, mais parfois différentes. En tous les cas, apprendre à distance ça s’apprend, tout comme enseigner à distance, avec et sans numérique.

Rappelons ici quand même que si on relit l’ensemble des lettres de rentrée des ministres de l’éducation depuis 1998 (date de leur mise en place régulière), on s’aperçoit que le thème de la lutte contre les inégalités est systématiquement évoqué, même si les manières varient. Le discours rituel sur les inégalités (en particulier scolaires) semble être incantatoire tant il semble ne pas se traduire dans les faits par des rééquilibrages. Il y a plusieurs années qu’on entend les propositions de donner plus d’enseignement à ceux qui sont en difficulté, ce que le ministre reprend dans son propos récent. Pour certains élèves cela ressemble à la double peine : non seulement tu es en difficulté, tu décroche, mais on va-t’en donner plus, toi qui n’aimes pas l’école. On se rappelle ces soirées difficiles devant une assiette de soupe remplie qu’il fallait terminer sous peine de punition et que nos parents parfois re-remplissaient… Est-on capable de proposer « autre chose » que davantage d’école ? Les bons élèves sont d’abord ceux qui connaissent les codes de surface de cette école. Si un jour vous avez, au cours de votre scolarité été relégué en fond de classe, exotisé du groupe, puis puni de quelques heures de colles au cours desquels une impressionnante liste d’exercice rébarbatifs vous a été imposée, alors vous pouvez comprendre cette double peine. Si par contre vous êtes un habitué des rangs de devant (deuxième et troisième rang sont les plus efficaces car sous le regard direct de l’enseignant) alors ces inégalités peuvent avoir du mal à vous concerner, vous qui avez compris qu’on apprend à l’école mais qu’on apprend mieux si, à la maison on est stimulé ou accompagné.

Les moyens numériques ont apporté un renouveau à cette question : tous les élèves (ou presque) ont un smartphone dès le collège ! Plus largement la transformation de l’informatique en numérique au début des années 2000 a été le signal d’une transformation sociale. Si jadis la télévision avait inquiété l’école pour sa capacité à faire passer des informations et éventuellement des savoirs pouvant être appris indépendamment de l’école, elle n’a jamais réussi à atteindre l’école réellement (elle est restée confinée dans les familles à bonne distance de l’école). Quand on regarde quelques cours mis en ligne sur Lumni/France 4 en ce moment, on se rappelle les heures sombres de la radiotélévision scolaire du cours devant un tableau en train de faire cours, la classe habituelles quoi ! Ces cours singent semble-t-il en grande partie ce que l’on imagine être un cours en classe. Triste vision de la pédagogie et de la didactique basée sur le dyptique : discours/exercice. Certes le tableau noir est devenu numérique et interactif, certes la vidéo peut être vue sur un smartphone, mais est-ce suffisant ?

Le smartphone est en même temps admiré, car dans toutes les mains, et dénigré car insuffisant pour aller au-delà de l’habituel conversationnel. Du moins c’est ce qu’en surface on peut penser. Si l’on va au-delà de ces impressions, on peut signaler que le smartphone a bien remplacé l’ordinateur individuel dans de nombreux foyers. IL faut dire que le mode d’achat au travers de l’abonnement téléphone/internet rend l’achat presque indolore : c’est comme un prêt à la consommation qui ne se voit pas. Alors que l’ordinateur, qui parfois coûterait moins cher, est considéré comme un investissement et aussi semble plus difficile à utiliser qu’un smartphone (https://www.youtube.com/watch?v=3xwVLJocbt4). La commodité est passé par là. Ajoutons ici la culture de la téléphonie et donc de l’échange vocal pair à pair outre qu’elle est intégrée depuis longtemps sur un mode quasiment magique de présence à distance (« T’es où ? » Maurizio Ferrari), elle s’associe parfaitement dans le smartphone avec les autres services numériques multimédia connectés eux aussi disponibles sur le web.

Rendre ses devoirs sur smartphone n’est pas simple. Le clavier, même si les pouces sont aguerris, ne permet pas facilement l’écriture de documents longs et parfois complexes comme ceux que peut demander un enseignant. La tablette pourrait être un intermédiaire, mais avec clavier (ce que l’on voit de plus en plus souvent en milieu scolaire). Si l’on ajoute un clavier à un smartphone, reste alors la lisibilité de l’écran et la facilité de mise en page. Le smartphone serait donc source d’inégalités, en particulier scolaires… au vu des travaux demandés aux élèves.

Le paradoxe de l’inégalité dépasse le seul équipement puisqu’il concerne l’usage et la maîtrise plus ou moins avancée de ceux-ci. Seuls les établissements scolaires dans lesquels les élèves disposent d’un ordinateur ou d’une tablette en temps habituel en classe ont pu (pas toujours) permettre aux élèves d’être habitués à la manipulation et de développer les compétences adhoc. Si en plus ces matériels vont aussi à la maison, alors on peut penser, à condition que les enseignants l’accompagnent, que cela permet d’évider de nombreuses inégalités. Comment peut-on développer les habitudes, les habiletés et les compétences si l’on n’a pas de situation pour les mettre en œuvre ? Apprendre avec le numérique (à l’école et à la maison) est bien supérieur à apprendre le numérique ou apprendre par le numérique. On s’aperçoit donc que les inégalités sont bien préalables à la situation actuelle, même pour ce qui est de l’acquisition des compétences nécessaires en ce moment.

L’approche par le rééquilibrage (en distribuant du matériel) dans une visée d’équité est certes un moyen possible, mais équiper sans former et accompagner, même après 15 jours de confinement, est vain. Les moyens numériques et leur développement dans la société comme à l’école sont un révélateur des problèmes d’éducation et de notre système scolaire. La situation de confinement amplifie encore cela et l’élargit à un questionnement social et sociétal plus large (en particulier la question du lien à Internet). Mais elle renvoie aussi en miroir à l’école son incapacité à penser l’enseignement autrement. Il y a vingt ans que nous appelons de nos vœux à une réflexion globale sur l’apprendre dans nos sociétés. Il ne suffit pas de penser les compétences numériques ou les compétences du 21è siècle, il faut repenser le cadre de l’apprendre. Les timides essais d’interrogation sur la forme scolaire sont trop faibles pour faire bouger les choses. Peut-on penser qu’un mois et demi ou deux mois de confinement vont y parvenir ? La question reste ouverte pour tous les « prédictologues » qui veulent rêver.

L’inégalité est un étendard bien pratique en ce moment. Il donne une coloration sociale au discours, il donne une coloration sympathique et religieuse à des discours qui habituellement sont situés dans un espace social fondé d’abord sur des logiques de rentabilité, de marchandisation, d’économie, réelle et virtuelle. On a l’impression que chacun a le droit de se sentir victime de ces inégalités et donc de revendiquer une égalité ou même mieux une équité (donner à chacun selon ses besoins). Le paradoxe de l’inégalité tient dans ces revendications individualistes. Il est temps que fraternité et solidarité soient mise au centre de nos réflexions, non pas pour déplorer leurs manques, mais pour envisager d’autres manières de faire, dès demain, dès aujourd’hui.

A suivre et à débattre
BD

Les journalistes, les « JE » et les experts : apprendre le spectacle médiatique

A qui faut-il donner la parole ? Qui faut-il consulter pour en savoir davantage ? Comment s’informer dans un monde qui désormais se peuple de « je », d’experts encadrés par des journalistes. Les experts des plateaux sont régulièrement mis en cause et la nature de leur expertise fait souvent question. Alors que « l’incertitude scientifique » gagne du terrain jusque dans les discours politiques, les journalistes et leurs médias sont à la recherche de certitudes, car pensent-ils, le public en est en attente. Aussi vont-ils de plus en plus donner la parole au « public ». La spectacularisation médiatique s’exprime de manière de plus en plus claire au cours de ces semaines : des journalistes (pas tous) qui instruisent un sujet en s’appuyant sur les témoignages divers exprimés sur le mode du « je » parfois accompagné d’une émotion larmoyante pour ensuite demander aux experts ou aux politiques d’entériner les impressions ou les convictions qu’eux, journalistes, se sentent légitime (plus que les autres) d’avoir. Un « téléphone sonne » de près de deux heures est souvent instructif sur ce plan, surtout lorsqu’on le met en perspective avec d’autres moments médiatiques. Et quand certains politiques ont compris cette forme, ils s’inscrivent dedans. Qu’ils soient accusés ou accusateurs, ils font avec en espérant que cela pourra leur servir après.
La tyrannie du « je » va-t-elle remplacer celle des experts ? Plus généralement doit-on donner autant d’importance à la parole d’une personne qu’on invite à témoigner de ce qu’elle vit qu’à quelqu’un qui serait considéré comme spécialiste du domaine (avec toutes les réserves que j’ai eu l’occasion d’exprimer précédemment sur le statut d’expert) ? Et entre les deux, quid de la parole journalistique et de sa force de persuasion ou de sa force de contradiction ?

Dans ce contexte il faut réfléchir, alors que nous sommes en pleine semaine de « l’éducation aux médias et de l’information à la maison » (mais avant c’était « à l’école » non ?) à la mise en scène qui nous est proposée. La déconstruction que jadis Pierre Bourdieu (https://www.youtube.com/watch?v=l8TAr8Am95g) fit de cette spectacularisation mérite d’être actualisée et en ce moment contextualisée à la situation de crise particulière que nous vivons. Dès le début de cette émission mythique, la démonstration de l’absurdité du micro-trottoir suivi d’un habile montage est éloquent. Il faut rapprocher cette émission de son petit opus « sur la télévision » (raisonsd’agir éditions 1196) suivi de cette première vidéo sur la télévision : https://youtu.be/vcc6AEpjdcY puis suivi de celle-ci https://youtu.be/I7qlfiERLJU plus précisément sur le champ journalistique, Pierre Bourdieu met en évidence les limites de l’exercice médiatique en regard de l’exercice scientifique. Même si de nombreuses critiques peuvent être apportée à ses propos, il est intéressant de s’appuyer sur ce qu’il nous propose pour en faire un cadre d’analyse de notre environnement médiatique actuel. On peut aussi faire le même travail (à l’instar de François Jost) sur la « société du spectacle » de Guy Debord. Déconstruisons la mise en scène et le montage témoignages de l’intention de ceux qui « fabriquent » les émissions.

Notre propos ici se veut situé dans le champ de l’éducation. La situation de confinement a semble-t-il déjà confirmé une augmentation significative de « consommation » des médias comme le montre le baromètre Médiamétrie pour le mois de mars 2020 (https://www.mediametrie.fr/sites/default/files/2020-03/2020%2003%2030%20Mediamat%20Mensuel%20Mars%202020_1.pdf). On parle ici de consommation de télévision, mais on ne prend pas en compte les autres consommations d’écrans en particulier Web et jeux. La période que nous vivons obligeant à restreindre l’espace physique il est logique que chacun s’empare des espaces virtuels. Les enfants sont a priori les premiers à être en face de cette réalité qui peut s’avérer difficile à vire dans la durée. Le retour de cours à l’écran de la télévision rappelle des souvenirs anciens aux plus vieux d’entre nous qui ont aperçu dans les années 1960 les écrans du CNTE (Centre National de Télé-Enseignement)  ou de la RTS (Radio Télévision Scolaire) sur la seule chaîne disponible sur leurs écrans. Mais il y a beaucoup d’autres chaînes de télévision et en particulier celles d’information en continu qui sont souvent écoutées, surtout pendant cette période (doublement de leur audience selon Médiamétrie). Faire face à ces flots d’information de toutes natures et en quantité très importante va supposer au minimum un accompagnement, si l’on pense que cela peut favoriser les jeunes dans leur développement. Malheureusement le spectacle côtoie le spectacle, et même s’il est un peu différent d’une chaîne à l’autre il reste une mise en scène. L’expert (et par la suite le politique) va se trouver soumis au flot des questions du journaliste. Ces questions vont être enrichies, augmentées par les questions des auditeurs, les questions du « je ».

Construire le spectacle de la crise est une entreprise qui questionne chaque jour les professionnels des médias. Aussi, parce que leur parole prend un relief particulier, ces professionnels sont conscients du pouvoir qu’ils prennent face à ces publics, car ils orientent les débats, les organisent et on peut facilement lire en creux dans leurs propos, leurs manières de formuler et reformuler le fait qu’ils sont aussi des « JE » mais majuscule ici. Se sentir en position de force autorise à faire face aux interlocuteurs et surtout à tenter de les intégrer dans leur mode de pensée. On sait bien que les médias ne sont pas neutres et qu’ils ont des lignes éditoriales, mais sont-elles lisibles par le spectateur, l’auditeur, le lecteur ? En organisant massivement la prise de parole du public, ils ajoutent à leur mode de fonctionnement une partie de ce que l’on trouve dans les Réseaux Sociaux Numériques : les récits individuels, les récits personnels. Loin de dénigrer ces récits, il faut cependant interroger ce que ce type de fonctionnement fait émerger : des prises de paroles rituelles (on retrouve régulièrement les discours formatés de sources variées), des prises de parole émotionnelles sur une situation singulière vécue, des témoignages rarement vérifiables et parfois transformés. Bref une information peu exploitable, d’autant plus qu’un tri est exercé en amont des prises de parole publiques. En face de la parole des « experts » on sent bien les tensions qui émergent progressivement dans la définition même du métier de professionnel de l’information.
Y a-t-il une dictature journalistique ? En ces périodes de confinement ces métiers sont en première ligne, ils le savent. Leur crédibilité s’appuie d’une part sur la référence à des sachants et d’autres par sur l’appel au fameux « terrain ». On voit donc se multiplier les témoignages qui ont pour objectif d’émotionnaliser la situation et donc de faire spectacle. C’est alors qu’il faut tenter de construire des outils personnels pour éviter d’être manipulé par ce spectacle. C’est le travail éducatif que devraient en ce moment faire la plupart des médias : se partager entre le spectacle et la relecture du spectacle par ceux qui le construisent et de manière publique. Appeler les politiques à la transparence ne peut se faire sans que ceux qui font cet appel jouent dans le même périmètre de transparence. Or il semble que nous en soyons loin. Le biais de confirmation est trop souvent le cadre de base des émissions que nous pouvons entendre : commencer les questions par « ne pensez-vous pas que » en est le symbole.

On peut lire, à propose de l’incertitude avec grand intérêt ce texte d’Edgar Morin qui est à rapprocher du propos d’Hartmut Rosa sur l’indisponibilité : https://lejournal.cnrs.fr/articles/edgar-morin-nous-devons-vivre-avec-lincertitude

Apprendre n’est jamais en vacances, comme la curiosité

L’activité humaine inclut en permanence l’apprendre. En effet nous apprenons du quotidien, de l’expérience, des situations de vie. Nous apprenons aussi de manière plus formelle au travers des institutions d’enseignement et de formation. La situation actuelle de confinement a introduit un nouveau paramètre que la plupart d’entre nous ne connaissions pas : le formel hors lieux institués. C’est alors qu’apparaissent les moyens numériques comme possibilité de faciliter cela. Bien sûr, les moyens traditionnels, manuels scolaires, cahiers, photocopies sont toujours utilisables et peuvent même être des supports efficaces car en continuité avec ce qui se passait dans la classe. Mais l’habitude de la communication interpersonnelle avec les moyens numériques est devenue une évidence au-delà du cercle des amis et désormais pour une bonne partie de nos relations professionnelles et situations liées. Ce que l’on observe c’est que de nombreux jeunes restent en contact entre eux et pas seulement pour la vie sociale. Même si certains se sont éloignés de l’école et ne répondent pas aux sollicitations de leurs enseignants, ils continuent donc d’échanger, et d’apprendre dans un autre contexte.

Si apprendre n’est jamais en vacances, l’école peut tirer profit de cela pour repenser sa « présence » auprès des élèves. Présence physique, présence virtuelle (numérique ou autre). Mais l’école a aussi ses rites et les vacances en sont un qui étonnement ne semblent pas « infectés par le virus de l’apprendre ». Le ministre de l’éducation a parlé publiquement des vacances le 27 mars. En présentant celles-ci il met en avant d’une part que l’on ne peut poursuivre l’effort initial lié à la situation actuelle dans la durée avec la même intensité, mais d’autre part il renforce une fois de plus la transposition de la forme scolaire dans le contexte du confinement : même confinés prenez des vacances ! Il renforce donc aussi cette idée que pendant les vacances on se repose, et que par rebond on n’apprend pas ou plutôt que l’apprendre formel est mis entre parenthèses. Nombre d’enseignant donnent du travail à faire à leurs élèves pendant les vacances et eux même profite de ce temps pour travailler soit en traitant les évaluations soit en préparant la suite de la progression.

Ce qui change en vacances, c’est le rythme de travail. Et c’est là que la situation de confinement est intéressante à analyser. Quand on est assis dans la classe, on peut de temps à autres perdre le fil de l’activité d’apprendre, surtout lorsque c’est l’enseignant qui s’exprime. A la maison, c’est « du travail à faire », et parfois difficile et long. L’enseignement à distance est pour certains la transposition des devoirs à la maison pour d’autres c’est la classe à distance, notions/exercices/correction et parfois en visio-conférence. Les praticiens de la classe inversée avaient compris un aspect du problème, le travail d’amont de la classe en utilisant les moyens numériques le plus souvent, mais ils se trouvent devant une difficulté à transposer ce qu’ils font en classe (les activités d’appropriation principalement) habituellement dans le contexte d’isolement physique des élèves. Heureusement, certains ont bien compris qu’on pouvait associer guidage des apprentissages et activités collectives ou collaboratives à distance. Il va aussi falloir qu’ils s’interrogent en retour sur ce qu’ils proposeront lors de la reprise de la classe.

En proposant aux enseignants et aux élèves de prendre leurs vacances scolaires, le ministre fait erreur. Mais c’est logique car il est parti dès le début sur l’idée de la « transposition scolaire » facilité en cela par le modèle de « la classe à la maison » et le modèle CNED. Apprendre c’est une dynamique qui doit s’entretenir en permanence mais à condition qu’on ne surcharge pas certains moments et surtout qu’aller en classe ne soit pas perçu comme une contrainte ou même une punition… Il aurait été possible dès le début de penser le travail à distance sous une autre forme, allégée en durée, mais approfondie en termes de thématiques à explorer. On a pu penser qu’il serait impossible d’aborder des notions nouvelles, mais là encore cela dépend de ce que l’on désigner par « aborder ». Le plus souvent on parle d’assimilation complète au sens d’un savoir qui est exploitable directement dans une évaluation formelle, un exercice. Mais il y a des formes d’assimilations qui peuvent prendre d’autre chemins, plus longs, plus laborieux, mais qui impliquent davantage l’élève : ceux de l’exploration, de la curiosité, de la confrontation avec les pairs (co-construction, co-évaluation…). C’est ce que Philippe Carré nomme « l’apprenance ». Bien sûr ces formes d’apprendre ne sont pas « rentables » dans le modèle scolaire traditionnel. Il suffit d’entendre des élèves qui préparent un contrôle de connaissance puis de les écouter plusieurs mois plus tard déclarer que la notion n’a jamais été étudiée. L’amnésie fonctionnelle est un système adopté par tous les élèves pour survivre en milieu scolaire. Or les vacances sont un des moteurs les plus puissants de cette amnésie.
En tentant de construire un autre modèle opportunément dans cette situation de confinement, on peut imaginer que les vacances n’aient plus de sens pour rééquilibrer la pression des temps d’école. On peut imaginer que à l’instar de la théorie du flow (Mihaly Csikszentmihalyi) on organise les activités pour maintenir, comme pour les jeux vidéo, les jeunes dans une dynamique qui leur évite aussi bien l’ennui que l’angoisse de la réussite et les amène à les continuer au-delà même de ce qui pourrait être prescrit. La curiosité, l’envie de découvrir, d’explorer est une mécanique fondamentale du développement humain, individuel et collectif. Quand on regarde les enfants, au cours de leur scolarité, à l’instar de Sir Ken Robinson, on est étonné de voir comment ils remplacent la curiosité par la conformité. Comme si on enfouissait cette dynamique interne ou la réorientait vers des objectifs socialement reconnus. Pour maintenir cette dynamique, les mécaniques de jeu, entre autres, devraient nous aider à la condition qu’elles n’enferment pas le jeune dans les objectifs des concepteurs de ces jeux. Nombre d’enseignants les utilisent, sans les nommer ainsi, dans leurs pratiques et en tirent profit ainsi que leurs élèves (permettre à un jeune de redécouvrir le plaisir d’apprendre est un grand bonheur, comme je l’ai vécu quand j’enseignais en lycée professionnel).

Non Monsieur le Ministre, ne vantez pas les mérites des vacances pour se reposer. Vous-même d’ailleurs n’y cédez pas, même si vous travaillez beaucoup, trop diront certains (peut-être certains pensent que vous aussi avez besoin de vacances). Proposez aux enseignants, certains le font et le feront, de maintenir le lien de permettre les dynamiques pour tous les élèves. Car dans la situation de confinement, les vacances pourraient alors être vécues comme un abandon…. et le numérique n’y pourra rien…

A suivre et à débattre
BD

Apprendre la séparation, la rupture, apprendre la mort aux enfants dans ce contexte numérisé

Un paradoxe : nous sommes tout le temps reliés par les moyens numériques et pourtant en cette période de crise sanitaire nous devons aussi (ré)apprendre la séparation, en particulier l’ultime, la mort. Nos enfants se trouvent donc confrontés au cœur du confinement à cette expérience de séparation reposant sur l’impossibilité de rencontrer les amis, les copains, ce que nombre d’enfants déclarent regretter. Pour un enfant, pour un jeune, la rencontre physique de l’autre, la confrontation de la parole et du corps est essentielle à son développement. Pour l’adulte aussi cette interaction physique est importante, mais au fur et à mesure de la vie, elle se replie sur un cercle restreint de personnes (pour la plupart d’entre nous). Dans le même temps de cette impossibilité, les technologies numériques ouvrent une fenêtre sur l’autre, mais une fenêtre « médiatisée ». Il faut donc apprendre à passer du face à face au médiatisé. Même si la continuité entre la rencontre et les échanges médiatisés est dans les habitudes, l’interdiction de la rencontre elle est une nouveauté pour chacun de nous d’autant plus qu’elle s’impose dans la durée c’est à dire entre 30 et 45 jours. La publication plus que quotidienne des différents nombres de malades, décès, et autres degrés de développement de la pandémie met en avant la place et l’importance de la mort dans notre société et plus directement dans notre vie personnelle.

A cette séparation, s’ajoute donc la peur de la mort. Boris Cyrulnik dans un récente interview rappelait qu’il fallait distinguer la peur et l’angoisse. La peur permet de se construire, l’angoisse elle est d’abord orientée vers la crainte pour les autres et le repli sur soi. La situation actuelle déclenche l’angoisse de manière expérimentale, si cela dure trop longtemps il y a volonté de compensation du vide par l’angoisse. La peur est nécessaire, parce que c’est un mécanisme de défense, l’angoisse au contraire inhibe et empêche de réfléchir. Plus généralement on constate que nous sommes tous face à l’interrogation fondamentale de la vie, à laquelle s’ajoute un cadre dans lequel on nous contraint et qui renforce la place de cette interrogation. Nos enfants, nos jeunes, sont donc aussi face à cette question et il nous faut leur permettre d’y répondre ou tout au moins de faire en sorte qu’ils puissent construire un sens à cet ensemble qui associe enfermement, liaisons numériques et mort. On peut ainsi dire qu’il faut apprendre à vivre dans ce contexte.

Aller à l’école c’est pour beaucoup d’enfants et de parents une expérience de séparation qui commence dans la douleur affective. Petit à petit la quasi-totalité des enfants trouvent leur équilibre et même en profitent pour se construire leur monde à l’insu des parents. D’ailleurs la plupart des enfants ne font que peu le récit de ce qu’ils font à l’école, créant ainsi un espace inconnu pour les parents. Ceux-ci sont souvent tenté de rentrer dans cet univers en allant voir l’enseignant(e) et parfois même en participant aux activités de la classe et même observer le classe (en général c’est fait de manière exceptionnelle, en début d’année). L’école sépare donc l’enfant de ses proches et au cours de sa scolarité, il va apprendre à tenir à distance ses proches. Cette distance est vécue plus ou moins bien selon les circonstances. Toutefois des parents sont très insistants, voire intrusifs et se sentent exclus, ce qui construit une relation particulière avec l’enfant.

La situation actuelle de confinement réintègre à la maison la situation scolaire et cela peut poser quelques problèmes, surtout dans la durée. La distance qu’a l’enseignant avec les élèves est ce qui lui permet de durer dans l’année. Dans certains cas l’enseignant qui a son enfant dans la classe utilise des stratégies pour tenir cette distance et ainsi instituer cet espace de séparation qui devient alors plus imaginaire que réel. En réintégrant la classe à la maison, on a oublié cette dimension socio-affective et les cadres de l’éducation nationale font mine de l’ignorer ou simplement la mettent de côté. La relation avec l’enseignant à distance est un renversement de séparation, mais d’une autre nature. C’est pourquoi des enfants voient cela aussi comme des vacances, au grand dam du ministre qui en arrive à rappeler à quoi servent ces fameuses vacances, mais il fait erreur, car les vacances signifient une autre rupture. Or dans le cas du confinement, il n’y a pas cette rupture symbolique imposée par le lieu scolaire.

A cette question s’ajoute la rupture majeure qu’il va falloir expliquer aux enfants : pourquoi nous sommes confinés ? Pour lutter contre la « propagation » de la mort ou tout au moins du risque de mort. A la différence d’une guerre il n’y a pas d’arme, pas d’ennemi ou plutôt un seul : le virus qui peut apporter la mort. Comment expliquer cela aux enfants ? Ils vont poser des questions, ils vont se poser des questions auxquels nous, adultes, sommes en difficulté pour y répondre. Et pourtant il faut expliquer, c’est à dire d’abord permettre de comprendre la place de la mort comme inéluctable dans un parcours de vie. Ensuite il faut permettre aux enfants de comprendre la variété des situations par rapport à la mort : âge, causes, etc.… et dans ces situations expliquer celle du virus actuel qui est une forme particulière du risque de mort. Eduquer à la mort c’est aussi tranquilliser les enfants en contextualisant les situations, en situant dans la temporalité. Chacun des adultes à des expériences de la mort de proches et du parcours qui a amené à cette mort. Pour la plupart des enfants aujourd’hui on ne parle que du parcours, car les morts sont, en proportion de la population totale encore peu nombreux. D’ailleurs dans certains départements, quartiers, l’étrangeté c’est le confinement pas la proximité de la mort.

La présence de moyens médiatiques nombreux transforme la perception que chacun de nous a du contexte actuel. Avec les médias de flux traditionnels on assiste au spectacle de la crise. Avec les médias interactifs on découvre d’une part la circulation instantanée d’informations de toutes sortes d’informations non hiérarchisées, et d’autre part la possibilité de maintenir « l’autre en vie », c’est à dire que s’il répond à mes messages alors il vit, et la mort s’éloigne de mon imaginaire, au moins temporairement. Ainsi en est-il, en particulier, du lien avec les anciens, grands-parents, arrières grands parents… Dans ce torrent d’informations, la fameuse infodémie, il est important de porter une parole de proximité auprès des enfants. Une parole qui permet à l’enfant d’interroger, d’envisager des réponses possibles. Encore faut-il que les adultes soient en mesure d’y apporter la réponse. Après les attentats du 11 septembre ou de 2015, ce sont les enseignants qui se sont retrouvés au front. Aujourd’hui ce sont les parents. Eux-mêmes sont aussi en difficulté face à ces situations, face à la mort.

Chacun de nous est amené à réfléchir au sens de notre vie, pas seulement individuellement, mais aussi collectivement. Quel sens peut prendre aujourd’hui le fait d’applaudir les personnels de santé quand dans le même temps certains veulent interdire à certains personnels de loger dans leur appartement par peur de la contamination ? Cela aussi il va falloir le faire comprendre à certains enfants. Nous sommes solidaires, mais pas complètement ? En parler avec nos enfants et petits-enfants, suppose que nous fassions aussi un travail sur notre propre perception de la situation. Le confinement qui dure ne va pas faciliter la tâche car cela signifie que la pandémie n’est pas encore contenue et que donc nous pouvons encore être pris dans la tourmente de la maladie. Les moyens numériques à notre disposition peuvent être des alliés pour ce dialogue. Ils donnent accès à des nombreuses informations, sous plusieurs formes, qu’il convient de choisir soigneusement pour aider les enfants à comprendre. IL est probable que le fonctionnement en permanence des chaines dites d’informations en continue dans l’espace familial est la pire des solutions. Donnons-nous des temps pour faire le point sur la situation, ensemble avec les enfants parfois pour ensuite en parler avec eux. Ce sera aussi l’occasion de travailler avec eux sur l’évaluation de la qualité des informations fournies. Là encore il faudra faire preuve d’honnêteté intellectuelle et de modestie… et là chacun de nous, moi le premier, a encore bien du travail à faire….

A suivre et à débattre

Vérité scientifique en danger, réflexions pour éduquer face aux médias

Les conflits et débats actuels sur les traitements possibles de la maladie provoquée par le coronavirus sont des révélateurs d’une interrogation majeure qui traverse chaque humain : comment va-t-on pouvoir intervenir pour m’éviter la mort ? Car il faut l’admettre, l’idée de mourir n’est pas plaisante, même pour ceux qui l’ont choisie. La mort, séparation ultime, est le dernier rebond de l’écho qui tout au long de notre vie n’a cessé de nous inquiéter : l’angoisse de la séparation. Pour faire face à cette angoisse, cette peur, mais parfois aussi cette délivrance, nous cherchons des certitudes : dans la science, la croyance, le rêve etc.… chacun de nous tente de se rassurer avec ce qui l’entoure et est à sa portée.
Les pouvoirs qui ont aussi compris combien la population a besoin d’être rassurée font des choix. Si le roi a été considéré comme le représentant de Dieu sur terre à certaines époques, et donc était le repère rassurant du peuple, la révolution du XVIIIè siècle scientifique autant que populaire a mis à terre, en France (mais aussi ailleurs), cette croyance. La montée du rationalisme opposait donc la raison et la science à Dieu. Le positivisme puis le scientisme du XIXè siècle ont pris le relais pour tenter d’imposer la science comme source de vérité. Plus récemment la thèse de la Singularité, portée en particulier par Ray Kurzweil a rajouté la technologie à la science pour envisager la vérité du monde. Bien évidemment cet inventaire peut paraître un raccourci en regard de l’immensité des travaux qui les ont portés et critiqués, mais cela permet de montrer des filiations qui peuvent nous aider à comprendre ce qui se passe en France aussi bien avec la crise du coronavirus qu’avec les conceptions de l’enseignement et de la transmission.
Les experts se multiplient sur les plateaux et parfois même sur les sites web (dont certaines universités). Ils sont là pour nous rassurer et pour nous inquiéter. Il nous faut rappeler ici ce que nous avons écrit précédemment à propos des experts et de leur expertise. En allant plus loin on peut proposer d’examiner comment se construit l’expert d’une part dans l’espace public et les médias et d’autre part pour l’expert lui-même.
– Dans l’espace public l’expert est quelqu’un dont on « autorise la parole » (Coluche en a fait un sketch et d’autres auteurs des livres) parce que l’on pense qu’il « connaît ». Ainsi un scientifique (quelqu’un qui produit de la connaissance et l’enseigne ou la transmet) sera considéré comme un expert. De même quelqu’un qui occupe un emploi comportant des responsabilités importantes va être considéré comme un expert. De plus dans certains cas l’expert est simplement quelqu’un qui est reconnu, identifié comme pouvant connaître (il a écrit un livre sur le sujet par exemple). Parfois l’expert est le représentant syndical d’un groupe professionnel (on s’est aperçu que certains syndicats abusaient de cela pour empêcher, interdire, les « non experts » de témoigner) Ainsi l’expert se trouve pris dans une chaine de continuité entre ceux qui le montrent et ceux qui l’écoutent ou le regardent. Nombre d’émissions et de médias utilisent ces experts, ils crédibilisent le média. Mais voilà il arrive que parfois cela « déraille » et que les experts s’opposent à propos de leurs connaissances. C’est alors que se pose la question du « discernement » et celle du « consentement »
– Quand quelqu’un écrit sous sa signature le mot « expert », cela signifie qu’il revendique l’autorité de sa parole. Et ça marche souvent, surtout lorsque l’expert associe son expertise aux médias ou aux publics (professionnels ou non) qui le font ou l’ont fait travailler sur son champ d’expertise. Il semble bien, à regarder les querelles d’experts, qu’une partie de l’enjeu des débats soit aussi dans l’image de soi de chacun de ces experts. La mégalomanie ne doit pas être ignorée, elle existe souvent et parfois permet de belles réussites, mais à quel prix. Elle permet aussi des excès et des erreurs…

Revenons donc à nos experts et au sens du terme. J’ai tendance à penser que l’expertise repose d’abord sur l’expérience. Expérience personnelle, expérience professionnelle qui permet d’accumuler un ensemble de preuves qui permettent d’exprimer une « opinion » mais surtout de partager une « connaissance » (au sens de construction personnelle de savoirs à partir de sources diverses, scientifiques, statistiques, cliniques, ou expérientielles). Le scientifique est d’abord quelqu’un qui utilise des méthodologies explicites pour construire ses connaissances. Il est d’abord un connaisseur. Le piège de l’expert se referme rapidement sur lui dès lors qu’il faut affirmer des « vérités ». Car c’est bien là qu’est le problème : l’expert à un parole qui est traduite, le plus souvent, comme une vérité par l’auditeur, le spectateur. Lorsqu’il y a débat, le biais de conformité amène le spectateur à choisir l’expert qui conforte, le plus souvent, ses idées initiales ou qui démontre au mieux son raisonnement (même si ses idées sont éloignées). Face aux paroles des « experts », nous sommes d’une grande fragilité, et avons bien du mal à discerner. Par contre, à la suite de la parole des experts, il nous faut « consentir » aux conséquences de ces paroles, de ces « vérités ».

On peut faire un parallèle entre le Conseil Scientifique de l’Education Nationale et les Conseils scientifiques mis en place à l’occasion de la crise du coronavirus. Dans les deux cas il faut convoquer la science pour avoir « une vérité » : apprendre à lire, apprendre à compter etc… Pour qui connait les débats scientifiques et en particulier méthodologiques, on s’aperçoit que lorsqu’un conseil donne un avis, il est toujours prudent d’aller voir « derrière l’écran » des certitudes affirmées. On nous dit d’ailleurs les scientifiques proposent, les politiques disposent… On comprend bien que l’avis d’un scientifique qui s’exprime à partir d’expériences de laboratoire (in vitro) ne peut se transposer brutalement à une population (in vivo). Quelques articles publiés récemment indiquent aussi le nombre trop important de recherches publiées dont on peut douter de la fameuse « reproductibilité ». Soit que les données sont peu fiables voire triées en amont, soit que les échantillons soient trop restreints, soit que les conclusions soient un peu trop généralisantes par rapport au travail effectué. Certains philosophes des sciences ont même montré que les sujets de recherches et les résultats étaient parfois orientés par la carrière même du chercheur (bizarrement on retrouve là la question de l’expert).

La question finale de cette réflexion est celle de la généralisation. Les travaux menés basés l’EBM (Evidence Based Medicine) ou sur l’EBE (Evidence Based Education) devraient prendre un peu de distance au vu des résultats concrets dont l’expérience nous prouve la fragilité. Malheureusement nous sommes dans un temps pendant lequel l’expérience n’est que de peu de valeur en regard de la science ou de l’expertise. Non qu’il faille donner un gagnant, mais il est nécessaire qu’un vrai dialogue s’instaure. Qu’un chercheur reconnu dise d’un autre chercheur (statutairement reconnu) ne fait pas de la vraie recherche pose problème. Encore un expert qui s’autorise à juger les autres. Et c’est là la dernière caractéristique de l’expert, il se sent en capacité de juger et de trancher. Aussi il faut rappeler ici à chacun de nous la fragilité de la science, de l’expertise, mais aussi de l’expérience en particulier personnelle, de la croyance voire du bon sens. Seul le dialogue entre ces « manières de faire » peut permettre de faire avancer le savoir, les savoirs. Encore faut-il en avoir la modestie…. Alors avec nos élèves, avec nos enfants, avec nos collègues, soyons soucieux de cette démarche difficile mais ô combien nécessaire si nous voulons éviter les oppositions stériles….

A suivre et à débattre
BD

S’installer dans le confinement, durer… inégalités ou disparités ?

L’entrée dans le confinement a provoqué des « pics » de réactions et de situations difficiles à gérer. Aussi nombre de commentateurs, experts et autres journalistes, se sont empressés de venir « causer dans le poste » en particulier pour essayer de trouver les failles. On trouve les français indisciplinés, le pouvoir en dessous de nos attentes, et tant d’autres critiques et parfois même des hypocrisies politiques qui ont remplacé pour certains leur habituelle langue de bois. On peut être surpris de cette éruption de « méchanceté », parfois même de violence verbale que certains sont prompts à justifier. Que ceux qui s’empressent de faire feu de leurs armes s’attendent à ne pas être remercié de leurs propos quand tant d’autres tentent d’aider, de s’entraider, de se soutenir, d’être solidaires. Car ceux-là qui dénigrent ne sont déjà plus solidaires de l’ensemble de la population qu’ils abandonnent parfois lâchement du haut de leur suffisance.

Mais il y a ceux et celles qui œuvrent au quotidien et qui essayent de « continuer à vivre ». Si bien sûr il faut mettre au premier rang de ceux-là les personnels qui travaillent dans la santé et l’aide aux personnes, il ne faut non plus laisser de côté ceux qui assurent la logistique et l’acheminement des moyens de vivre. On peut aussi mettre en avant les éducateurs, enseignants (dont certains vont accueillir les enfants des personnels de santé), parents, personnels d’encadrement et autres qui vont s’engager dans une deuxième semaine de confinement, d’enseignement à distance, d’activités diverses pour que les enfants ne soient pas laissés à l’abandon. C’est le pari de cette deuxième semaine : s’installer dans un rythme d’activité qui permet à chacun de maintenir sa motivation, son engagement, son implication. Certes il y a des moments de relâchement, de déception, d’enthousiasme. Si ce confinement va probablement durer plusieurs semaines, il est important que nous apprenions à gérer notre souffle, nos efforts. Or comme on le constate, il commence à y avoir du « bruit ».

Pour durer dans le confinement, il y a d’abord la vie d’avant et ce qu’elle était réellement. Les situations sont très disparates entre les uns et les autres. Lorsque l’on argue de l’étendard des inégalités sans en préciser la nature, on écrase sociologiquement et statistiquement les caractéristiques. C’est d’ailleurs ce que révèlent aussi bien les messages des familles et des enfants que quelques mois auparavant les discours de nombre de participants au mouvement des gilets jaunes. Ce qui doit nous interroger c’est d’abord ce qui fait qu’une situation est ressentie comme difficile et amenant à exprimer une plainte ou une révolte ou un repli sur soi. Dans un monde qui a promu l’individualisme et le libéralisme, c’est le « je » qui compte en premier, même dans les revendications, c’est aussi le « tout de suite ». Les fameuses inégalités sont donc tout autre chose qu’un simple slogan et il faut aller au-delà, en particulier dans le domaine du numérique.

Quand on parle des disparités numériques face à la situation actuelle de confinement pour ce qui concerne l’Ecole, il faut explorer plus avant les différents termes qui font autant de différences. Les différences d’équipement personnel (et leur disponibilité dans l’espace de vie confiné), les différences d’accès au réseau Internet (sur l’ensemble du territoire), les différences dans les compétences à utiliser le numérique et ses ressources, les différences dans la relation à l’institution scolaire (le sens de l’école), les différences dans le réseau relationnel personnel (amis, familles…), les différences dans le réseau de relation scolaire (école, enseignants, autres élèves…), les différences dans les manières d’apprendre, les différences dans les compétences cognitives (apprendre à apprendre), les différences dans les capacités d’autonomie, les différences dans l’intention et l’engagement pour l’apprendre…. On pourrait encore approfondir, mais simplement cette liste nous permet d’argumenter sur le risque de la normalisation de l’inégalité. En effet certains « politiques », mais aussi certains courants de pensée, voir de recherche, donnent à penser que les inégalités sont naturelles (référence au darwinisme parfois ?) et qu’elles sont inéluctables (nous sommes déterminés ? « les jeux sont faits » livre de Jean Paul Sartre que l’on peut relire en ce moment).

Avoir les compétences pour durer dans le confinement avec ses enfants son travail etc.… suppose de savoir se projeter, c’est à dire prendre en compte l’avant, le pendant et l’après. Si l’on ne pense que le présent que l’on vit, alors on risque de sombrer dans le désespoir au fur et à mesure du temps qui passe (un certain président parle de « voir le bout du tunnel »). Si les familles se sont tant équipées en numérique depuis le début des années 2000 c’est parce qu’elles ont projeté dans ces moyens une vision d’un avenir globalement numérique. Malheureusement l’arrivée du smartphone a transformé la donne et introduit une forte concurrence entre les usages domestiques et les usages « avancés ». L’ordinateur représente les usages avancés parce qu’il est associé au monde du travail. Le smartphone l’est beaucoup moins car il est associé à l’ensemble de la sphère personnelle et relationnelle, même si, pour certains le professionnel interfère en plus. Dans le monde scolaire le fameux BYOD qui est beaucoup plus simplement l’utilisation des moyens numériques personnels au service de l’apprentissage est resté dans l’ombre des pratiques ordinaires et parfois quotidiennes aussi bien du côté des élèves que du côté des enseignants. On peut donc s’interroger sur la continuité ou la rupture permise par cette concurrence (cf. les travaux de Pascal Plantard).

Avoir les compétences pour durer dans le confinement c’est aussi la capacité à rester en lien, rester en réseau. Une petite fille de CP discute avec une amie de classe au téléphone et elles font des dictées comparées à distance. Des élèves de lycées ont organisé un réseau d’échange pour préparer la fin de l’année et les examens (baccalauréat). Un élève de collège soutient la motivation des autres élèves de sa classe au travers de leur espace en ligne. On peut multiplier les exemples : la pratique d’échange et de collaboration chez les jeunes et en particulier les ados est quasiment constitutive de leur forme de développement. Ils aiment se retrouver échanger. En temps ordinaires, ils se contactent par les réseaux numériques dès qu’ils se quittent physiquement assurant ainsi eux-mêmes leur continuité sociale. En cette période de confinement au cours de laquelle on enlève aux enfants la possibilité de se retrouver physiquement, il faut parier sur les moyens numériques d’échange et d’entr’aide. On peut même, en tant qu’enseignant proposer des activités collectives ou collaboratives (dossier à faire à plusieurs par exemple). Nous avons là affaire à des compétences qui sont parmi les plus et les mieux partagées. Aussi peut-on s’appuyer dessus pour éviter de creuser, d’accentuer les disparités : l’aide par les pairs (entre élèves comme entre enseignants) est souvent porteuse d’améliorations individuelles. Est-ce la confrontation à la solitude ou l’acceptation de la séparation ? Un peu des deux probablement mais la première bien davantage en cette période d’isolement contraint.

Durer dans le confinement suppose aussi un travail sur soi. Ce travail est même imposé : que faire de tout ce temps disent certains ? Apprendre à gérer son temps disent d’autres ? Le remplir, le remplir jusqu’à satiété disent encore d’autres ? On peut prendre ce temps pour travailler chacun notre rapport à notre activité voire à notre activisme. Prendre le temps, puisque l’on nous en propose.

A suivre et à débattre
BD

PS : On pourra relire au sujet des comportements en période difficile le merveilleux livre « Eloge de la fuite » d’Henri Laborit et le film qui l’a prolongé : Mon oncle d’Amérique, d’Alain Resnais. En effet nous pouvons y trouver une entrée pour analyser ce qui se passe dans nos foyers, dans nos équipes…