Le problème c’est les données !

L’année 2018 a vu venir au grand jour une question trop souvent négligée par le passé, celle des données, en particulier personnelles. C’est la mise en place du RGPD (Règlement général pour la protection des données) qui a donné l’alerte. En éducation comme en général dans la société, la place prise par le numérique est telle que l’on est en droit de s’interroger sur ce qui se passe derrière nos claviers, nos souris et nos écrans (devenus tactiles). Or c’est bien autour des données que se situe l’ensemble des questions essentielles : dans un programme informatique on apprend à séparer le code des données. Quand, au début des années 1980, nous bricolions en langage Basic, nous avions souvent les données en grande partie mélangées au code, c’est à dire aux procédures de traitement de ces données. En toute rigueur on nous a appris, avec la programmation « propre » à séparer les deux. Le code, basé sur l’algorithme de traitement, permet de récupérer les données, les traiter (effectuer des opérations plus ou moins complexes de transformation), les stocker et ou les émettre vers des destinataires variés. L’amélioration des performances techniques des composants informatiques a permis d’accélérer les vitesses de calcul et donc d’augmenter les traitements des données, mais aussi la quantité de données traitées.
Et puis arrivent les programmes générés par les données. C’est l’inversion de l’idée initiale. Les données construisent les algorithmes et le code, qu’on appelle cela « machine learning » ou « apprentissage machine », le résultat est le même. Sur la base d’un programme initial, un nouveau programme peut être conçu à partir des données traitées. Une analyse des propositions de logiciels basés sur cette idée montre rapidement les limites de la machine. Stanislas Dehaene, dans son livre « Apprendre » sous-titré « Les talents du cerveau, le défi des machines » rejoint alors les propos de Yann Le Cun sur les limites de la machine. Ouf, pense-t-on, on peut respirer. La fameuse Intelligence Artificielle, que l’année 2018 a réactualisée, ne serait encore une fois, comme dans les années 1980, qu’un argument commercial cachant mal les limites de la machine. D’ailleurs comparé à l’apprentissage humain, les machines semblent très peu efficientes (cf. S Dehaene p.105-110). Cependant on ne peut s’empêcher d’observer que dans des champs, certes limités, l’apprentissage des machines leur permet de s’améliorer : c’est là la ressemblance avec l’humain, si chère à ceux qui parlent d’IA et donc la source de toutes les constructions imaginaires possibles.
Compte tenu de ces éléments, il faut en revenir aux données et à leur utilisation, avec ou sans IA. Observons en particulier le monde de l’éducation et plus précisément celui de l’enseignement scolaire. Sur le site du ministère de l’éducation (http://www.education.gouv.fr/cid133192/le-numerique-service-ecole-confiance.html) on peut lire ces lignes :
– « Le ministère de l’Éducation nationale doit impérativement s’assurer que les flux, les traitements et l’hébergement de ces données scolaires respectent strictement la vie privée des élèves et de leur famille, des professeurs et des personnels administratifs.  »
Et plus loin :
– « Le développement de l’intelligence artificielle (IA) dans le domaine scolaire va modifier les pratiques quotidiennes des professeurs en les aidant par exemple à recommander des contenus ou des ressources ou encore à apporter une assistance à l’évaluation et à la correction des travaux de leurs élèves. L’IA pourra également révéler de nouvelles informations sur les parcours d’apprentissage des élèves. Elle permettra ainsi aux professeurs de mettre en œuvre des situations d’apprentissage et un accompagnement plus proche des besoins de chaque élève. »

La conscience politique de la question des données semble ici claire, d’autant plus qu’ « un comité d’éthique et d’expertise en matière de données numérique » devait être créé en cette fin 2018, mais à ce jour nous n’en avons aucune trace de la mise en place, ce n’est même pas un comité Théodule…. On peut noter dans la deuxième phrase citée ici que l’on parle d’informations et non plus de données. Ce changement de terme n’est pas neutre dans ce discours, il faut rappeler qu’une information est un fait transformé en signal (une donnée) et diffusée ensuite. En séparant l’idée de données administratives qu’il faut protéger de données pédagogiques pour aider les enseignants, on repère les limites de cette prise de conscience : c’est bien l’ensemble des données qu’il faut considérer car elles font système au cœur du processus complexe de développement de l’enfant. En séparant les deux, on peut penser qu’il y a étanchéité de la pratique pédagogique avec la gestion administrative souvent appelée « vie scolaire ». C’est ce message que semble vouloir faire passer le ministère. Et pourtant depuis 2002 et un rapport sur le lien école famille, on a vu l’ouverture des données pédagogiques au-delà des murs de l’école devenir une norme du quotidien : inscriptions, suivi administratif, absence, retard, sanctions, orientation et filières suivies, contrôles et évaluations, travail à faire et à rendre (cahier de texte numérique) et plus généralement l’activité pédagogique au travers des ENT ouverts aux familles. Nous y sommes presque, les données générées par un élèves sont potentiellement un trésor de guerre dont certains peuvent être prompts à en faire une marchandise : quelles données gardent les concepteurs de produits de vie scolaire ou d’ENT indépendamment des demandes officielles ? Une observation impliquée dans un tel déploiement dans plusieurs é nous a permis d’observer que la captation des données est très facile à mettre en place, reste à savoir ce qui en est fait : amélioration du service ? Revente des données ? Un exemple peut nous permettre d’illustrer cela : pourquoi les éditeurs de manuels scolaires ont toujours imposé une identification spécifique de l’élève lors d’accès aux versions numériques de leurs produits ? Lors d’un échange avec certains d’entre eux, ils ont évoqué l’idée d’améliorer leur connaissance de « l’expérience utilisateur ». Pour le dire autrement, tous ceux qui s’intéressent de près ou de loin à la scolarisation des enfants pourraient adopter la même démarche, mais pour quoi en faire de ces données ?

Reste un espace d’incertitude à propos des données en contexte scolaire : que collecte-t-on et comment ? Pour l’instant ce que l’on capte comme données, c’est tout ce qui passe par l’utilisation d’un ordinateur (ou dérivé) dans le cadre des activités au sein de l’établissement. Mais que ne capte-t-on pas ? Le chercheur en éducation met en place, pour collecter ses données, des méthodes variées : observation directe, entretiens, questionnaires, collecte de données papier, collecte de données numériques ou numérisées. Examinons chacune de ces sources et de leur transformation en données numériques potentielles et ensuite tenter d’envisager ce que de nouvelles formes de collecte de données automatisées pourrait amener.

– L’observation directe
Être dans l’établissement, dans la salle de classe, c’est être au cœur de l’activité. Faire une observation de classe est complexe au vu du nombre d’évènements qui se produisent à chaque instant et qui peuvent tous amener à des analyses. L’utilisation de caméras pour enregistrer ces activités est certes un moyen de garder plus d’informations, mais aussi d’en délaisser. L’enseignant dans sa salle de classe fait constamment de l’observation, mais impliquée celle-là qui apporte aussi d’autres informations. Aussi a-t-il recours aux traces écrites ou à l’expression orale ou comportementale pour développer son analyse, mais là encore, il est limité naturellement par sa capacité à faire face à un grand nombre d’enfants et leurs productions. L’observation directe est la plus riche, mais aussi celle qui révèle le plus notre difficulté à capter des données dans l’espace classe.
– Les entretiens
Mener des entretiens, individuels, collectifs, ou en focus group, est un moyen courant de recueillir des données. Mais ces données sont particulières car elles sont des « déclarations » non vérifiables la plupart du temps. L’apport des entretiens est bien sûr le repérage des re-présentation de la réalité vécue et donc parfois son interprétation par celui ou celle qui l’a vécu. L’analyse des entretiens peut s’avérer délicate, difficile selon que l’on a été plus ou moins directif. Le complément apporté par l’entretien c’est la parole de l’acteur, son discours sur son action, son activité (on peut évoquer ici la méthode de l’entretien d’explicitation qui apporte des données un peu différentes).
– Les questionnaires
Orientant le propos sur des éléments plus ou moins précis, le questionnaire permet aussi de capter des données, dont la limite est encore celle du discours de celui qui répond. L’avantage c’est le côté formel qui permet une numérisation plus sûre. La limite est, par rapport aux deux premières pratiques, c’est l’appauvrissement de certains éléments du réel dont il est question. Comme l’entretien, le questionnaire est sujet à caution en particulier quand il est passé sans protocole rigoureux, voire d’observation directe de celui qui répond. Les enquêtes en ligne ont justement cette limite, surtout si l’on ne peut savoir qui répond réellement. Les données peuvent être particulièrement fragiles et peu fiables ou en tout cas à nettoyer.
– Les données papier
Dans une activité scolaire, la première production de l’élève c’est l’écrit papier. Il suffit d’observer des classes pour se rendre compte de l’importante présence de ce support et donc la possibilité de les collecter. Cahier de brouillon, du jour, de devoir et autres copies rendues, voici des sources riches car finalisées non par l’attente du chercheur mais par l’activité scolaire elle-même. Ces données sont d’ailleurs toujours premières dans le travail d’évaluation des enseignants. A ces données pédagogiques, s’ajoutent d’autres données dites de vie scolaire qui désormais sont de plus en plus souvent numérisées. Le cahier de liaison, le cahier de texte et les autres données administratives sont encore parfois sur support papier et peuvent servir pour l’analyse, mais leur numérisation est en voie de généralisation
– les données numériques
Depuis le début des années 1980, le monde scolaire a assisté à l’arrivée de plus en plus massive des ordinateurs. D’abord pour la gestion administrative et comptable puis pour la vie scolaire et de plus en plus pour l’activité pédagogique et documentaire. A cela s’ajoute la généralisation des accès à Internet et aux services proposés aux élèves dessus au travers des ENT et autres produits de vie scolaire (Pronote, Charlemagne etc..). Capter les données dans ce contexte peut être automatisé et aller bien au-delà des simples traces volontaires (devoirs, forums et autres participations actives des élèves). L’idée de l’adaptive learning (apprentissage adaptatif) c’est bien d’aller jusqu’au trace comportementales (hésitations, ajouts, errements et autres actions non sollicitées par l’enseignant mais faites par l’élève) pour mieux construire le profil de l’élève et apporter des aides (remédiation ou autres, comme le suggère le ministre).

La captation de données concernant les élèves dans l’espace de travail scolaire ne cesse de s’amplifier. De Big Blue (nom donné à IBM dans les années 1960 en référence à la couleur de ses ordinateurs mais surtout des costumes de ses employés) à Big Brother – (issu du roman 1984 de Georges Orwell publié en 1949), et désormais les GAFAM, la question des données est devenue centrale dans la société numérique. Le constat antérieur des limites de la captation des données a amené les pouvoirs à encourager la recherche dans le domaine de la captation. Dans la salle de classe, nous l’avons vu la collecte de données est très partielle. Imaginons quelques instants divers progrès techniques : captation automatiquement numérisée de toutes les traces écrites (OCR) et orales (transcription) de l’élève, captation des mouvements et déplacements dans l’espace, captation du fonctionnement du cerveau (IRMf ???) en temps réel… Que reste-t-il alors à capter ? Plus grand chose. Effectivement le « surveillant » peut devenir intelligent : jadis il avait comme rôle d’imposer une posture à l’élève (rappelez-vous les grandes salles d’étude avec le surveillant sur une estrade), désormais il lui suffira de demander à l’informatique d’analyser les données captées et de lui proposer le comportement adapté…

La déshumanisation n’est pas forcément celle que l’on croit. Il ne s’agit pas de supprimer les relations humaines, mais de les enregistrer pour mieux les contrôler et mener des actions ciblées. Il suffit de lire des productions du monde du commerce, de la vente et du marketing pour le comprendre. Dans ce domaine on ne se pose pas de question autre que la rentabilité du processus. Transformer l’humain en données est une base essentielle de l’action. Deux clients qui parlent entre eux, comment capter leurs propos et les utiliser éventuellement. Deux élèves qui parlent entre eux dans la classe, comment capter leurs propos pour les engager dans l’action voulue ou simplement vérifier ce qu’ils échangent… Face à un groupe de 20 ou 30 élèves un enseignant n’est pas en mesure de tout capter. Imaginons alors que tout soit enregistré et que les traitements automatiques soient mis en place, on passerait alors dans un autre monde….

A suivre et à débattre
BD

Démolitaire et Totalcratie avec le numérique (ou sans) ? vers une Numécratie !!!

Étonnant tournant que celui s’opère en ce moment : la fin de la démocratie idéalisée par les anglais au XVIIIe siècle puis progressivement développée dans les pays occidentaux principalement. Comme nous l’avons proposé dans un précédent billet, la démocratie traditionnelle est mise à mal par le numérique et ses usages. Dans le même temps, certains pays à la culture radicalement différente de la culture occidentale ont développé grâce au numérique des moyens de suivi et de surveillance de l’ensemble de la population au nom d’un pouvoir étatique qui doit, devrait, transcender les intérêts personnels. Dès lors que ces derniers s’expriment, ils sont réprimés, parfois très violemment, mais surtout ils sont identifiés grâce aux moyens numériques disponibles.

Démocratie contre totalitarisme ? Dans les deux cas, les difficultés finissent par surgir de ces nouveaux moyens d’expression qui peuvent donner la parole à tout le monde. Si dans une démocratie, s’exprimer est accepté (jusqu’à une certaine limite cependant), dans un état totalitaire s’exprimer c’est prendre un risque (jusqu’à une certaine limite aussi mais à l’opposé de la démocratie). Ce qui se passe dans de nombreux pays, totalitaires ou démocratiques, c’est l’émergence de la troisième force : la population, ensemble humain appelé souvent peuple, mais aussi citoyens. Si en France pour certains les valeurs de la république doivent transcender l’action des individus et les amener à s’inscrire dans la mécanique démocratique, dans des pays plus totalitaires, c’est la souvent la figure du chef ou du fondateur qui invite la population à en conserver l’autorité, la force, la violence même.

Le numérique peut-il faire émerger une nouvelle forme de « faire société » qui ne soit ni la démocratie dont on peut penser que le modèle ancien est à bout de souffle, ni le totalitarisme qui dans de nombreux cas s’oriente vers le désespoir et la révolte, voire la fuite collective de la population. L’observation des comportements liés à l’utilisation en particulier des réseaux sociaux permet d’observer deux choses : d’une part la montée en puissance d’actions populaires (au sens de vu par beaucoup de personnes) et d’autre part le relais des médias de flux dès lors qu’ils sentent un basculement et sortent de leur soumission au pouvoir. L’exemple de la Chine présenté dans une Thema diffusée par Arte ce 18 décembre montre bien cette capacité d’un pouvoir totalitaire à maîtriser ces mouvements et à les contenir. On observe donc qu’une nouvelle puissance d’expression émerge, qu’elle fait peur à tous les pouvoirs, qu’elle est souvent l’objet de tentatives de récupération par les mouvements traditionnels de la politique.

Aux débuts d’Internet, on a vu apparaître des tentatives de démocratie directe ou en direct, comme les conseils municipaux de la ville d’Amiens en live sur le web. Plus récemment, au sein de nombreux ministères, dont en particulier celui de l’éducation, ou encore l’assemblée, on a vu se déployer des consultations en ligne sur des projets variés. Autrement dit, les pouvoirs en place tentent de capter les opinions, les sentiments, les réactions, voir les propositions. Aller sur le site https://www.debatpublic.fr/ de la Commission Nationale du Débat Public pour comprendre cette méthode, qui bien qu’intéressante semble vite atteindre ses limites : ceux qui s’expriment là ne sont-ils pas les lobbys, les fameux représentants de la société, les spécialistes/experts, toujours les mêmes ? Les résultats de ces consultations ont-elles réellement un effet sur les pouvoirs publics ? Il suffit de regarder les enquêtes d’utilité publique de toutes sortes et leur exploitation pour se rendre compte du problème.

Le questionnement actuel est le suivant : quelle forme de pouvoir peut fonctionner en se basant sur ces moyens techniques ? Il semble que deux domaines de réflexion doivent être étudiés en priorité : faire partager le sens du « faire société » à l’ensemble de la population ; développer l’expression, le débat et la décision le plus près des acteurs locaux, donner de l’autonomie.
– Lorsque la perception du sens du vivre ensemble s’émiette, s’estompe, le faire société ne fonctionne plus. L’exemple de la solidarité sociale exprimée techniquement par la sécurité sociale, les impôts, les mutuelles, les assurances et autres structures de répartition des moyens produits dans notre société, est révélateur du degré de sens que porte cette solidarité. Quand elle devient incompréhensible, elle permet les révoltes populistes ou populaires. Le web et les réseaux sociaux numériques sont des vecteurs de cette incompréhension. En généralisant sur Internet les services publics, on pense faciliter l’accès pour tous. Or on provoque une forme de déshumanisation/réhumanisation qui casse le tissu social local. En créant des banques en lignes on s’aperçoit rapidement qu’on a besoin aussi de contacts humains d’espaces d’échanges. L’industrialisation du tertiaire grâce au numérique est un piège s’il ne s’accompagne pas de nouvelles formes d’humanités, de faire ensemble.
– C’est par l’autonomie du local que l’on peut permettre de favoriser la prise en charge par la population de son faire société. Le sentiment de pouvoir faire s’estompe dans une société mondialisée dont on ne perçoit que les échos numériques en flux ou interactifs. D’où la montée en puissance des fausses nouvelles (fake news) et des théories complotistes. Si dans le local je peux agir et percevoir les résultats de l’action alors je peux envisager au-delà le faire société. Si le local en est réduit à appliquer, alors le désintérêt se développe puis le ressentiment et enfin la révolte ou la fuite (cf. le film « Mon oncle d’Amérique » d’Alain Resnais, tiré du livre de H Laborit « Éloge de la fuite »). Comme les moyens numériques permettent de mobiliser rapidement sur tout et n’importe quoi, chacun peut aller se « ressourcer » dans telle ou telle proposition en ligne, de Justin Bieber aux gilets jaunes…

Le risque est désormais le même pour les pays totalitaires et les pays démocrates. Cependant les premiers ont rapidement pris la mesure du risque numérique et tentent de le juguler par la force. Les seconds tentent de le juguler par le débat. Quel qu’en soit l’issue pour les uns comme pour les autres, le problème de fond est donc celui de la construction de la société de demain alors que nous sommes encore sur celle issue du 18è siècle. Quand on dit à des mouvements populaires qu’il faut qu’ils se structurent pour se présenter aux élections, on tente de les contenir dans la démocratie. Quand on réprime et mes dans des camps de rééducation des mouvements populaires, on tente de les contenir dans le totalitarisme. Aucun des deux systèmes ne doit céder à la naïveté des pouvoirs centraux, Hegel, Engels, Marx ont donné des pistes d’analyses valables pour leur époque et leur contexte info-communicationnel, il faut repenser leurs approches à l’aune de d’un nouveau contexte numérique.

Reste l’éducation de nos enfants. Comment leur permettre de construire et non de sombrer dans un système d’opposition systématique et violente ? On a tenté les valeurs de la République. Je ne suis pas certains qu’elles fassent sens. Il faut peut-être tenter de construire une nouvelle forme de faire société fondée sur ce que je nommerai d’un néologisme : la Numécratie.

A suivre et à débattre
BD

Éducation aux médias et à l’information ? une expérience ancienne (et toujours d’actualité).

Enseignant de lettres histoire en lycée professionnel, j’ai eu la chance de pouvoir « inventer » un dispositif de travail (en 1987) pour permettre aux élèves de travailler aussi bien les médias, les informations que l’expression écrite et orale. J’ai mis longtemps à réaliser que cette expérimentation était particulièrement intéressante au-delà du seul résultat pour les élèves. En regardant de nombreux projets présentés dans des manifestations autour de l’innovation, parfois même dans des livres publiés par ces enseignants, je me suis rendu compte que cette démarche qui date de trente ans est encore d’actualité et que la raconter pourrait servir à d’autres. Mais en partageant cette expérience, je voudrais aussi montrer que ce que chacun tente d’inventer au quotidien dans la classe n’est jamais vraiment nouveau en soi. Le travail pédagogique n’est pas une invention permanente mais plutôt un ajustement constant entre ce que l’on envisage de faire et le chemin que l’on veut concevoir pour y parvenir. La pédagogie de projet, incarnée en partie dans l’idée des TPE chère à Philippe Meirieu, est présente ici, comme si cette idée avait anticipé la proposition des TPE qui arrivera près de dix années plus tard.

Au cours de l’années scolaire 1987 1988, j’ai conçu et réalisé (en collaboration et avec l’aide de l’enseignante-documentaliste) un dispositif d’enseignement et d’apprentissage pour des élèves de Bac professionnel tertiaire. Centré sur le rapprochement entre les disciplines professionnelles (communication organisation) et les disciplines générales (lettres, histoire) le dispositif a été étalé sur deux trimestres à raison de deux heures par semaines. L’objectif initial était de faire réaliser par les élèves un produit de communication. Les formes possibles de communication étaient variées, de l’informatique à l’audiovisuel en passant par le cinéma, la radio, et aussi l’expression orale, l’enquête, l’exposition… Ce travail a été rendu possible grâce à une enseignante documentaliste qui a mis ses compétences au service des élèves ainsi que les moyens matériels mis à disposition au CDI et dans les salles périphériques disponibles (audiovisuel, informatique, travail de groupe)

Le dispositif
– Dans un premier temps, sur quatre séances de deux heures, les élèves devaient élaborer un projet d’un produit de communication en petits groupes (affinitaires)
L’objectif est d’amener les élèves à se poser une question et à définir les moyens dont ils ont besoin pour accéder à une réponse.
– Après échange avec les enseignants, le projet est défini et rédigé en indiquant les étapes, le calendrier et les moyens à mettre en place
L’évaluation de la première étape vise à vérifier la faisabilité du projet et l’implication de chacun dans le projet. Cette étape est parfois réalisée en deux temps par besoin de réajustement, de précisions.
– Conception de fabrication du produit visé : en 12 séances de 2 heures, comprenant des visites à l’extérieur, des rendez-vous, des rencontres,
Au cours de cette étape, qui s’appuie sur une contractualisation, l’autonomie est importante. Chaque groupe d’élève organise son activité, gère son planning, demande les autorisations nécessaires, fait appel aux ressources disponibles, humaines ou matérielles. La gestion du projet est en phase active et chaque groupe sait ce qu’il a à faire. En cas de difficulté, il demande de l’aide et rend compte de la manière de résoudre le problème.
– Présentation publique des produits (à la classe, à la direction, aux intervenants éventuels, aux autres élèves de l’établissement),
Il est essentiel qu’une démarche de projet se termine, en particulier dans le cas des projets buts. La présentation finale des travaux peut prendre des formes multiples pouvant associer plusieurs modalités, mais en lien avec le projet (dégustation, exposition, exposé, dossier, logiciel…). La présentation devant les pairs et avec les pairs a pour but de favoriser les trois formes d’évaluations : celle des pairs, l’autoévaluation, et celle de l’enseignant et ou de l’institution.

Quelques projets et leur(s) production(s)
– Emission de radio sur la vie des jeunes
Les élèves sont attirés par les médias qu’ils veulent comprendre de l’intérieur. L’établissement scolaire est situé non loin de la radio régionale, et une animatrice journaliste propose d’ouvrir son émission à des publics divers. Les élèves prennent contact avec elle. Cette animatrice intervient dans la classe pour expliquer son travail et le fonctionnement du média lors d’une séance prise en dehors du temps consacré au projet. La préparation de l’émission prend du temps car les jeunes font une enquête auprès des autres élèves de l’établissement. Puis arrive le jour de l’émission qui sera enregistrée et ensuite diffusée à toute la classe.
– Conférence exposition sur le SIDA
L’importance croissante prise par le SIDA au début des années 1980 interroge beaucoup les jeunes. Ils décident de prendre contact avec le médecin de l’hôpital spécialiste de cette maladie. Après s’être largement renseignés, les élèves rencontrent le médecin pour une interview et pour négocier avec lui la manière de sensibiliser les autres élèves. Le médecin accepte de venir faire une heure d’intervention dans la classe. Cette intervention sera préparée par la fabrication d’affiches, le rassemblement de documentations qui permettront à la classe de préparer l’échange avec le médecin.
– Logiciel pour aider à comprendre les élections locales et leurs enjeux
A l’occasion d’élections locales, un groupe propose de développer un logiciel pour expliquer à des électeurs (certains élèves sont aussi en âge de voter) le sens du vote, son déroulement et le fonctionnement de la collectivité territoriale issue de ce vote. Sur la base d’un enseignement assisté par ordinateur simple fait de pages d’explications avec graphiques, d’exercices et de compléments textuels (au moment de la réalisation les possibilités graphiques sont très réduites). Lors de la finalisation du logiciel, les élèves pourront tester l’application ainsi produite.
– Festival de vidéos
Passionnés par le cinéma, un groupe d’élève souhaite proposer un festival de cinéma aux autres élèves de l’établissement. Approche juridique, approche artistique, approche culturelle, les élèves préparent une semaine thématique. Ils étudient les films choisis, organisent leur présentation sous forme de panneaux et présentent les œuvres choisies avant la projection.
– Manifestation/exposition sur la cuisine des algues
L’établissement scolaire comporte outre une section tertiaire une section hotellière. Ceci n’interdit nullement les élèves du tertiaire d’aller explorer un domaine comme celui de la cuisine des algues. Le projet semble ambitieux. Il faut d’abord connaître ces algues et leurs vertus (nous sommes en Bretagne, près de la mer, cela facilite les choses). Ensuite, après avoir rencontrés des personnes qui travaillent les algues (recueil, production, transformation) les élèves ont travaillé avec les enseignants de cuisine pour explorer les possibilités d’exploitation de ces algues en cuisine. Ils organisent une dégustation de produits à base d’algues qu’ils ont fabriqué avec des élèves cuisiniers et font une exposition de panneaux dans la salle où a lieu la dégustation. Un discours à plusieurs voix pour présenter le travail des algues va permettre à toute la classe (ainsi que des élèves cuisiniers) de découvrir cette nouvelle approche de l’utilisation des algues pour l’alimentation.

Nous avons beaucoup appris de ce dispositif qui associait d’abord un enseignant de lettres-histoire et une professeur documentaliste et qui s’appuyait aussi sur les enseignants de communication. L’espace CDI était le plus approprié pour permettre ce travail. Composé d’une grande salle de lecture avec des ilots, de plusieurs salles annexes, travail de groupe, salle audiovisuel (téléviseur magnétoscope) et salle informatique (nanoréseau), l’espace CDI a permis à chaque groupe de pouvoir mener à bien son projet. La mise à disposition de moyens (humains et techniques) s’est faite très aisément de par la proximité des lieux. La gestion des élèves a été d’autant plus aisé que leur engagement a été grandissant au fur et à mesure du projet qui s’étalait sur un temps long. Si le choix d’un projet est le plus délicat, la mise en œuvre une fois ce choix validé est très aisée. Les élèves ont pu aussi sortir « en autonomie » sur les heures de cours (autorisations multiples) pour effectuer les rencontres nécessaires à leur projet.

Le pilotage de ce genre d’activité suppose aussi d’articuler ce travail avec les apprentissages scolaires prévus et les compétences requises dans le référentiel des bac-pros d’alors. Le découpage disciplinaire est rapidement tombé du fait de l’imbrication des projets. Plus intéressant encore, des compétences non signalées dans les référentiels de formation ont été développées et mises en œuvre. C’est dans ce domaine qu’il faut nous interroger. Au-delà de la sympathique valorisation des élèves lors de leur présentation publique, il y a les notes attribuées pour être conforme avec les exigences académiques, mais il reste un vide autour des compétences non « scolarisées ». Encore aujourd’hui, dans des pédagogies de projet similaires, on note qu’une partie de ces compétences non prévues ne peuvent pas être valorisées à leur juste valeur. Jusqu’au élèves eux-mêmes qui, n’ayant pas conscience de ces compétences, ne peuvent pas s’appuyer dessus dans leur parcours. Il est grand temps que l’on aide les jeunes à intégrer ces éléments souvent semi-formels voire informels dans leur dynamique personnelle. Portfolio, badges et autres dispositifs semblent vouloir mettre aussi l’accent sur ces compétences. Toutefois on ne sent pas, au sein du système éducatif une véritable volonté. Pourtant dans le supérieur, la valorisation de l’engagement, par exemple, est de plus en plus souvent valorisé jusque dans la délivrance des certifications et diplômes. Cependant il reste un élément à travailler : ce que les élèves, les jeunes, ceux qui apprennent, connaissent et font de ces compétences est très sous exploité et méconnu. C’est une question de « réflexivité », voir de méta-compétence.

A suivre
BD

Une démocratie avec le numérique est-elle possible ?

Au vu de l’importance prise par l’utilisation et le contrôle des moyens numériques par l’ensemble des sociétés de notre terre, il est nécessaire de s’interroger sur ce que l’on appelle encore la démocratie. Des printemps arables aux gilets jaunes, des GAFAM aux pouvoirs chinois ou russes, tout converge autour du numérique pour nous indiquer qu’il est devenu le fondement de nœuds gordiens. Inextricable expression de sentiments aussi extrêmes que partagés, mais aussi incroyable tentative de prise de pouvoir de certains sur l’esprit des autres ou tout au moins sur ce que chaque esprit exprime. La démocratie athénienne est-elle celle de 1789, est-elle celle de 1968 est-elle celle de 2018 ? S’il est une chose que le numérique est en train de détricoter, c’est la démocratie représentative dans laquelle nous vivons. On peut s’en apercevoir en analysant quelques phénomènes qui peuvent inquiéter n’importe quel humain vivant en société.

  • – Lorsque j’utilise des moyens de paiement, de rétribution, d’emprunt, je fais appel à de nombreux moyens numériques (informatiques) sans le savoir dans le détail. Le système bancaire a été un des premiers à saisir l’intérêt de l’informatisation qui progressivement a permis à votre conseiller de mieux vous connaître. Aidé par des algorithmes d’analyse comportementale, il est en mesure de vous fabriquer sur mesure une offre financière, économique, voire de vous inciter (contraindre) à un comportement économique (prêt accepté ou refusé par exemple). Quid de ma parole, de mon libre arbitre face à ces moyens, ai-je encore le droit à la parole ?
  • – Lorsque je connecte mon ordinateur à Internet et que j’effectue une recherche sur le web (moteur de recherche, commerçant.), les suggestions et les résultats qui me sont proposés ou plutôt imposés sont basés sur des méthodes d’analyse de mes propres activités (et celle des autres utilisateurs). En parallèle certains influenceurs agissent en sous-main auprès de ces fournisseurs pour que leurs propositions arrivent en premier et s’imposent visuellement à vous. Une vidéo qui s’ouvre automatiquement à l’ouverture d’une page web n’a pas le même impact qu’une vidéo qui ne s’ouvre que lorsque l’utilisateur le décide. Et pourtant ceux qui choisissent telle ou telle solution sont responsables de ma limitation de choix. La démocratie, c’est bien sûr la possibilité de choisir, mais de choisir en connaissance de cause…
  • – Lorsque j’utilise mon smartphone je me trouve immédiatement dans un environnement qui va me mettre en relation. La première fonction, téléphone, est enrichie désormais des SMS, et autres applications de relation, mise en réseau. De plus, au texte s’ajoutent le son, l’image fixe et animée, autrement dit des compléments bien précieux pour comprendre l’expression individuelle et collective. Mais dès lors que je m’exprime sur le web, je perds la possibilité de suivre ce qui est fait de mon expression. RGPD, clauses contractuelles et au Conditions Générales d’Utilisation (CGU) sont d’abord des déclarations d’intention, puis des réglementations, mais absolument des impossibilités. C’est bien ce qu’il faut comprendre d’une parole qui est désormais toujours potentiellement publique dès lors qu’elle passe par mon smartphone. Ce qui en est fait ne dépend plus de moi. Dans le vote traditionnel de la démocratie, j’ai le droit de changer d’opinion entre deux votes. Sur Internet, même si je change d’opinion, la trace peut être gardée et utilisée. La démocratie représentative est mise à mal par d’une part le droit pour chacun de diffuser son propos et d’autre part la possibilité de capter ce propos et de le transformer. Ma parole ne m’appartient plus.
  • – Lorsque je me déplace, la géolocalisation permet de suivre mes faits et gestes. La fameuse liberté de mouvement, de circulation à l’intérieur d’un espace géographique politiquement défini est désormais de l’histoire ancienne. A l’inverse, j’ai de plus en plus de mal à accepter d’être dans une zone non connectée, me permettant alors de signaler ma présence. Notre ambivalence à l’égard de cette géolocalisation montre bien notre difficulté à passer du collectif à l’individuel et inversement. Je veux être libre mais connecté ! Je veux être indépendant, mais garder un regard sur ce qui se passe dans le monde. L’utilisation des moyens numériques m’insère dans une société plurielle et complexe. Le GPS simplifie ma vision du monde, la réduit à l’itinéraire qu’il m’assigne. C’est un des méfaits du numérique connecté de nous amener à réduire notre champ de vision, de compréhension du monde, tout en nous faisant croire que nous le « possédons » en conscience.

 

La démocratie et son mode de fonctionnement sont mis à mal en ce moment. Certains ministres dirigistes, comme celui de l’éducation, sortent l’argument d’autorité : interdiction du téléphone portable, règlement intérieur renforcé par des mesures envers les familles (les sauvageons d’antan ?), policiers ou gendarmes dans les écoles. Une analyse rapide pourrait faire croire que certains dirigeants pensent que nombre de famille ne sachant plus éduquer, il faut le faire à leur place. On peut retrouver ici des arguments débattus en 1791 à l’assemblée constituante : les pauvres, les illettrés ne savent pas éduquer leurs enfants, nous allons les mettre à l’école pour le faire à leur place grâce à l’instruction publique. D’en haut des pouvoirs la démocratie semble tendre vers un dirigisme fort, d’en bas des pouvoirs la démocratie semble tendre vers un individualisme court-termiste de la revendication.

Au-delà des légitimes plaintes d’une partie très hétérogène de la population il y a la question du mode de questionnement du fonctionnement de nos sociétés. Quand Emmanuel Macron a été élu en 2017, il l’a été suite à un rejet massif des partis politiques traditionnels. D’ailleurs ceux-ci ne s’en sont pas encore remis. C’est aussi les partis extrémistes qui n’ont pas non plus réussi à franchir les seuils de représentativité nécessaire en démocratie. Ce n’a pas été un rejet de la démocratie, mais des symptômes de sa maladie. Malheureusement pour tous ceux qui y croyaient, la gouvernance du pays ressemble étrangement aux précédentes, reconstruisant un modèle bien connu d’avant la fin des partis politiques traditionnels. Le mouvement populaire, mais très peu représentatif, est, dans ce qui en est exprimé au travers de tous les médias, réseaux sociaux compris, un rappel fort aux politiques. Votre démocratie n’est pas la nôtre disent-ils ! Mais de quelle démocratie voulons-nous ? Voulons-nous une démocratie ?

La question sous-jacente est celle de la reconstruction sociale. Il faut entendre le besoin de solidarité sociale, mais on entend surtout le besoin de satisfaction de revendications très individuelles. Il faut entendre le besoin d’expression, mais on entend surtout le tintamarre populo-médiatique (la manière dont dans les médias ces expressions sont diffusées). Il faut entendre le besoin de bien commun et d’éducation, mais on entend surtout l’arrivée d’une autorité externe qui impose sa vision au peuple. Il faut entendre une économie au service de l’humain sur la planète et on entend surtout le besoin de justice économique individualiste.

Dans ce contexte, il faut aussi franchir les frontières, passer les océans, vivre avec le monde. Le numérique qui pouvait nous ouvrir les yeux est utilisé pour nous les refermer. Alerte, il est temps que professionnels des médias comme amateurs du web et passionnés de la transmission et de l’éducation, nous osions renvoyer les débats à leur juste place, en prenant soin de tous, mais vraiment de tous et pas que de moi…

A suivre et à débattre
BD

Comment on a empêché la prise de conscience du numérique en éducation !

Commençons par un aphorisme provocateur : ceux qui ont critiqué le B2i et ses successeurs, ceux qui ont freiné sa mise en place sont en grande partie responsable du fait qu’aujourd’hui la culture technologique des enseignants soit aussi faible. Même ceux qui dénoncent cette faiblesse (comme l’article du Monde https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/11/27/la-formation-au-numerique-une-tache-immense-pour-l-education-nationale_5389089_3232.html) et tentent d’imposer aujourd’hui un enseignement d’informatique (aux élèves et aux enseignants) faisaient partie de ceux-là qui critiquaient le B2i, le C2i et autres certifications créées entre 2000 et 2006 et inscrite dans la loi, mais jamais appliquée réellement. Pourquoi ces critiques et surtout pourquoi cette pression d’aujourd’hui ?

En 2000, quand se construit le B2i dans les couloirs du ministère, il y a une conscience aigüe de la montée rapide d’une transformation culturelle, sociale et bien sûr technologique et donc de la nécessité d’agir dans le monde scolaire. Un ouvrage de 1993 témoigne de cette réflexion au travers d’un des chapitres écrit par Jean Michel Bérard. Ce même inspecteur général, est le père de ce B2i et en même temps publiait en 2001, avec Anne Marie Bardi, un rapport sur l’enseignement de mise à niveau en informatique en classe de seconde » et les conclusions, à l’époque, étaient claires. Mais les opposants à cette approche étaient nombreux et aussi bien du côté des professionnels et chercheurs dans le domaine que du côté des sceptiques du progrès informatique voir des anti-technologiques. Comme de plus le B2i s’inscrivait dans une dynamique d’évaluation des compétences, il s’est trouvé mis de côté dans la majorité des établissements scolaires.

On a tort d’avoir raison trop tôt. Dans ma thèse sur le B2i et son développement (http://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00345765/fr/), j’ai mis en évidence la force d’invention institutionnel de ce dispositif, ainsi que sa cohérence avec la montée en puissance des équipements personnels et des habiletés techniques des jeunes. Malheureusement, il faut admettre l’échec général de cette proposition combattue de toute part. Ce qui fâche aujourd’hui c’est de constater que les mêmes qui ont critiqué le B2i s’aperçoivent qu’aujourd’hui il y a une nécessité de généralisation aussi bien pour les jeunes que pour les enseignants. En critiquant de toute part cette initiative, qu’ils soient pros ou anti informatique, ils ont tous retardé la montée en puissance nécessaire d’une culture, non pas de l’informatique seule, mais du numérique. On peut entendre de la part d’une chercheuse de l’INRIA qui me disait récemment qu’enseigner des logiciels de bureautique ce n’est pas enseigner l’informatique. Mais couper le lien entre pratique et fondement d’une pratique, séparer l’informatique de ses usages (le bon grain de l’ivraie selon certains) est parfaitement irresponsable et ce d’autant plus que c’est le fondement des disciplines enseignées.

Le Pix ne risque pas de combler le fossé. Pourquoi, parce qu’il ne peut être simplement extérieur au système éducatif. Malheureusement les propositions du ministère sont nettement insuffisantes, et même si les enseignants obtiennent un certain niveau de certification PIX, cela traduira-t-il une réelle conscience technologique ? On ne peut qu’être d’accord avec l’article de ce chercheur de l’INRIA dans le monde à propos de l’urgence de formation. On ne peut que déplorer que ce soit maintenant qu’on en parle alors que cela fait près de quarante années que nous sommes nombreux, Georges Louis Baron, Éric Bruillard et bien d’autres à avoir tenté de faire avancer cette prise de conscience. Les divergences restent encore vives. Chacun tente d’influencer le pouvoir : les entreprises du secteur en mal de recrutement (les médias parlent d’une « école 42 » dans chaque région), les chercheurs du domaine en mal de reconnaissance (CAPES Agrégation), les autres disciplines en mal de territoire (regardons ce qui se passe à chaque rénovation des programmes, chacun prend sa calculette), les politiques, dont la plupart n’ont pas une vision à moyen et long terme, mais se contentent de contenter…

Désolé d’être aussi critique, mais il faut reconnaître que dès 1985 et le plan informatique pour tous (IPT) ces oppositions se sont exprimées. Mais ce que tous ces débatteurs n’ont pas vu venir, c’est la massification et la généralisation de l’informatique dans la société et de ses descendants, le numérique, les médias numériques et autres réseaux sociaux. Les usagers ont cantonné les informaticiens dans leurs salles obscures devant les écrans (et ils en sont souvent contents), ils ont développé avec quelques sociétés visionnaires une nouvelle manière de communiquer et d’informer. Mais il ne s’agit pas que de cela, il s’agit aussi de transformation des modes de vie privée (confère les articles du journal Télérama de début décembre https://www.telerama.fr/monde/partout%2C-tout-le-temps-tous-accros-a-nos-smartphones%2Cn5908086.php ).
Nous sommes désormais face à un problème global qui associe technique économie société et socialité, voir affect et émotions. Vouloir atomiser les approches en les opposant est contre-productif. Cela n’amènera, comme au début des années 2000 à une absence de prise de conscience, une absence de réflexion culturelle sur la place prise par l’informatique, et de ses compagnons médias, télématique… dans la société. Est-il pour autant trop tard. On peut penser que oui, à l’instar de ce qui se passe pour la prise de conscience écologique. Chacun de nous y voit commodité, facilité, mais très peu y voient contrainte, contrôle, algorithme, et autres programmes. Le prix de la liberté est bien sûr la connaissance et la conscience. Mais elle ne doit pas être kaléidoscopée !!!

Peut-on faire confiance dans un monde numérique, le cas des ENT ?

Le mot confiance est utilisé plus que de raison en ce moment, en particulier dans les propos des responsables de l’éducation nationale. C’est en particulier le cas à propos des Environnement numériques de travail qui ont fait l’objet d’une journée d’étude lors du salon Educatech Educatice le mercredi 21 novembre dernier. L’insistance systématique sur ce mot laisse à penser au moins deux choses : d’une part les personnels du ministère de l’éducation appliquent la rhétorique de leur ministre, d’autre part si l’on parle tant de la confiance c’est qu’elle n’est aussi évidente que cela dans les pratiques effectives du numérique dans les établissements scolaires.

Le mot confiance est tiré du verbe confier si l’on s’en réfère au dictionnaire historique de la langue française d’Alain Rey. Après avoir éliminé le sens d’un autre terme « confidence » au cours de l’histoire, le sens qui s’impose est double autour de l’idée de se fier, « se fier avec ». Pour le dire autrement, la confiance fonctionne à double sens, elle doit être basée sur la réciprocité. Si l’on regarde le développement du terme au travers de la définition qu’en donne le CNRTL (http://www.cnrtl.fr/definition/confiance) on constate que le terme s’applique à la confiance que l’on donne à l’autre avant d’être la confiance que l’on se donne à soi ou que l’on attend des autres envers soi. Mais la confiance c’est plus largement la mise en place d’un sentiment de sécurité et d’harmonie. Là où le sens du terme confiance pose question c’est dans son rapprochement avec la foi. La confiance serait alors une forme de croyance. Si on pose la question du côté du juridique, on s’aperçoit que la forme la plus usitée du terme est liée à l’expression « abus de confiance ». Du coup on s’aperçoit que la confiance est en amont de la loi. On fait d’abord confiance et si on trahit cette confiance, c’est la loi qui tranche. Cette lecture ouverte du terme confiance peut certes être critiquée, mais elle essaie de montrer la complexité du terme et surtout à en révéler les ambiguïtés ou tout au moins la polysémie.

La journée des « porteurs de projets ENT » organisée par la Direction du Numérique pour l’Education, en marge du salon Educatech-Educatice, a eu pour mérite de mettre en évidence une querelle ancienne autour de ces textes si obscurs pour le commun des mortels, même dans l’éducation, que sont les SDET, CARMO et autre RU003 ou encore quelques initiales si habituelles dans le jargon de l’éducation en France. C’est le terme de « cadre de confiance » qui est avancé par le ministère pour spécifier son travail pour organiser le développement des ENT. Le cadre de confiance n’est pas la loi, comme nous l’avons vu précédemment. C’est exactement la même chose qui différencie une charte et un règlement dans un établissement scolaire. Les schémas directeurs et autres textes de cadrage que propose le ministère sont des orientations pas des obligations. Mais ce qui est important c’est que ces différents documents tentent d’organiser au mieux la vie numérique de l’institution scolaire. Sébastien Reinders, Expert EdTech – Ecole Numérique chez Agence du Numérique (AdN) dans la Wallonie en Belgique a mis en évidence de manière aussi bien humoristique qu’ironique ce que pouvait produire le fait de n’avoir aucun cadre, ce qui est le cas de sa région. Or le ministère tente depuis 2003 d’organiser le numérique dans les établissements scolaires au travers de l’initiative ENT.

Si un cadre de confiance est proposé, il y a aussi la loi qui peut parfois sous-tendre ces cadres proposés. Mais parfois il n’y a ni aucune directive politique et encore moins de texte de loi voté dans les assemblées (et transcrit dans le code de l’éducation). Deux exemples récents montrent combien tout cela est fragile, même lorsqu’il s’agit de la loi : la loi dite de l’interdiction des téléphones portables et la loi sur la protection des données personnelles.
– Pour ce qui est du téléphone portable et des appareils mobiles, on observe que c’est d’abord un texte politique qui s’appuie sur une problématique de débordement : les adultes découvrent avec effarement l’attitude des enfants devant les écrans et avec leur téléphone portable alors qu’ils sont les premiers responsables de l’acquisition puis de l’encadrement de l’utilisation quotidienne. En écrivant une loi, le législateur, relayé par le ministre, se rassure et permet aux adultes, parents et éducateurs, de se rassurer à peu de frais sur leur propre difficulté éducative. Dans le même temps, l’inscription des exceptions pédagogiques dans la loi est aussi le double signe d’une part d’un fait établi d’usage du portable et d’autre part de l’échec partiel de toutes les politiques massives d’équipements des élèves par les pouvoirs publics. Pour le dire autrement cette loi est comme un filet de pêche à larges mailles, il ne retient que les cas les plus spectaculaires (cf. aussi Hadopi).
– Pour ce qui est de la loi sur la protection des données, on est étonné de voir qu’aujourd’hui encore, au niveau de chaque établissement d’enseignement, elle reste globalement incomprise, méconnue quand ce n’est pas tout simplement pas mise en œuvre. L’entrée en vigueur du texte européen aurait dû être largement anticipée dans nos institutions scolaires, elle ne l’a pas été. Comme si en bon français et irréductibles gaulois, la loi ne nous concernait pas ou simplement à la marge. D’ailleurs la définition du périmètre d’action du délégué à la protection des données du ministère, lors de ces journées, a provoqué des interrogations nombreuses : quel est la référence ? quels sont les outils ? quel est le processus d’analyse et d’accompagnement des acteurs de terrain ? L’évocation de la responsabilité locale du chef d’établissement fait frémir : encore une loi qui va alourdir dans la mise en œuvre comme dans la responsabilité le poids de la tâche quotidienne. De plus, au vu des questions posées et malgré la référence au document proposé par CANOPE : « Les données à caractère personnel, Comprendre et appliquer les nouvelles réglementations dans les établissements scolaires « https://www.reseau-canope.fr/fileadmin/user_upload/Projets/RGPD/RGPD_WEB.pdf, la plupart des acteurs se sent fort démuni face à cette loi transcrite dans le droit français bien tardivement :
« Le RGPD, voté en 2016 et entré en application le 25 mai 2018, est la nouvelle réglementation européenne en matière de protection des données directement applicable dans le droit français. La loi n° 2018-493 du 20 juin 2018 relative à la protection des données personnelles est venue compléter la loi de 1978 qui reste toujours en vigueur. »

La répétition du terme « confiance » risque un jour de se retourner contre celles et ceux qui l’utilisent à tout va. L’enseignant dans sa classe le sait bien : faire confiance aux élèves repose aussi sur la confiance que les élèves accordent à leur enseignant. C’est cette réciprocité qui semble pour l’instant manquer. On peut même aller plus loin d’analyse et s’interroger sur le paradoxe que recouvre l’emploi surabondant du terme : en tant que pilote plus je parle de confiance plus cela révèle que je redoute la méfiance. Des subterfuges existent pour empêcher la montée de la méfiance et de la défiance, ils sont souvent employés par les décideurs. Mais lorsque les pratiques avancent et se développent, il peut s’avérer que le doute s’installe. Les deux récentes lois d’une part, les propos dispersés du ministre à l’occasion de son discours de Ludovia repris sur la page du ministère « Le numérique au service de l’École de la confiance » (http://www.education.gouv.fr/cid133192/le-numerique-service-ecole-confiance.html).

Reste un point important à évoquer ici et qui semble considéré comme important dans les couloirs du ministère : la question des données. Non pas tant celle des déclarations légales et autres discours publics, mais celle du quotidien. La phrase : « Mieux protéger pour mieux valoriser sera donc la pierre angulaire de la stratégie ministérielle en matière de données numériques. » est révélatrice d’une forte tension. On sait que la « possession des données » est essentielle aujourd’hui pour un système social et économique. Mais le revers de la médaille c’est l’humain, l’usager face à ses données personnelles qui sont transmises dans les différents systèmes. La prise de conscience doit être aussi individuelle. Pour le dire autrement, il est indispensable que chaque citoyen prenne conscience de la manière dont il est le réservoir d’alimentation de système divers qui utilisent justement ces données. Le monde scolaire qui se voudrait à part du monde réel du fait d’ENT et autre DPD, est-il capable d’être éducateur sur ce domaine ? Cela passe par la sensibilisation des enseignants et des personnels à la responsabilité vis à vis des autres membres de la communauté éducative. Quand on dénonce le fichier d’un syndicat qui comprend des données sur certains de ses membres, on peut de la même façon s’interroger sur certaines « appréciations » stockées par certains dans les établissements scolaires.

Derrière les ENT se cache donc plusieurs questions importantes : comment protéger les jeunes dans un monde numérique si on veut que ce numérique soit présent dans les établissements scolaires ? Comment éduquer les jeunes à ce monde numérique ? Comment faire prendre conscience aux personnels des établissements de l’importance de cette attention à toutes les données personnelles ou non. Plus largement cette journée est aussi l’occasion de soulever la question de la formation juridique des enseignants et responsables des établissements scolaires et de leur hiérarchie. On peut parfois être effaré de certaines questions qui laissent à penser au mieux une ignorance, au pire un déni.

 

On pourra compléter cette lecture en allant lire cette page du ministère : https://gar.education.fr/

Des lectures qui nous alertent… et nous invitent à la réflexion

Depuis le début de l’année, j’ai eu la chance de pouvoir lire trois livres qui me semblent aller dans la même direction : l’interrogation du progrès et de la science au nom d’une anthropologie qui fonde l’écologie de demain, à défaut de celle d’aujourd’hui.

J’avais commencé par le livre de Bruno Latour, « Où atterir ». Ce livre montre le basculement qui est en train de se produire. L’humain face à la terre, c’est le nouveau défi du siècle qui devrait nous amener à réfléchir à l’humain de la terre, l’humain avec la terre :

 

 

 

 

J’ai continué en lisant le livre de Mathias Girel, « Science et territoires de l’Ignorance ». En interrogeant l’ignorance, il montre comment, la science elle-même se construit pour tenter d’influencer l’humain en allant jusqu’à lui nuire en renonçant parfois , par choix ou par contrainte, à aller jusqu’au bout :

 

 

 

 

L’été venu j’ai découvert et lu le livre de Jean Malaurie : « oser, résister ». Livre surprenant qui m’a rappelé mes cours d’ethnopsychiatrie en 1975 à l’université. Au-delà de cette référence, l’auteur parcours une vie auprès principalement des peuples du grand nord (Inuits entre autres) pour nous montrer les petitesses humaines de l’occident, les errements des scientifiques et finalement l’égoïsme qui a gagné la société avec la générale acception du libéralisme :

 

 

 

 

Toutes ces lectures s’inscrivent dans le cadre de la réflexion que je mène depuis quarante années autour du développement des technologies de l’information et de la communication, et aussi sur le sens du progrès, de la science. Ayant eu la possibilité de travailler au quotidien auprès d’une grande variété de personnes et de situations difficiles ou moins difficiles, il m’apparaît nécessaire de transmettre ce qui constitue partiellement le cadre de ce chemin de pensée. A ces trois ouvrages j’ajoute volontiers deux auteurs qui m’ont aussi marqué dans ce chemin de pensée :

Gaston Bachelard pour l’ensemble de son oeuvre et ce croisement constant entre science et conscience, comme dans cet ouvrage, « La terre et les réveries du repos » :

 

 

 

 

Et enfin Jacques Ellul dont l’oeuvre est souvent maltraitée par nombre d’opposants à cette pensée accessible marquée par la qualité éthique et politique comme dans ce livre anticipateur : « la technique ou l’enjeu du siècle » :

 

 

 

 

Il est bien sur probable que nombre d’autres auteurs ont écrit des choses remarquables, que j’ignore (on ne peut pas tout lire). A votre tour aussi, lecteur, de partager vos enthousiasmes mais aussi vos questionnements que ces livres éclairent, même s’ils n’ont pas la vanité de nous donner les réponses.

A suivre et à débattre

BD

 

Mais où sont donc passées les soirées diapos d’antan ?

L’exposition de soi est une possibilité désormais offerte de manière renouvelée à chacun de nous grâce à Internet, le web et encore plus aisément, les réseaux sociaux numériques. Le temps des « vacances » est un temps qui ouvre d’autres angles de vue sur soi. D’une part, chacun (ou presque) dispose de l’appareil photo dans son smartphone, d’autre part nous pouvons en temps réel les partager auprès de nos « amis », connaissances et autres connectés. « Je me montre donc j’existe » est permanent sur ces réseaux, surtout quand les commentaires et les « like » affluent, le temps des vacances n’y échappe pas.

Jadis, au temps ancien de la société Kodak triomphante, nous prenions nos photos de manière précautionneuse, la pellicule de 24 ou 36 photos était précieuse. Ensuite les faisions développer et selon les cas et les époques cela pouvait prendre entre 8 jours et trois semaines. On se retrouvait alors avec ces boites plastiques remplies de photos sur papier accompagnées de ces rubans « rouges et sépias » les négatifs. Certains d’entre nous choisissaient le développement sous forme de diapositives (et parfois les deux). Bref, au sortir des vacances nous avions d’abord pour nous l’évocation visuelle des moments passées, figés sur la pellicule, photos parfois floues, surexposées ou simplement ratées (le doigt sur l’objectif…) mais aussi quelques réussites magnifiques qui nous emplissaient de joie à la sortie du magasin du photographe qui nous avait rendu ces développements.
A ce moment-là, seul le cercle restreint des proches présents physiquement pouvait en bénéficier, deux destinées différentes se révélaient : d’une part la mise en archive, d’autre part la séance « d’après le vacances », la fameuse soirée diapo (https://www.migrosmagazine.ch/archives/mais-ou-sont-passees-nos-soirees-diapos) avec les proches, les amis. Le réseau social était alors activé, cercle assez restreint qui associe les proches, familles, amis, voisinage. On avait alors l’occasion de montrer mais surtout de commenter et de discuter de ces photos. Mais ces soirées diapos ont connu aussi de nombreuses critiques de la part de participants qui n’osaient déclarer leur ennui devant des photos dont l’intérêt semblait difficile à cerner : moi à la plage, ma femme devant la statue, mes enfants sur le vélo etc… Passer de la collection de vacance au récit d’une aventure vécue n’est pas donnée à tous et à chacun : on photographie alors surtout pour se rappeler et pas pour raconter des histoires.
Et le numérique s’est généralisé !
Point de nostalgie, mais une simple analyse pragmatique d’une évolution qui transforme notre mode d’être à l’instant, aux lieux, à l’espace, au temps, aux autres… Dès qu’une opportunité se présente, je prends une photo (et parfois une vidéo) avec mon téléphone portable (et parfois avec un appareil photo numérique, mais plus rarement). Aussitôt, si je l’ai réglé sur le web ainsi, ces photos sont partageables et partagées automatiquement. Là encore on retrouve le souvenir du moment vécu, mais désormais on le partage immédiatement, parfois en direct ou presque, et bien sûr en différé au travers des différents espaces de mise à disposition en ligne. IL n’y a pas de raison que le contenu des photos ait réellement changé. Le selfie s’étant largement popularisé, la facilité de prise de vue désormais démocratisée ont cependant mis en évidence de nouveaux types de photos. La facilité de prise de vue, de stockage et de diffusion transforme progressivement la place des images de vacances… et bien sûr au-delà la place des images dans notre société (André Gunthert, L’image partagée, La photographie numérique, Textuel éditeur, 2015)

Que devient donc la fameuses soirée diapos d’antan ? Il est intéressant de regarder toutes ces photos que les uns et les autres nous mettons en partage. Il faut alors analyser, non seulement les photos elles-mêmes, mais aussi le réseau de diffusion. Car parmi les principales évolutions permises par le numérique c’est le partage immédiat en tout lieu de ce que je capte dans ma prise de vue. La soirée diapo est désormais sur Facebook (ou autre Instagram, Snapchat, twitter etc..). Le cercle des amis s’est élargi, les commentaires sont toujours aussi doux (le plus souvent). L’immédiateté est permise, la profusion aussi (on n’a plus à attendre le développement, et ses surprises), et désormais les trucages sont possibles. Dans les contenus des photos, on ne sera pas surpris, il est tout à fait conforme aux anciennes soirées diapo : moi devant le paysage (mais on ne voit que moi) et le paysage sans moi (devinez où ???). Ce qui devient intéressant c’est que la forme du récit change. Nous passons d’un récit a posteriori, reconstruit filtré, à un récit en quasi temps réel qui parfois même se déroule sous vos yeux au fil des jours. Ces séries d’images se situent désormais davantage vers le reportage photo, mais il comporte souvent, si on y regarde plus près, les mêmes formes que l’ancienne soirée diapo.
Pour ce qui est de la diffusion, plusieurs options sont permises, ce qui ouvre de nouvelles possibilités que la photo traditionnelle rendait difficile. Si j’ai un espace de partage en ligne pour lequel je peux choisir les visiteurs, je me retrouve un peu comme celui qui fait des duplicatas et qui les donne à son cercle de relations. Mais dans ce cas, avec les commentaires que l’on peut rajouter, on peut à nouveau se retrouver dans le cas de la soirée diapos. Si je choisis d’utiliser les réseaux sociaux, alors j’ouvre la diffusion vers un autre espace conversationnel plus large et je recherche alors non seulement à partager mais aussi à en avoir un retour au-delà du cercle restreint habituel. La recherche de la popularité du document mis en ligne ne concerne pas forcément tout le monde, mais c’est une caractéristique désormais importante. On peut observer la place qu’occupent désormais photos et vidéos en regard des écrits (et en particulier des écrits longs) dans les réseaux sociaux numériques et plus généralement sur le web.

L’exposition de soi a changé, elle s’est amplifiée. Tant sur le plan de la diffusion que celui des formes techniques (audio, vidéo, photo). On peut s’interroger plus largement sur l’avenir du « texte » devant cette évolution. Si l’on met cela dans une perspective historique, on s’aperçoit que l’instrumentalisation de la pensée par l’écrit a été un élément essentiel de la construction de nos sociétés modernes. Désormais une nouvelle instrumentalisation est en train de se généraliser. Elle début bien sûr au XIXè siècle. On peut rappeler ici le succès d’Edward Whymper et de ses conférences à la lanterne magique (Whymper Photographe, éditions du Mont Blanc, 2012, Alpine Club 2011), précurseur des conférences du type « Connaissance du monde » et désormais des présentations « PowerPoint ». Désormais l’écrit se trouve dans une nouvelle posture sociale. La question n’est pas de celle de sa disparition mais plutôt celle de sa place dans le nouvel ordonnancement de communication. Car si l’écrit est en situation de mutation, le langage, oral le plus souvent, lui est au contraire très présent, oral jusque dans l’écrit parfois.

A l’heure d’une rentrée scolaire dans un monde numérique, on peut se demander s’il ne faut pas revisiter les fameux fondamentaux du « lire-écrire » et les enrichir d’un travail complémentaire et dès la petite enfance, sur l’image, le son et leur place dans la communication humaine….

On peut consulter les écrits d’André Gunthert à cette adresse : https://imagesociale.fr/

Quelle science pour quelle politique du numérique… en éducation ?

Quand les politiques disent qu’ils font appel à la science pour prendre leurs décisions, on peut s’interroger dans deux directions : d’une part la tentative d’instrumentalisation, d’autre part la recherche de reconnaissance. Le politique a intérêt à situer ses décisions dans un cadre différent de celui dont ils relèvent habituellement (le discours politico-médiatique) afin de ne pas subir trop de contestation et surtout de pouvoir s’appuyer sur d’autres pour répondre aux questions soulevées.
Vis à vis du public, la magie scientifique peut être convoquée et ainsi s’assurer le soutien le plus large, sachant que le « grand public », n’ira pas voir au-delà des arguments d’autorité la valeur des travaux scientifiques qui servent à appuyer les décisions. L’argument, « j’appuie mes décisions sur les travaux des chercheurs » est souvent un argument d’autorité. Les chercheurs, de leur côté, sont désormais, du fait de l’évolution de l’organisation des financements, à la recherche de soutiens (politiques) et de moyens (financiers). Ils ont donc besoin de trouver des ressources (financières) au-delà de leur activité statutaire. La recherche, financée par l’Etat (ou autres acteurs publics) sur projet ou financée par les acteurs économiques (entreprises, associations, fondations…), est liée à des « intentions » voir des « intérêts ». L’habileté des financeurs, privés ou publics, est d’associer leurs intérêts à ceux des laboratoires et des chercheurs (survie, financement etc.…). Ces derniers sont alors implicitement ou explicitement liés à leurs financeurs.
La reconnaissance que chacun peut souhaiter est un des moteurs de l’engagement, qu’il soit politique, professionnel, scientifique. Dans un jeu réciproque, le politique et les scientifiques ont donc un intérêt à travailler en proximité pour justement trouver cette reconnaissance. Celle-ci est un moteur étonnant et souvent dénié. Médailles, postes honorifiques, rapports, etc.… certains sont engagés dans une sorte de course à la reconnaissance personnelle. Acceptons le fait que cela soit aussi un moteur pour chacun de nous au quotidien. Mais bien évidemment les conséquences en sont bien différentes, question de milieu. Entre politiques et scientifiques la reconnaissance peut passer par la gratification réciproque mais aussi par l’opposition. L’histoire des sciences est peuplée d’exemples dont certains ont été dramatiques car ils ont simplement bloqué l’avènement de savoirs nouveaux. Car la science, comme la politique, vit des renversements parfois douloureux à défaut d’être violents.

Le livre publié récemment par Mathias Girel, « Science et territoires de l’ignorance » (éditions Quae, 2017), apporte à cette introduction un ensemble d’éléments d’explicitations qui devraient être au coeur du travail de tout scientifique, quelque soit la discipline. Il devrait aussi être lu par les politiques soucieux de s’appuyer sur la science pour prendre leurs décisions. En effet, abordant successivement l’ignorance, ses formes et des dynamiques, la question de l’indiscernable et enfin la question des logiques conspirationnises, Mathieu Girel nous invite aussi à penser comment peut exister « l’agnotologie » dans notre société actuelle. Rappelons ici que « l’agnotologie » est souvent désignée comme la science de l’ignorance (production culturelle de l’ignorance selon Proctor 1992, cité par M Girel), mais nous préférons parler de « science du questionnement ou du doute » par référence à cette autre désignation qu’est « l’agnostique » (qui doute en termes de croyance religieuse).
La lecture de ce livre rejoint nos questionnements (B Devauchelle, comment le numérique transformes les lieux de savoirs, FYP, 2012) sur l’ignorance, dans une de ces dimensions : nous, humains, sommes condamnés à l’ignorance davantage qu’aux connaissances, tant la masse de savoirs est importante et croissante. Les ethnologues et les anthropologues ont mis en évidence cette rupture dans les groupes humains lorsque le savoir du groupe ne peut plus être le savoir de chacun et qu’il faut donc le partager, le segmenter. Mais accepter notre ignorance est une difficulté, surtout lorsque l’on est un personnage politique public, on se doit d’affirmer pour rassurer, mais aussi lorsque l’on est scientifique et que l’on doit reconnaître ses limites. Les dérives liées à cette question de l’acceptation de l’ignorance sont bien démontrées par Mathias Girel, en particulier dans son troisième chapitre qui abord la question des conspirations et des complots.

Le travail rigoureux et systématique de l’auteur l’amène en fin d’ouvrage à exprimer ceci :
« Si les conflits d’intérêt sont un type de pression possible sur l’expertise et sur la recherche, ils ne sont pas le seul exemple. Brown, par exemple, voit dans le recours des gouvernements au « modèle linéaire » – dans le cadre duquel les décisions politiques découleraient naturellement de conclusions scientifiques – un puissant vecteur d’instrumentalisation de la science et de montée du soupçon. (p.133, Mathias Girel). »

Au moment où le ministre de l’Education, à l’instar de l’un de ces prédécesseur (G de Robien entre autres) déclare s’appuyer sur la recherche, il serait bon qu’il lise cet ouvrage. Il pourrait aussi inviter ses « appuis » scientifiques à en faire autant. André Tricot et Franck Amadieu (Apprendre avec le numérique : Mythes et réalités, Retz 2014) nous ont pourtant, à propos du numérique, proposé un chemin. Il ne s’agit pas, pour eux, de dire le bien ou le mal, mais de dire le questionnement. Notre tropisme naturel est bien sûr d’aller vers ce qui rassure (ce qui est sûr ?), et de tels propos sont rapidement réduits à des prises de position. En ce qui concerne le numérique et l’éducation, il en va de même, mais la surexposition médiatique du domaine rend encore plus difficile le fameux « discernement » cher au ministre… et énoncé à plusieurs reprises au cours des six premiers mois de sa prise de fonction.

Si l’on veut éduquer dans un monde numérique, il faut faire preuve d’une grande humilité et accepter ses ignorances. Accepter aussi ses limites, personnelles et collectives. Chacun tente de tirer la couverture à soi et surtout à traduire ses intentions en actes. Le marché du numérique à l’échelle mondiale est au moins aussi puissant que le marché de l’énergie ou celui des produits chimiques ou d’autres. Il s’y produit, comme l’a bien montré Proctor à propos du climat, des manipulations d’information, de connaissances et même de savoir. Gageons que chacun de nous, des pro aux anti numérique éducatif, nous saurons être dans une dynamique agnotologique et non pas dans une affirmation péremptoire, afin d’en permettre une réelle prise en compte au quotidien dans les Ecoles…

A suivre et à débattre

BD

Que peut un ministre pour le numérique dans l’éducation ?

Cela fait près de cinquante années de discours et de propos enflammés sur l’informatique et le numérique dans le monde scolaire auxquels aucun ministre ou presque n’a échappé. La réalité du quotidien scolaire est beaucoup plus modeste que ce qu’ont pu en rêver les uns et les autres. Entre enseignement de l’informatique, révolution pédagogique avec le numérique et tentative d’interdiction des pratiques personnelles du numérique, chacun y va de son couplet, ce qui ravit tantôt les uns, tantôt les autres, au gré des intérêts, des croyances, des idéologies, etc… Car les lobbys sont toujours prêts à intervenir et les salons divers et multiples sur le numérique en éducation en sont une illustration. Dans le même temps qu’observe-t-on ? Des salles informatiques en déshérences, des TBI/VNI et autre VPI qui servent uniquement de projection pour l’enseignant dans 80% des cas (au minimum), des enseignants qui pour les uns refusent toute utilisation des moyens numériques et pour d’autres ne voient que pas l’informatique en classe, mais surtout et c’est la grande majorité, des enseignants qui se trouvent confrontés à des situations éducatives complexes.

Car c’est bien là la difficulté : la situation complexe générée par la transformation sociale et culturelle du fait des moyens informatique et en particulier l’usage nomade connecté. De plus en arrière-plan de ce quotidien, ce qui le sous-tend : l’offre info-communicationnelle, l’ensemble des développements logiciels et algorithmiques, le traitement, visible et invisible, des données. Malheureusement la conscience que la plupart des acteurs du quotidien de l’école ont de cette complexité est très limitée. Elle est surtout d’ordre intellectuelle et médiatique : les médias, sous toutes leurs formes, font passer des messages de surface qui sont considérés comme suffisant, de plus l’impression de comprendre fait croire que l’on maîtrise la question et souvent suffit. Et enfin faire face à une situation complexe, en particulier dans des contextes humains, c’est souvent rechercher des outils « commodes » (cf. le juriste américain Tim Wu) sans se poser trop de questions.

Face à cela les injonctions ministérielles ont un poids très relatif. Cette relativité tient aussi à des priorités que chacun se donne. Le consumérisme scolaire vaut aussi bien pour les clients que pour les fournisseurs. Ils sont liés entre eux par un pacte dont l’équilibre est toujours en question. Est-ce que le numérique transforme ce pacte ? il y a de bonnes raisons de penser que oui. Mais les choses ne sont pas aussi simples. La relation à l’autre, la socialisation, la construction des connaissances, et d’autres domaines encore, sont marqués, transformés par les effets des moyens numériques auprès de chacun. Le monde scolaire, qui se veut un monde de « maîtrise », est donc interrogé par ce qui touche aux fondements de cette maîtrise : perte de l’exclusivité de l’accès aux savoirs, diminution de l’imperméabilité communicationnelle, augmentation de la présence de l’extrascolaire dans le scolaire etc… Or l’observation du quotidien scolaire montre que ces dimensions de maîtrise sont au coeur de la stabilité de l’acte d’enseignement et que tout perturbateur (fut-il endocrinien), n’a que peu de chance de parvenir à ses fins.

Que font donc les ministres ? Ils sont avant tout velléitaires. C’est surtout l’art oratoire qui compte. D’ailleurs le public acquiesce : un mot du ministre et demain on croit que c’est mis en place obligatoirement ; un rapport lui est rendu et demain toutes les préconisations doivent être appliquées ! Loin de là, les textes officiels (ceux votés à l’assemblée) ne sont parfois pas mis en application et les décrets tombés aux oubliettes. Dans le champ du numérique en éducation, il semble avoir choisi la voie la plus « commode », celle de l’enseignement de l’informatique si l’on en croit l’audition de la DGESCO à l’assemblée au printemps. Pour le reste, il faut voir… La visite annoncée à Ludovia ce mardi 21 aout lui permettra de contempler les forces vives du « pro-numérique éducatif » dans toutes leurs variétés : des pro BYOD aux pro Google, des pro Apple aux pro classe inversée etc.… pas d’anti à Ludovia, mais bien sûr des échanges, des débats, souvent fort policés et donc peu questionnant. Chacun sera bien sûr avide des annonces… mais il faudra attendre que la « loi se fasse ». Ainsi en est-il de l’injonction faites aux CA des établissements scolaires de réviser leur règlement intérieur avant la rentrée pour intégrer la loi sur le téléphone portable. Il ne suffit pas d’une loi pour qu’elle soit appliquée, simplement parce que les calendriers réglementaires sont contraignants…

Mais quid du reste. Il est probable que, au vu de ce que l’on a déjà entendu, le ministre n’apporte pas grand-chose à la question du lien entre pédagogie, didactique et numérique. Par contre si cela se confirme entre une filière informatique intégrée dans le baccalauréat (mais qu’en sera-t-il de ce bac ?) et un enseignement de l’informatique à tous les niveaux, on n’attendra pas grand-chose de nouveau. Bien sûr EMI et EMC seront dans le bateau, mais là encore, on est dans le discours et surtout cette séparation entre informatique, EMI et EMC pourrait être une erreur au vu des évolutions actuelles (adaptive learning et autres fake news).

Les intentions ne suffisent pas. Les moyens manquent encore trop souvent. L’engagement global des enseignants dans le numérique est encore à construire. Pour l’instant pas de vagues. Et dans la profusion de sujets à venir (formation initiale et continue, baccalauréat, orientation etc.…) il y a peu de place pour une vision réelle et opérationnelle dans le domaine. Au moins la visite à Ludovia fera-t-elle plaisir à certains pour qui « toucher un ministre » c’est mieux que rien, comme jadis quand on demandait un autographe aux coureurs du Tour de France ou quand on serrait la main du président en visite et en bain de foule – maintenant avec selfie, bien sûr, technologie oblige.

A suivre et à débattre
BD