Quelles lectures sur les écrans ? Quelles lectures enseigner ?

En publiant une synthèse sur la lecture de livres, numériques ou non, présentée ainsi « un Baromètre sur les usages du livre numérique en France dont l’objectif est d’évaluer les usages licites et illicites du livre papier ou numérique. » , le ministère de l’éducation fait écho à une étude qui pose problème au delà de ses résultats au demeurant fort intéressants. Ce qui fait problème ce n’est pas le support de lecture (écran ou papier) mais bien le type de document lu (livre revue, lettre message article etc…) et donc le type de lecture auquel correspondent ces formes. Autrement dit peut-on isoler la lecture du livre de toutes les autres lectures. Plus largement pourquoi passe-t-on autant de temps à parler du livre et aussi peu à parler des lectures ? Pourtant ce même ministère publie aussi ce dossier sur la lecture sur écran .
Parmi les questions que l’on peut se poser sur les lectures, la première concerne d’abord la quantité de lecture, le seconde la place de l’écrit dans les lectures, la troisième concerne les attitudes, les postures de lecteur, enfin la quatrième est celle de la pluralité des lectures selon ce que les usagers choisissent d’engager dans le rapport à un support papier ou écran.

De ces questionnements va découler celle de l’enseignement des lectures et non pas de la lecture, qui est un autre aspect de l’accès à l’information et aux savoirs. Les lectures se vivent au quotidien et se trouvent mises en question dans les lieux qui ont en charge d’en codifier les formes et de développer les compétences prescrites. Si l’accès au code écrit est l’apanage d’un enseignement systématique et explicite c’est bien qu’il est une construction humaine. De plus, parce qu’il est représentation abstraite et distancée d’une réalité perçue, il suppose une médiation complexe entre signe, signifiant et signifié, indispensable pour passer de la perception au décodage puis du décodage au sens et enfin du sens à l’usage (ce découpage linéaire n’entend pas correspondre à une réalité du développement cognitif mais à en signifier la complexité). René Magritte dans ces deux tableaux, « la trahison de l’image » d’abord, « La clé des songes » ensuite illustre parfaitement cette complexité dont souvent on oublie le deuxième terme, celui du sens au profit du premier celui du décodage. En ajoutant l’image au mot, René Magritte anticipe la question actuelle de la lecture en mettant en évidence l’ensemble de la relation se construit entre l’objet à lire et le lecteur, celle qui va de la perception à l’usage… Or ce passage n’est pas évident c’est pourquoi l’enseignement des lectures est devenu un passage obligé du monde académique, et aussi le livre papier comme objet emblématique et signe discriminant de l’accès à la Culture savante.

Le développement de nouvelles surfaces de lectures et de nouvelles lectures, en dehors des sphères contrôlées par les pouvoirs traditionnels, affole les institutions qui ont bien du mal à sortir de leur tradition livresque (le cas des manuels scolaires est éclairant dans une certaine mesure à ce sujet). La lecture ne se limite pas au livre, ce n’est pas nouveau. Elle ne se limite pas à l’écrit, ce n’est pas nouveau comme le montrent par exemple les enseignements de lecture d’images qui sont déjà anciens. Désormais la lecture s’ouvre à de multiples modalités et en particulier à des objets dont la plasticité vient renforcer la multimodalité. En d’autres termes non seulement l’écrit est enrichit de sons et d’images, mais ces documents sont en évolution potentielle constante du fait de l’interaction possible entre le lectorat et l’autorat (l’exemple de wikipédia est révélateur à ce sujet). De plus la taille des objets de lectures devient de plus en plus variable, des 140 caractères d’un message sur twitter aux milliers de pages de certains écrits littéraires, scientifiques….

Ce qui est impressionnant c’est d’assister au constant développement des lectures multimodales dans le quotidien. Subies dans un contexte, imposées par une institution, choisies par désir ou intérêt, les lectures sont en augmentation, jusqu’au vertige de l’écoeurement dans certains cas de surinformation. Ce phénomène est nouveau dans le quotidien de la grande majorité des humains qui se sont souvent limités, avant le numérique, à des lectures rares et couteuses. Les lectures ne se limitent plus à l’écrit et encore moins au livre. Cela n’est pas directement perceptible et quantifiable, mais au contraire cela s’inscrit dans la subtilité du quotidien que seule l’anthropologie pourrait nous permettre de le saisir. Nous percevons de nombreux signes, quand passons nous du signal perçu à la lecture ? C’est ce que l’élève décrocheur de l’intérieur subit dans un certain nombre de situations scolaires : le rappel de l’obligation de lecture fléchée. Car il semble que l’école ne donne plus autant envie de lire des livres qu’on peut le penser, et qu’elle est très éloignée des autres lectures qui ne font que peu partie de ses activités, malgré ce que l’on nomme pompeusement l’éducation aux médias, aux contours sans cesse à requestionner dans notre monde numérisé. Ce qui émerge en ce moment comme comportement nouveau c’est la posture de lecture. En longeant une file de voiture stationnée dans la rue, plusieurs personnes sont assises à leur volant en train de lire. Qui un bordereau de livraison, une fiche de travail, qui un message sur smartphone, qui un journal gratuit… En montant dans le transport collectif qui mène au travail, le nombre d’yeux tournés vers des écrans miniatures est impressionnant, juste concurrencé par les journaux gratuits et quelques rares lecteurs de livres (en général des romans). L’irruption de ces nouvelles lectures détermine de nouvelles postures de lecteur, sorte de « lecture juste à temps » ou encore de « lecture contextuelle ». Comme si désormais les lectures nouvelles prenaient de plus en plus la place de l’oisiveté dans les « espaces interstitiels » de la vie. Ce qui surprend aujourd’hui c’est ce que l’on peut qualifier de « lecture hyperactive » pour utiliser une expression détournée, signifiant que la lecture est perception d’information, mais aussi communication et multimédia. C’est aussi significatif de cette évolution en cours de ce qui était la lecture annotée, puis la lecture commentée et maintenant de plus en plus une lecture enrichie et une lecture communicante (cf. le re-routage de contenus sur Internet soit par les réseaux sociaux soit par les outils de curation).

Faut-il enseigner toutes les lectures ? Faut-il refonder ce qu’on appelle l’enseignement de la lecture ? Il est probable que, au moment ou, opportunément la querelle l’orthographe revient dans le débat public en ces temps d’élections, il faut se poser ces questions de manière approfondie. Or l’emballement des médias sur ce genre de question ne simplifie pas la tache de ceux qui veulent éclairer la compréhension de tous par l’analyse approfondie. Il n’y a pas à enseigner séparément les lectures a priori, dans la mesure où c’est le sujet qui apprend qui est dans ce bain de lecture. Par contre il y a nécessité de décodage des modes variés de lecture mais aussi du lien entre les modalités contenues dans la lecture, dans les lectures. En effet l’association de plusieurs modalités dans le même document introduit une complexité nouvelle qui rend nécessaire un travail plus important de compréhension approfondie. Un travail fait avec des élèves de CAP devant des journaux télévisés montrait que la perception des différents ordres présents à l’écran, images, sons, textes, graphiques amenait à des lectures plurielles et des sens bien différents. Tantôt un ordre devançait l’autre, tantôt deux ordres se renforçaient, tantôt le lecteur ignorait purement et simplement un ordre de lecture. On le voit, le sujet lecteur intervient de façon majeure dans les lectures, c’est banal de le dire, mais l’ignorer et parler en général du livre et de la lecture, c’est réifier, voire nier le sujet lecteur. Or le numérique a cette vertu qu’il oblige à resituer le sujet lecteur au centre de l’activité que chacun nomme, sans discrimination la lecture…

A suivre et à débattre

BD

http://eduscol.education.fr/dossier/lectures/lecture-sur-ecran/@@document_whole2 pour la totalité du dossier sur les lectures sur écran, qui nous permettent d’aller plus loin sur la question.

Domination, pouvoir et culture à l’ère du numérique

Il fut un temps ou les culture étaient séparées par classes sociales et se mélangeaient très peu. Le développement de l’information d’abord puis de la communication au cours es deux derniers siècles ont transformé cet équilibre pluri séculaire. Le numérique, force d’intégration et de convergence de techniques variées d’abord concurrentes puis rassemblées, apporte aujourd’hui une recomposition du paysage qui est la base d’une prise de conscience collective (cf. Mon dernier billet).
La révolution française à la suite du siècle des lumières à pose les bases de ce développement s’appuyant en particulier sur deux notions : la citoyenneté et l’instruction.

Le développement rapide d’une presse populaire jusqu’à l’arrivée de la radio puis de la télévision a permis dans un premier temps de métissage : les classes dominantes ont autorisé l’information des classes soumises. Pour ce faire elles se sont emparées du pouvoir de diffusion contenu dans ces moyens techniques. En faisant cela elles ont renforcé l’image de leur domination en permettant la visibilité d’une culture de l’élite bien différente de celle du peuple. L’école a servi de médiateur en rendant supportable cet écart puisqu’on pouvait accéder, grâce à elle, à cette culture des gens du pouvoir (le terme pouvoir est pris au sens large recouvrant l’ensemble des classes dominantes de la société).
La presse populaire, la radio puis la télévision vont creuser ce sillon. En renforçant l’information de l’ensemble de la population il s’est agit de la contenir afin qu’elle accepte les messages des dominants. Si la presse écrite à rarement été mise en danger de concurrence il n’en a pas été de même avec la radio, en particulier quand les radios libres se sont développées (l’auteur de ces lignes à participé à l’une de ces aventures avec radio Bri Vigoudenn en 1981). La réaction des dominants à été suffisamment habile pour maintenir le cap. Les radios libres sont rentrées dans le rang et se sont situées dans le paysage une fois qu’elles ont échangé cette liberté contre le droit d’émettre dans un cadre contrôlé.
La télévision, plus difficile à mettre en œuvre n’a pas connu ce phénomène, même si des tentatives ont eu lieu. Mais vite contenues dans le cadre initié pour les radios, cela n’est pas allé plus loin que la multiplication des chaînes privées à l’instar du modèle nord américain. Mais ce qui pose question avec la télévision c’est justement la question culturelle. À la domination de la culture classique s’est progressivement substituée la domination de la culture de la consommation. Cette forme culturelle s’est propagé dans l’ensemble des médias sous la forme magique du terme « audimat ». À partir de ce renversement il s’agit d’organiser les médias sur la base de la rentabilité commerciale pure, c’est à dire dans une logique qui fixe le contenu en fonction de l’équilibre de vie que l’on développe dans la société. L’augmentation des temps de loisirs avec la diminution du temps de travail à été compensée par une augmentation de la productivité et donc de la fatigue et du stress au travail, encourage par la précarisation et le chômage structurel. Les médias audiovisuels de masse ont donc eu un rôle de sas de décompression et non pas de dynamiseur des consciences et des cultures. On pourra trouver facilement des chaînes et des émissions  alibis qui justifient les autres formes dites bizarrement populaire. Populaire signifiant non pas issu du peuple, mais bon pour le peuple…

L’émergence récente du web à semé la panique dans tous les systèmes de domination établis. Double choc : celui de la liberté et celui du libéralisme. Internet ouvre des portes jusque la tenues par les dominants : information, savoirs etc… Il est donc libérateur potentiellement, mais surtout il permet une remise en cause des pouvoirs établis par l’accès à l’information accompagné de la possibilité de la traiter et de la diffuser : en d’autres termes la communication à bousculé l’information. En ouvrant ces portes, internet a été repéré par les dominants comme le vecteur du libéralisme individualiste cher aux penseurs nord américains du 19ème et 20ème siècle. Grâce à Internet, chacun peut se réaliser sans se soucier de sa position sociale. Derrière l’écran la plage !!! Cette option montre bien comment les dominants tentent de contenir la population en utilisant, par exemple, les sagas individuelles amenant à des réussites désormais planétaires…

Malgré ces évolutions, il y a un élément essentiel qui n’est pas immédiatement pris en compte mais qui émerge en ce moment, c’est l’inversion culturelle. En d’autre termes, malgré toutes les tentatives pour contenir l’émergence d’une culture transformée par le numérique, celle-ci se déploie et les changements d’attitude des dominants sont de plus en plus visibles : faute d’avoir pu résister, il faut accompagner le métissage, c’est à dire l’identifier pour en contrôler les évolutions. Nombre de débats et rapports récents en attestent.

Le numérique est en train tenter de rebattre les cartes et il inquiète les classes dominantes… Alors elles cherchent à le contrôler. Comment citoyenneté et instruction continuent d’être au service de la domination…. Est la question centrale posée aux dominants. D’une part les découpages culturels classiques se sont effondrés (on pourra lire à ce sujet aussi bien Dominique Pasquier que Bernard Lahire ou encore Olivier Donnât et Sylvie Octobre ou Monique Dagnaud), d’autre part le monde scolaire est écartelé entre sa mission première pour tous et la réalité de sa marginalisation dans les débats éducatifs qui remplacent progressivement les débats sur l’instruction.
Quelle citoyenneté développer dans un tel univers qui a comme spécificité de rendre poreuses de nombreuses frontières ?  Citoyens du monde, désormais présent qui s’oppose à la citoyenneté nationale; d’autant plus que les dominants ont tendance à instrumentalisme l’international dans leurs argumentaires selon les causes. On peut penser que la citoyenneté passe désormais par un travail important sur les identités culturelles numériques. Cette notion encore complexe à identifier est pourtant celle au semble prendre le pas sur les modes traditionnels d’appartenance. La citoyenneté de la révolution à perdu de son sens à la fin du XXème siècle, il est nécessaire de repenser une nouvelle idée de la citoyenneté à l’ère du numérique
Quand a l’instruction, elle est passée progressivement d’une position de domination absolue à une relativisation grandissante de son impact et de son efficacité sociale. Les dominants ne s’y sont pas trompés en fustigeant l’école par l’intermédiaire de ses plumes autorisées tout en encourageant simultanément la concurrence de nouvelles modalités de scolarisation (le rapport de JM Fourgous est éloquent à ce sujet). L’ambivalence des pouvoirs en place à l’égard du numérique disqualifie progressivement l’institution scolaire des deux côtés. Les modes de vie du quotidien ont consacré la place du numérique devenu fait social total, mais surtout base d’un fait culturel nouveau qui concerne aussi bien les adultes que les jeunes (il suffit de regarder les adultes et leurs attitudes au lieu de fustiger simplement celles des jeunes…)

Le métissage culturel, la culture pluriel est un fait de société lié, au moins partiellement, au développement des TIC au cours des cinquante dernières années, mais issu d’une évolution plus ancienne. Aujourd’hui il est nécessaire de travailler plus fondamentalement au lieu de tenter de replâtrer les brèches ouvertes dans les pouvoirs et les dominations en place. D’autant plus que certains seraient prompts à abandonner les idéaux de 1789 et la générosité sociale qui est la marque de la culture française au profit de la seule domination de la richesse, abandonnant le partage de la richesse culturelle pour générer de nouvelles formes de classes sociales.
Il est désormais indispensable que chacun sache se situer dans un univers numérique, s’y développer, collaborer, apprendre… En d’autres termes le monde de l’instruction doit remettre à plat son modèle et ses formes scolaires pour tenter de construire un nouveau modèle qui sache prendre en compte les porosités nouvelles et l’indispensable éducation à l’autodidaxie, clef de la réussite de chacun dans les années à venir… Autodidacte ne signifiant pas ici isolement, individualisation, mais responsabilisation dans la gestion de son propre parcours au sein d’un univers complexe et instable…

À suivre et à débattre

BD

Quand le numérique devient un fait cognitif culturel…

Le rassemblement, largement médiatisé, organisé par Microsoft autour du numérique le 5 avril, dans la suite du rapport Fourgous et plus généralement d’un ensemble d’ouvrages et d’écrits, met en évidence l’émergence de l’impact culturel et plus précisément cognitif du numérique. Télérama s’y colle aussi avec son forum des 6 et 7 avril sur le thème « enfants et culture » donnant une large part au questionnement numérique. Ce n’est pas nouveau diront les spécialistes qui analysent le domaine depuis longtemps. Ce qui est nouveau c’est que jusqu’à présent la « culture à l’ère du numérique » ne faisait pas basculer le discours pas de manière radicale vers un questionnement de l’apprendre dans nos sociétés. Plus globalement les discours se cantonnaient jusqu’à présent pour la plupart à des analyses des dangers et freinaient toute idée de changement culturel lié au numérique. Comme si soudain il y avait du nouveau et qu’il fallait s’y intéresser. Du coup on convoque des « personnes autorisées » (comme disait Coluche), les éditocrates et autres experts patentés pour nous ouvrir les yeux. En fait c’est comme si ces mêmes personnes venaient enfin de changer de posture, après avoir épuisé la précédente, la négative… Deux niveaux de discours donc sont en évolution : d’une part la prise de conscience d’autre part la médiatisation de cette prise de conscience qui relaie et amplifie la première.

En d’autres termes, l’ensemble de ces propos tendent à affirmer qu’il faut agir non pas sur le terrain habituel de « l’intégration des TIC » et de ses risques, autrement dit celui de l’adaptation du numérique au monde scolaire, mais plutôt le changement nécessaire du monde scolaire à un environnement globalement numérisé et donc culturellement en changement. Ceux qui lisent ce blog savent qu’il y a longtemps que cette question est évoquée dans plusieurs textes publiés ici. Mais jusqu’à présent cette manière de penser était assez largement moquée ou du moins marginalisée. Les « Autorisés » bloquaient parfois ce type d’approche, alors que pendant ce temps la diffusion se poursuivant. D’ailleurs cette mise à distance du problème a son porte drapeau dans la surévaluation des dangers du numérique. Il tend désormais progressivement à être relativisé.
Depuis plusieurs années les risques d’Internet, les faits divers en lien avec le réseau ont alimenté le registre des critiques du numérique. En tenant ces propos, leurs auteurs avaient une bonne intention et souhaitaient ainsi protéger la population et parfois freiner la diffusion de ces techniques. L’observation montre que si elle a réussi à freiner quelque chose c’est d’abord la possibilité de développer une véritable éducation au monde numérique, et cette responsabilité est plus lourde de conséquences qu’on ne le pense. Au lieu de cela on a vu se développer des conférences pour prévenir les dangers, des initiatives pour imaginer une vie comme avant, sans numérique… et d’autres initiatives luttant contre ce que le B2i avait au le mérite de pointer : la présence du numérique dans le quotidien implique que chacun prenne sa part à l’éducation et que chaque discipline contribue à cette démarche. Refusant de spécialiser dans une discipline le numérique, le B2i avait certes le défaut de mettre de coté les sciences du numérique. Mais à la différence d’autres apprentissages scolaires, le numérique est un fait social avant d’être un fait scolaire… Or en faire un objet uniquement scolaire aurait eu l’effet de rejet voulu par les détracteurs de ces technologies. Cela aurait eu comme effet de marginaliser les pratiques sociales au profit des pratiques « savantes » et ainsi scolarisées peu courantes dans la vie quotidienne des jeunes.

On le voit l’enjeu est de taille. Et pourtant, à cause de ces prises de position, le monde scolaire a pris un retard considérable dans ce qui relève de sa responsabilité. En fait les résistances internes ont été alimentées par ces discours renforçant l’inertie des acteurs du monde éducatif. Pendant ce temps les objets numériques ont envahi la vie quotidienne des jeunes et de leurs familles, sans pour autant déclencher les drames annoncés, mais en faisant émerger des comportements jeunes et adultes  étonnants ou au moins surprenants qui n’ont pas fini de mettre en question le monde des savoirs. Du coté des adultes on a pu observer un engouement important pour le téléphone portable comme outil non seulement professionnel mais surtout de lien familial. On a pu aussi observer une adoption de l’ordinateur familial comme substitut progressif de la télévision au centre du foyer. Chez les jeunes, l’évidence numérique s’est traduite par une appropriation qui a globalement surpris le monde adulte. Cette appropriation a évidemment généré des comportements parfois limites ou illicites dont les médias ont fait leur miel alors que pendant ce temps ils développaient des habiletés et des compétences le plus souvent sans lien avec celles que le monde scolaire tentait d’édicter ou en tout cas que celui-ci à globalement mises de coté. Le plagiat est le plus récent exemple de cette tension entre la défiance vis à vis des jeunes et l’émergence de comportements surprenants. Les adultes n’ont pas attendu les jeunes pour cela (confère le président hongrois….) par contre ils se sont empressés de le dénoncer au lieu de repenser leurs modes d’évaluation et d’enseignement…

Derrière ces faits il y a la véritable mutation en cours et désormais elle concerne aussi des enseignants qui, ayant aussi expérimenté dans leur quotidien de tels outils se questionnent sur les manières de faire dans leurs classes avec leurs élèves. Du coup un certain nombre, constatant l’incapacité des établissements à suivre leurs projets, n’hésite pas à faire comme aux débuts de l’informatique, avec les moyens du bord et avec leurs ressources personnelles. Car l’un des problèmes essentiels est la difficulté de l’institution de suivre, autrement que par des gratifications d’innovation, ces évolutions. Parlant de transfert tantôt des innovations, tantôt des bonnes pratiques, elle oublie simplement que la question ne peut se réduire à cela et qu’il est grand temps qu’elle réfléchisse à la forme de scolarité ou au moins de proposition pour permettre les apprentissages dans un monde numérique.

Quand le numérique devient un fait de culture, il y a une crainte qui est en fait celle des détenteurs du pouvoir. Car depuis de longues années dans notre pays le rapport au pouvoir est lié au rapport à une certaine culture. Même si cela semble en train de s’effriter, on observer en fait qu’il y a une forme culturelle des gens au pouvoir. Cette forme s’appuie sur un paradoxe d’une culture classique qui permet de se distinguer et celui d’une culture de consommation libérale qui permet de réussir dans la société. Ce paradoxe est effectivement renforcé par le numérique, tant qu’il n’est pas considéré comme un élément de la culture. Or c’est ce qui est en train d’arriver depuis plusieurs années et qui a pu être contrôlé jusqu’à présent. En permettant aux « Autorisés » de parler de ce que le numérique fait à la culture, il y a une tentative de retrouver du pouvoir alors que cela était en train d’échapper à ceux en place.

Le problème auquel nous sommes confrontés en ce moment est celui d’une véritable refonte des institutions du fait même du numérique. Cette refonte se fait jusqu’à présent sur un modèle ancien qui vise à contenir la société dans une sorte d’ignorance. Or cela s’avère insuffisant. La campagne médiatique orchestrée actuellement, celle d’une nouvelle culture, fait suite à celle de la méfiance et des dangers de ces technologies. Elle a pour objectif de maintenir une stabilité sociale, mais celle-ci est largement entamée comme l’ont montré les effets du numérique sur certains peuples. Est-ce que cela peut se produire aussi dans des pays comme les nôtres. Cela est théoriquement possible, mais concrètement nous en sommes loin. Le pouvoir en place effectue un mouvement stratégique en rendant légitime cette culture marquée par le numérique. On peut penser, en regardant l’évolution des institutions scolaires par exemple (cf. la lettre de rentrée), qu’il y a tentative d’instrumentalisation du numérique dans le milieu scolaire en vue d’asseoir une vision de l’enseignement qui serve un projet politique qui dépasse les frontières habituelles des partis. Il reste à espérer que les jeunes sauront prendre leur distance vis à vis de ces stratégies car je crains que pour nous adultes plus âgés, nous ayons déjà baissé les bras.

A suivre et à débattre

BD

Pour un système scolaire « formateur » de la société ?

Le système scolaire doit-il s’adapter au monde ou tenter d’adapter le monde à une vision du devenir humain ? Le développement du numérique dans nos sociétés et surtout en dehors du système scolaire invite fortement à réfléchir cette question. Au cours d’un échange avec des responsables d’établissements scolaires, cette question est apparue comme essentielle quand l’un des interlocuteurs a dit : « l’école prépare les jeunes à s’intégrer au monde », et j’ai répondu, un peu vite, « l’école prépare les jeunes à faire le monde, à le transformer et non pas à s’adapter seulement au monde tel que nous le leur proposons ».

Un peu d’histoire de la scolarisation et de l’enseignement, montre qu’une ambigüité permanente est sous jacente à ces institutions : d’un coté il s’agit de transmettre ce qui est en place, de l’autre de rendre possible des évolutions. Cette ambigüité est au coeur même du mot transmettre. La lecture des textes fondateurs des différentes propositions de scolarisation révèle cette ambigüité : libérer les enfants des familles pour les amener dans une nouvelle famille « citoyenne », Libérer et enfermer, ainsi l’éducateur serait pris dans ce dilemme

Qu’en est-il avec les évolutions en matière d’information et de communication. En premier lieu il faut interroger l’opposition entre les anciens et les modernes, le conflit générationnel. En deuxième lieu, il est indispensable de questionner le sens du progrès, de l’évolution, de la nouveauté. En troisième lieu, il faut situer l’éducation dans de tels contextes en évolution.

– L’opposition entre les anciens et les modernes en matière de communication et d’information s’est largement amplifié avec le développement des moyens mis à disposition. L’espace temps de la vie quotidienne, personnelle et professionnelle s’est progressivement distendu. L’invention des postes puis du timbre et des services annexés puis le développement du transport de la voix puis de l’image ont contribué à mettre « le monde à portée de la main ». Ces inventions, parmi d’autres, illustrent comment petit à petit les générations anciennes ont porté le développement de techniques qui les ont dépassées. Qui fabrique, qui invente les technologies actuelles si ce n’est d’abord ceux qui sont arrivés à maturité d’âge. Mais l’inégalité de perception de ces évolutions au sein de la société, fracture culturelle inhérente même à la complexification de nos sociétés, fait émerger des craintes, des effrois, des peurs liées en grande partie à la non maîtrise technique, mais aussi à l’incompréhension du sens des évolutions. Le conflit générationnel est en fait un conflit culturel.
– La pyramide des besoins de Maslow mérite d’être rappelée pour analyser le sens du progrès. Des besoins de survie aux besoins de consommation, de bien être, il est indispensable que chacun se rende compte de l’effet des évolutions scientifiques et techniques. Et en premier lieu sur soi-même. Revenons en 1970, époque à laquelle il fallait entre 2 et 4 mois pour se voir installer un téléphone filaire à domicile. Rappelons l’époque où il fallait entre dix minutes et trois heures pour traverser la France en vue d’entrer en conversation téléphonique. Regardons aujourd’hui l’instantanéité planétaire permise par les téléphones portables et Internet. Le besoin réel que chacun a de ce service est bien loin de la survie… Or on s’aperçoit qu’autour de cette technologie, la société s’est organisée, la rendant « vitale » et la faisant descendre dans les étages de la pyramide. Ainsi donc des objets/dispositifs techniques nouveaux s’imposent dans le quotidien et imposent aussi l’idée d’un progrès inéluctable et bienfaiteur. On retrouve la même chose dans le système de santé et d’hygiène qui a amené à l’allongement de la durée de la vie des habitants des pays les plus riches. Derrière cela c’est la question philosophique de la durée de vie et donc de la mort qui est aussi posée. Le sentiment d’invincibilité, d’immortalité qui caractérise la jeunesse serait-il en train de gagner les plus anciens… grâce ou à cause des « progrès » de la technique et de la science.
– Dans de tels contextes. Si éduquer c’est « conduire hors de » alors on voit bien que les éducateurs de toutes natures, parents enseignants etc… sont dans la situation paradoxale de reproduire et d’inventer en même temps. Ou plutôt de rendre possible l’invention de demain. Ce tour de force serait-il en train de se perdre dans les institutions en place du fait de l’émergence de nouvelles formes de « vie des savoirs » dans l’espace social ? L’audiovisuel, puis le numérique ont mis en évidence le fait que si d’un coté les centres de recherche continue d’apporter de nouveaux objets et dispositifs dans l’espace social, d’un autre coté les institutions en charge du « passage » ont perdu leur poids dans le définition de ce passage et de la fonction cybernétique d’accompagnement critique des inventions. En d’autres termes, le monde scolaire serait passé du rôle d’éclaireur au rôle de suiveur. Désormais c’est ailleurs que la fonction de construction sociale de l’acceptation des nouveautés techniques s’effectue. Quand on lit que l’école étant passée à coté de la vague de l’audiovisuel, elle ne doit pas passer à coté de celle de l’informatique, on ne peut qu’observer que, malgré de nombreuses tentatives et ce dès le début de cette évolution, cela s’est produit au moins partiellement. Non pas passé à coté, mais devenue simple acteur observateur, mais en tout cas pas auteur social. Certes des innovateurs souvent mis en avant montrent qu’il n’y a pas de fatalité. Mais ils cachent les réalités quotidiennes d’un système qui est à la recherche d’un « second souffle », étouffé qu’il est par cette vague numérique.

Y a-t-il un avenir dans des structures comme celles qui existent actuellement ? A court terme, la volonté de reproduire et de suivre est plus forte que celle de construire. On perçoit déjà la critique des moyens… rengaine pratique, et parfois bien réelle, qui permet de ne pas aborder les sujets qui fâchent. L’école perd ainsi de son lustre et les enseignants avec. Analyser la descente aux « enfers médiatiques » de cette profession ne doit pas faire perdre de vue qu’il ne faut pas faire des enseignants les boucs émissaires faciles d’une absence de volonté politique et économique. Chacun y a sa responsabilité, il est plus confortable et moins risqué de suivre l’air du temps et de reproduire le déjà là. Le problème est que le déjà là de l’école n’est pas le déjà là du reste de la société. Il est indispensable que dans les années à venir on repose la question du sens fondamental des institutions scolaires en regard de l’ambivalence du terme « transmettre » dont on fait trop souvent l’apologie en en privilégiant l’un des sens et surtout en oubliant d’y ajouter les qualificatifs indispensables. L’histoire de l’humanité est celle d’un mouvement. A l’échelle du temps le numérique n’est pas grand chose, et pourtant à l’échelle de l’histoire il semble bien que ce soit un phénomène d’ampleur inégalé… pour l’instant…

A suivre et à débattre

BD

Comment j’ai pourri les livres ! et mes profs !

Cette histoire est presque totalement inventée. (J’aurais reçu ce texte sous forme de mail anonyme)

Avec plusieurs amis de la classe de seconde de mon lycée, nous en avons eu marre de cette suspicion permanente des profs, des adultes à notre égard. On ne serait que des copieurs, des plagieurs, des tricheurs. Certes, à plusieurs reprises, j’ai emprunté des chemins détournés pour obtenir la reconnaissance scolaire sans pour autant faire les efforts demandés. Mais il faut dire que la naïveté de nos profs et de l’encadrement nous ont bien aidés. Ils ne voient rien dans la classe, dans la cour, au self, et encore moins dans la rue.

Et puis il y a cette sacralisation du livre qui devient insupportable. Manuel scolaire, dictionnaire, livre à lire, livre à ne pas toucher, livre à rendre dans les délais, livre à lire dans le silence absolu imposé par la mère supérieure du CDI… Avec les collègues on s’est demandé comment faire pour piéger nos profs, les adultes et leur démontrer qu’ils font une confiance aveugle à des supports qui ne sont pas plus fiables que ceux, sur écran, que nous utilisons au quotidien. Nous avons donc contacté un éditeur scolaire en nous faisant passer pour un collectif de profs qui voulaient inventer un nouveau genre de manuel scolaire. L’idée était de faire un manuel global qui rassemblerait tous les contenus n’ont pas d’une matière mais de toutes les matières d’une année. L’idée est que chaque établissement achèterait un manuel scolaire par classe. Il serait « fabriqué à la demande » selon les options des élèves et leur niveau d’étude. Les responsables n’auraient qu’à « cocher des cases sur Internet, pour obtenir « Le Manuel » de l’année.

L’éditeur emballé par le projet qui révolutionne les sacrosaints manuels disciplinaires (10 à 12 par année scolaire) et qui résout nombre de problèmes de poids et de diversité nous a dit d’accord, à titre expérimental. Nous nous sommes donc mis au travail. D’une part nous avons pris en note tous les cours de nos profs (on en a enregistré certains), d’autre par nous sommes allé chercher sur Internet les éléments complémentaires pour donner un air de livre scolaire à nos documents. Evidemment chaque source était référencée, mais toujours de manière approximative voire fausse et cela volontairement. A la fin de l’année de seconde nous avons livré à notre éditeur le livre prêt à publier.

Il a fallu ruser avec l’éditeur car il a essayé de nous identifier et de vérifier notre travail. Mais nous avons trouvé quelques complices qui nous ont permis de franchir les différentes étapes. Et puis il faut bien dire que l’éditeur de manuel scolaire est peu regardant quand il s’agit de rentabilité : produit radicalement nouveau, produit sur mesure, révolution pédagogique etc… Quand aux contenus, ils n’ont pas été vérifiés réellement sur le fond. D’ailleurs on avait glissé quelques erreurs suffisamment visibles pour analyser le mode de correction de l’éditeur. Outre les fautes d’orthographe, ce sont surtout les erreurs de contenus qui ont été le plus faciles à faire passer. Un texte a changé d’auteur, un autre texte, totalement inventé a été attribué à un auteur totalement inexistant.

L’année suivante nous avons essayé de repérer si l’ouvrage avait été distribué et de trouver d’autres élèves pour nous dire ce qui en était fait en classe. Nous n’avons pas été longs à trouver. La presse nous y a aidé, elle qui a été prompte à faire un article sur cet établissement innovant qui avait adopté ce nouveau manuel. Il a suffit de quelques messages numériques à des élèves des classes concernées pour mettre en place un « observatoire »…

Les résultats sont édifiants ! Nombre d’enseignants n’ont pas vu la moindre erreur dans ce manuel. Certains ont même affirmé en cours des « vérités » scientifiques qui ne l’étaient que dans le manuel. L’éditeur tout à la joie de son coup médiatique a pu faire parler de lui. Dans les classes, nous avons demandé à des élèves de corriger certaines erreurs que les enseignants n’auraient pas relevées. Ainsi sur une carte l’emplacement et le nom des fleuves avait été volontairement modifiés, lorsque les élèves ont signalé l’erreur, ils ont argué que sur wikipédia la carte était différente. Ils se sont entendus répondre que si on regardait tout ce qu’il y avait sur Internet on ne trouverait que des choses fausses, en particulier sur ce site. Une autre fois, une référence d’une photo ainsi que la légende ont été contestées par les élèves. La réponse de l’enseignant n’a pas tardée : si c’est dans un livre c’est que l’éditeur (et les auteurs) l’a vérifié.

A force de nous considérés comme des nuls, nous avons pris nos propres profs en défaut. Ce qui est le plus drôle c’est qu’en même temps il y en a qui a tenté de nous piéger et que, se croyant malin, il l’avait publié sur le web. Il a fait un buzz remarquable, bravo. Probable que notre expérience sera moins médiatisée.

Contrairement à cet enseignant qui nous a pris pour des cobayes idiots, nous avons pris soin de ne pas faire réellement cette expérience mais de l’inventer. Sauf que ce texte est inspiré d’un nombre important d’observations que nous avons faites dans nos classes. Il est temps qu’on arrête de nous prendre pour des quiches !!!

Anonyme

Pour copie conforme

Bruno Devauchelle

Un an avec une tablette…

Il n’est pas de coutume dans ce blog de parler de soi. Cependant l’arrivée d’un nouvel outil dans un environnement de travail personnel est une expérience avant tout individuelle. Si elle donne lieu ensuite à des mises en perspectives, c’est d’abord une expérience qui se vit au quotidien et qui interfère avec les habitudes et l’organisation de ses modes de travail, de loisir etc….La dimension empirique du témoignage direct est un élément important à prendre en compte et qui explique certains aspects d’un chemin de pensée. L’approche ethnographique des usages nous enseigne l’importance de ces éléments du quotidien (Erwing Goffman, Michel de Certeau) par lesquels chacun de nous invente ce que ce slogan publicitaire exprimait parfaitement « à vous d’inventer la vie qui va avec » (message publicitaire qui accompagnait la mise en vente de la voiture Twingo fabriquée par Renault)

Il y a exactement un an je commandais une tablette, un Ipad2, qui venait juste de sortir. Outre le plaisir technophile qui ne m’a jamais lâché il y avait aussi cette vibration intime du consommateur devant un outil dont l’engouement quasi-religieux de ses aficionados fascine et interroge. C’est donc d’abord pour assouvir un désir personnel que je me suis équipé. Toutefois ma trajectoire professionnel et ce qui la sous-tend, rencontrait aussi là des centres d’intérêts, des hypothèses des questionnements que j’avais depuis de nombreuses années à propos des usages personnels de l’ordinateur. Il faut dire que je n’étais pas tout à fait néophyte car j’avais eu auparavant un iphone 3 et j’avais fait aussi l’acquisition d’un Reader de chez Sony. Ces deux expériences antérieures ont été le berceau de celle-ci et le retentissement de cette expérience n’est pas indépendant de son inscription dans mon parcours de vie avec les technologies de l’information et de la communication.

L’arrivée de l’iphone avait singulièrement questionné l’idée d’accès permanent au « halo communicationnel et informationnel » qui m’entoure. La continuité imaginée (rêvée ?) était devenue réalité avec un degré d’accessibilité et d’ergonomie jusque là inégalé pour moi. Connecté depuis de longues années (cela remonte à 1985 avec Calvacom), utilisateur régulier d’ordinateurs portables dès 1990, je découvrais alors les effets de la convergence. La petite taille de l’écran (la vue baissant ?) et la médiatisation répétitive des liseuses m’avait amené à aller voir du coté de ces machines qui semblaient envahir les débats autour de la lecture, du livre… La « lisibilité » de l’écran, considérée comme identique à celle d’un papier en plein jour fascinait les amateurs de « vrais livres » (!!!). Après l’Iphone, le Reader de Sony est arrivé sur mon bureau. Amateur de lecture sur écran, mon ordinateur portable ne me satisfaisait pas et surtout était trop long à mettre en route et la batterie s’épuisait rapidement. De plus mes lectures étaient surtout basées sur des documents issus du web, au format traitement de texte ou pdf et donc je pensais y trouver un instrument à ma mesure. La présence simultanée d’un smartphone et d’une liseuse (non connectée à Internet) m’a rapidement montré les limites de chacun des deux pour m’inviter à rechercher le meilleur instrument qui me permettrait de jouer ma partition personnelle. L’Iphone avait un écran limité, le reader n’avait ni couleur, ni connexion et surtout aucune inter-réactivité…

Dans un autre contexte, celui de mon activité professionnelle, je développe depuis longtemps l’idée que le numérique ne trouvera sa place dans le monde de l’enseignement que lorsqu’il sera à portée de la main et que la forme scolaire s’y adaptera. Voyant l’engouement des jeunes pour tous ces objets portables, du tatoo à la console de jeu, du téléphone portable au smartphone, je me suis souvent interrogé sur la cécité du monde scolaire face à ces évolutions, tentant de les contrôler par des discours presqu’exclusivement alarmistes et ne donnant jamais la part des choses. Et ce d’autant plus que la publicité, les médias et surtout les pratiques avérées allaient dans le sens inverse dans la société. Il aurait été tentant de se replier dans la posture du commandeur qui méprise ces fruits de la consommation moderne. Mais la réalité s’impose à nos yeux et je ne suis pas le seul à voter ou à décider…. et, de plus, j’ai toujours espoir que l’ensemble de la population n’est pas aussi moutonnière que certains peuvent le penser. La difficulté d’introduire le numérique dans les salles de classe fait l’objet de tentatives, d’expérimentations autour des ordinateurs portables depuis de nombreuses années (cf. le CG des Landes, le plus fidèle à son projet). Malheureusement les résultats obtenus montrent que de nombreux obstacles, parfois obscurs sont encore à franchir avant ce que je nomme « l’ordinarisation » du numérique scolaire.

Pendant les premiers temps de diffusion de la première tablette iPad, j’ai observé les comportements, lus de nombreux documents, regardé avec mon iphone ce à quoi ça pouvait ressembler, essayé le reader Sony, jusqu’au moment où j’ai fait l’acquisition de la tablette. Avant d’acquérir cette tablette j’avais donc quelques repères et quelques certitudes et envies. Je pensais en particulier ne pas pouvoir taper mes textes sur l’écran (même si j’avais vu certains le faire), ou encore être limité dans mes tâches productives. Je pensais et espérais beaucoup avoir un outil pour prolonger mes pratiques de lecture sur écran et surtout de pouvoir lire « tous » les types de fichiers et ne pas être enfermé dans une logique d’achat de livres alors que j’ai surtout besoin de lire des écrits d’une autre nature en particulier ceux envoyés par des collègues ou des rapports téléchargés sur Internet. Je rêvais aussi d’avoir une indépendance du réseau en ne prenant qu’une tablette wifi sans prendre la 3g, tout en en ayant les avantages quand je suis connecté à un spot wifi.

Quels sont les constats que j’ai pu faire au cours de cette première année ?

1 – Il est parfaitement possible d’écrire et de prendre des notes avec cette tablette. Même si la mise en page d’un document plus long et complexe s’avère difficile voire impossible

2 – La lisibilité de cet écran couleur, même s’il pose quelques problèmes en pleine lumière, est particulièrement confortable pour toute sorte de lecture (dans des insomnies je suis bien content de trouver ma tablette pour ne pas réveiller la co-occupante de mon lit)

3 – J’ai fortement augmenté mon temps de lecture des journaux traditionnels en ligne et diminué l’achat des versions papier (sans pour autant prendre un abonnement)

4 – J’ai commencé à trouver des applications qui permettent de produire des contenus de manière très intéressante. Outre les i-produits d’Apple, des applis comme Touch app qui permettent de créer un petit site facilement en ligne (ou pas) en n’utilisant toutes les ressources multimédia de la tablette. Ou encore des applications comme Book créator dont le nom est suffisamment parlant ou encore Animation HD pour travailler le dessin animé.

5 – Dans le magasin à applications, j’ai découverts, à l’instar de bien d’autres personnes qu’il y avait plein de choses, jamais extrêmement performantes, mais toujours bien pensées en réponse à des besoins

6 – J’ai aussi découvert une vertu essentielle de ces tablettes : le démarrage instantané lié à la reprise du travail en cours à l’endroit où on l’a laissé

Mais il y aussi quelques déceptions :

1 – utiliser un vidéoprojecteur est possible, le câble existe mais la prise de l’iPad est trop légère pour un usage « dynamique »

2 – La gestion des fichiers (application par application la plupart du temps) plutôt que centralisée et partagée comme sur nos ordinateurs, disperse l’usager

3 – Quand aux liens possibles avec d’autres ordinateurs il est loin d’être aussi facile à mettre en oeuvre qu’on ne l’espère

On me dira que je peux Jailbreaker ma tablette pour m’affranchir de tout cela. Non ce que j’ai chercher, c’est d’utiliser ce qu’on me donnait, sans chercher à contourner le système, histoire aussi de repérer le degré d’affordance du produit… et il n’est pas faible…

A l’issue d’une année d’usage personnel, je réfléchis à la transposition de cette expérience dans le monde de l’enseignement/apprentissage. Et là je suis forcé de constater que, malgré ses insuffisances, les choix des concepteurs, les promesses d’un véritable outil nomade à portée de la main se réalisent enfin. Outil qui ne tombe que peu en panne et dont la solidité, quand on le protège et qu’on l’utilise « normalement », est satisfaisante. Dans le sac d’un écolier, une housse de qualité devrait offrir une protection suffisante pour supporter les traitements ordinaires. Dans la classe, l’immédiate disponibilité est potentiellement riche d’espoir, à condition que cette tablette soit avant tout un objet personnel. Autrement dit je ne crois pas aux distributions d’appareils en début de cours et ramassage en fin de cours. Je ne crois pas non plus, pour l’instant du moins aux promesses du nuage et de la séparation du matériel d’avec le logiciel et les données : les bases ne sont pas encore suffisamment assurées pour garantir une fiabilité et une robustesse dans un contexte aussi tourmenté que celui d’une école.

La tablette, quelle que soit la taille de son écran (du moment qu’elle est réellement lisible) a un réel potentiel d’outil d’accès aux savoirs, d’exploitation et de partage de ces savoirs. Même s’il y a encore des améliorations envisageables, ce que l’on a entre les mains est bien l’appareil abouti que l’on attendait comme terminal cognitif de proximité….

A suivre et à débattre, l’année prochaine, peut-être

BD

CNnum, encore un rapport pour rien

La publication du rapport et des propositions du conseil national du numérique (mars 2012) amène à plusieurs remarques. La première concerne une absence de taille : la réalité de l’enseignement au quotidien et de ses contraintes réelles. La deuxième c’est une impression de déjà entendu des trois propositions… La troisième c’est l’absence de vision réelle de la place du numérique dans le quotidien des jeunes. Car encore une fois les grands absents d’un tel rempart ce sont les intéressés eux-mêmes… les jeunes et dans une moindre mesure les pratiques quotidiennes dans les établissements, si différents les uns des autres quand on les fréquente de près, au prise avec les contradictions entre les discours et les actes.

Quelques exemples peuvent illustrer ces contradictions ressenties. Le premier concerne les urgences de l’apprentissage primordial et en particulier celles de la compréhension. Le deuxième concerne l’écart entre les établissements selon leurs contextes et leurs acteurs. Le troisième concerne la place des tic dans les disciplines et dans leur évaluation terminale. Le quatrième concerne la culture des jeunes dont l’évolution actuelle, en lien avec celle des arts générations est trop souvent stigmatisée et plus rarement véritablement réfléchie. La cinquième concerne la relation actuelle de la société avec l’école au travers du prisme de l’école et du numérique qui révèle des écarts d’analyse très importants selon ceux qui en parlent.

En partant de ce dernier point, il faut remarquer que le principe des auditions cher à toutes ces commissions en charge d’élaborer ces textes atteint rapidement ses limites. En effet, la liste des audités (ées), outre qu’elle ne comporte que 5 femmes pour 50 personnes auditionnées… et bien peu d’enseignant(e)s en activité, révèle bien la limite de l’exercice de la représentation et de la pertinence et ou de l’ouverture des regards portés. Bref il faut bien reconnaître que ce rapport ne peut donc qu’apporter un regard bien précis qui s’il n’est pas faux, se révèle forcément limité.
L’absence des jeunes et de leurs familles et surtout l’absence d’éléments d’analyse des pratiques sociales non scolaires est un vide important lorsque l’on parle aujourd’hui du système scolaire et de son évolution. L’Ecole est encore conçue ici dans une vision de monde à part pouvant être traité isolément de son système d’existence. En quelque sorte, il y a un allant de soi du numérique à l’école qui n’est jamais questionné ici.
L’absence d’analyse de la place des TIC dans les contenus des enseignements dispensés dans le système scolaire est un des biais les plus importants. En n’abordant pas ces questions, les auteurs du rapport oublient l’essentiel du monde scolaire et de ses contraintes réelles. En ajoutant à cette dimension celle de l’évaluation des apprentissages, on s’aperçoit que l’on ne touche pas au cœur du problème, pourtant évoqué dès le début : la faible prise en compte des TIC dans les enseignements.
La vision de cette commission est encore une fois jacobine et donc centralisatrice. Une fois encore un centre de ressources en ligne national (projet déjà dans les cartons en 2004 au CNDP), ou encore un haut conseil (dont encore une fois le futur responsable pourrait aussi être le principal auteur du rapport ( ?) comme cela s’est observé à de nombreuses reprises). Encore une fois il faut rationnaliser, nationaliser, mutualiser en espérant que cela produira des effets…. Or dans le domaine on a suffisamment de recul pour désespérer de ce genre d’analyse. En fait la réalité quotidienne des établissements est trop diverse pour se satisfaire d’un regard aussi éloigné, même s’il contient des éléments qui répondent à de véritables questionnements locaux (maintenance).
Ce rapport oublie plus généralement un problème fondamental de l’éducation qui est l’importance de la cohérence longitudinale des pratiques et de leur évaluation. Or ces pratiques s’inscrivent dans des contextes et croire que proposer d’enrichir de loin ce contexte suffira est une illusion qui nous renvoie à des propos anciens comme ceux de l’ouvrage publié en 1981 par le ministère de l’éducation et piloté par le ministre d’alors Christian Beulac (les technologies de communication au service de l’éducation, (cndp 1981).

Si l’on observe les enseignants au quotidien que peut on dire sur les pratiques informatiques : outre que les pratiques personnelles en dehors de la classe sont devenues ordinaires, ce sont les notes (puis les dossiers scolaires et d’orientation) et maintenant le cahier de texte qui par leur informatisation ont imposé (plus ou moins ?) aux enseignants des changements d’attitude significatifs. A cela s’est ajouté le renforcement des pratiques traditionnelles de l’enseignement massé avec la généralisation progressive des vidéoprojecteurs et de son avatar commercial le TBI (et bientôt, peut-être) les boitiers de votes)….

En d’autres termes, hormis pour les disciplines directement impliquées par leurs contenus d’enseignement, le numérique n’a, pour l’instant aucune bonne raison de venir toucher le bon ordonnancement de l’Ecole. Tout au moins si on se limite aux critères d’analyse de la commission sur le numérique et des politiques menées depuis de nombreuses années, le monde scolaire a tout intérêt à continuer dans la ligne traditionnelle puisque le contexte réel ne change pas… Or pour cette commission, ce n’est pas au cœur mais à la périphérie qu’il faut œuvrer. Cette approche, pour légitime qu’elle soit au vu des constats faits et des réalités des besoins, est cependant bien éloignée des besoins réels.

Le tryptique habituel, matériel, ressources et formation est encore à l’honneur dans l’interview du président de cette commission par le café pédagogique. Depuis trente années que cela est tenté, on se refuse à toucher à l’essentiel, pourtant esquissé par le livre de M. Fourgous dans son livre en incitant à penser à une pédagogie du numérique ou plutôt à l’ère du numérique. Une fois encore une commission hésite à aller au cœur du problème, celui du cadre disciplinaire des enseignements, celui de l’organisation temporelle et spatiale de la scolarisation, celui de l’évolution cognitive globale de la société et de l’éducation. Cette dernière dimension est pourtant essentielle car c’est elle qui se traduit par des changements liés aux supports (multimodalité), liés aux relations aux supports (hypernavigation, hyperinformation,…) liés aux relations psychopédagogiques (communication 2.0, interactions humaines, désynchronisation,…)

En oubliant les pratiques enseignantes et en négligeant la question de jeunes la commission montre qu’elle ignore bien des choses de l’Ecole, qu’elle en parle de l’extérieur, et qu’elle oublie de faire l’analyse systémique pourtant si nécessaire en ce moment. S’il suffisait de quelques recommandations… fort heureusement, le rapport se contente de terminer en ne revendiquant pas de solution totale, mais simplement en signalant que ce qu’elle propose est une base… malheureusement elle vient d’une vision centralisée et centralisatrice, ce qui est aux antipodes de l’évolution actuelle qu’amènent les usages sociaux des technologies de l’information et de la communication.

A suivre et à débattre

BD

La tablette secoue-t-elle les habitudes ?

Le déferlement d’articules sur les tablettes numériques est accompagné de témoignages d’essais ou d’expérimentations ou encore de projets d’usage des tablettes. Malheureusement et comme d’habitude en éducation, la solution technique passe avant la réflexion sur le contexte et les problèmes qu’il pose. On l’avait vu en 1985 avec le plan informatique pour tous, on l’a revu en 1997 avec l’émergence d’Internet, plus récemment avec les netbooks, les ordinateurs portables et encore plus récemment avec twitter, facebook et maintenant les tablettes, à chaque fois la solution arrive avant le problème…..

Il y a plusieurs années j’avais suggéré que l’évaluation de la pertinence d’un projet d’usage des TIC en éducation pouvait se baser sur ce qui était mis en avant en premier : le problème pédagogique ou le moyen technique. Malheureusement cet appel a été largement ignoré et la déferlante des solutions technique continue de précéder les problèmes auxquels il y a besoin d’apporter des réponses. En fait il faut un peu nuancer les choses. A propos de telle ou telle innovation technique au fort succès dans le monde professionnel ou social, on a pu entendre la réflexion suivante : au vu de l’écho de cette technique dans la société il faut qu’on fasse quelque chose dans l’école, dans le monde scolaire. L’argument qui suit est que ce sera surement utile pour les jeunes ou encore qu’on pourra les préparer à ce monde.

En fait cela montre que le monde scolaire cours de plus en plus souvent après les évolutions techniques, sociales et économiques de la société. Comme s’il fallait rattraper une sorte de retard… Car si l’on regarde ce qui s’est passé au XXe siècle, l’école a été souvent le porteur et l’initiateur des évolutions de la société, voire le vecteur de cette évolution. Jusqu’au moment où un renversement s’est produit. Du coup le monde scolaire à cherché à suivre ce qui était développé en dehors de lui, comme si le moteur d’entraînement de nos sociétés avait changé de pilote. La technique et l’économique sont progressivement devenus les machines à tracter de la culture ordinaire. Le monde scolaire s’est alors progressivement vu attribué le rôle d’amortisseur. En d’autres termes, passer dans le monde scolaire c’est devenu développer la capacité à accepter le monde de l’extérieur plutôt que d’apprendre à le construire….

Lorsqu’il y a plusieurs années on écrivait sur ce blog que les TIC se passaient du l’école pour se développer, c’était sans imaginer que ce n’était que la partie émergée d’un iceberg bien plus important. Ce qui s’applique aux TIC s’appliquerait à bien d’autres aspects du développement de nos sociétés. Du coup s’est progressivement renforcé le rôle concurrentiel et sélectif du système éducatif. Car derrière tous les discours sur la dimension égalitaire ou non du monde scolaire il n’y a pas de réflexion fondamentale sur le rôle que la société a désormais, sans le dire explicitement, assigné à cet univers. En d’autres termes on ne sait pas comment s’y prendre.

Le développement des tablettes numériques s’accompagne donc d’initiatives variées du type prêt de deux machines à des établissements, ou encore mise en place d’une classe expérimentale, pour voir ce que cela donne etc… Au même moment on voit apparaître des questions nouvelles sur le temps qui s’accélère (Jocelyn Lachance, l’adolescence hypermoderne, PUL 2011), sur le rapport des jeunes à la dérision et au loisir (Monique Dagnaud, génération Y, Sciences Po 2011) ou encore aux autres formes d’apprentissages des jeunes (Anne Barrère, l’éducation buissonnière). Entre ces deux pôles, il n’y a aucun lien, aucune tentative de rapprochement, aucune recherche du lien entre problématique et action concrète. Ce n’est pas tant le fait d’essayer qui pose problème que la manière dont on pose la question.

On retrouve aussi ce problème chez nombre d’enseignants dits innovants et aussi chez les politiques qui sont toujours à la recherche des innovations (cf. le prochain rendez vous du ministère sur le sujet à l’UNESCO fin mars). Car là encore la solution précède bien souvent, voire tout le temps, le problème. Quand en plus derrière ces actions il y a en plus des enjeux personnels (besoin de reconnaissance) ou des enjeux politiques (besoin de montrer la capacité d’initiative des politiques), on ne peut que constater que l’inefficacité de fond au profit de l’efficacité médiatique. Car l’efficacité de fond, c’est celle qui fait avancer la cause de l’éducation dans les sociétés et son efficacité. Le rapport Pisa sur le numérique et l’école (OCDE (2011), Résultats du PISA 2009 : Élèves en ligne : Technologies numériques et performance (Volume VI), PISA, Éditions OCDE.http://dx.doi.org/10.1787/9789264113015-fr) est à ce sujet inquiétant. IL met en évidence de nouvelles lignes de fractures entre les systèmes éducatifs à l’échelle de la planète, sans lien direct avec les questions de richesse et de pauvreté, mais bien d’avantage en lien avec la capacité d’abstraction de conceptualisation et d’inventivité.

A force de développer l’apparence de modernité des projets TIC (on expérimente une nouvelle technique) au détriment de la question éducative, on a peu à peu fait disparaître cette deuxième du débat général. On l’a enfoui derrière des « solutions » à court terme et clinquantes avec l’image de progrès, de modernité et donc de bienfait présumé.

Il est temps que le monde de l’éducation réfléchisse, au delà des tablettes, à l’accès aux savoirs et à la responsabilité réelle des acteurs (pas seulement scolaires) dans ce domaine. En écrivant le livre « Comment le numérique transforme les lieux de savoirs » (FYP éditions 2012), j’ai voulu mettre en évidence une partie de cette question. Certes il faudrait aller plus loin dans la réflexion. Une personne à l’écoute de ces propos disait que l’on était loin de la réalité de demain matin. Effectivement, il ne s’agit pas de court terme, mais bien d’un projet à venir qui se base sur le renversement des questions telles qu’elles sont posées actuellement. Les pesanteurs sont évidemment nombreuses et nous sommes dans une période de défense des près carrés bien plus que d’évolution réelle, c’est pourquoi il faut relancer la réflexion sur toutes ces nouvelles manières de penser la question éducative en évitant de choisir les solutions avant même d’avoir posé clairement les problèmes…

A suivre

BD

Conseils d’enseignants, élèves, tic et apprentissage

Quand des enseignants font des remarques, ils ont souvent tendance à prendre un angle de lecture particulier : ils se situent dans la faute pour laquelle ils se posent en norme et pas dans l’erreur à propos de laquelle ils s’interrogent. Un exemple simple, pris entre adultes. Quand on donne un texte à lire à un enseignant en vue de lui demander ses remarques, son analyse, il commence souvent par corriger les fautes d’orthographe au lieu de se centrer sur le contenu du texte. Dans un autre cadre, quand un enseignant assiste à une conférence et qu’il ne parvient pas à lire bien ce que le conférencier à écrit sur l’écran (Préao ou autre), il déclare à l’intervenant qu’il n’a pas utilisé une bonne taille de police de caractère plutôt que de dire qu’il a eu du mal à lire le texte. Autrement dit quand il émet un avis sur un élément de son environnement, il le fait souvent en se situant comme norme de référence et non pas comme simple questionnement.

De la même manière, et ce n’est pas le seul fait du monde enseignant, on observe souvent que les analyses des faits de société que chacun de nous peut faire sont essentiellement formulées par rapport à l’expérience personnelle et non pas dans une analyse distancée des faits. En d’autres termes l’expérience personnelle fait souvent office de preuve. Mais dans le monde enseignant ce type de fonctionnement prend un relief particulier, car justement ce monde est celui de la distance. Or face à des élèves pour qui l’enseignant est censé représenter une référence dans la médiation aux savoirs, cela n’est pas sans poser des problèmes fondamentaux.

Sans généraliser trop hâtivement, il est étonnant de recueillir de manière récurrente ces exemples de comportement dans le monde scolaire. Si l’on regarde ce qui se passe au coeur de la classe, on peut fortement se questionner sur la professionnalité qu’impose la fonction de « médiation des savoirs». L’exemple de l’utilisation des TIC est à ce propos assez illustratif. En effet, il semble bien que la capacité et la manière d’utiliser les TIC dans la classe est à mettre en corrélation avec les réactions observées plus généralement. D’une part l’enseignant réagit d’abord avec son expérience personnelle et à des difficultés à se mettre à distance des TIC. D’autre part, la norme qu’il représente est souvent une protection contre les écarts qu’il peut avoir avec les élèves.

Le développement des TIC a été tellement rapide, par rapport aux rythmes de l’enseignement scolaire, que la plupart des acteurs du monde scolaire n’a pas encore effectué le travail d’acculturation suffisant pour passer des usages à l’analyse des usages. Cela est aussi présent chez nombre d’innovateurs que chez les technosceptiques. Pour les uns l’enthousiasme de la nouveauté tient lieu de preuve et de vérité, pour les autres la résistance aux TIC amène à tenir un discours sur les usages rarement, voire jamais étayé par la pratique. Il ne s’agit pas ici de disqualifier le monde enseignant, mais de mettre à jour un processus qui est essentiel à la prise en compte des changements sociétaux en éducation. Les comportements signalés en introduction, amplifiés avec le développement des TIC ne sont que le fruit d’une histoire qui a petit à petit enfermé l’école dans un « faux sanctuaire ». Si le monde du livre avait apporté à l’école sa légitimité, le monde des TIC délégitime rapidement cette approche et c’est cela qui fait le plus problème en ce moment. Le renversement numérique, parce qu’il déplace entre autres la temporalité de l’accès aux savoirs, disqualifie progressivement le modèle antérieur.

Plus généralement le développement massif des médias de flux, puis interactifs n’a pas été accompagné d’une véritable transformation de la réflexion (et de l’action) sur l’acte éducatif et l’acte d’enseignement dans un tel contexte. Laissés à l’abandon par des politiques pris par la nouvelle modernité et les bienfaits du progrès, le monde enseignant s’est retrouvé en face d’un nouveau cadre qui a pris deux formes : celle du matériel informatique et celle de la culture des jeunes. Dans les deux cas il y a eu dérangement dans l’ordre scolaire. Mais dans les deux cas il y a eu souvent « fait accompli ». Le développement très rapide et récent du terme « accompagnement » dans tous les niveaux d’enseignement est le signal du questionnement. Face aux faits, puisque le monde scolaire n’est plus celui qui les apporte, désormais il les accompagne.

C’est là que l’on observe justement le danger des deux comportements évoqués : la réaction normative et la réaction expérientielle sont les signes de cette difficulté. La réaction normative doit permettre de contenir dans le cadre, la réaction expérientielle permet de valider ce cadre. En d’autres termes, j’ai raison parce que je témoigne. On peut donc considérer qu’il est désormais essentiel d’introduire dans la formation des enseignants le travail sur ces deux dimensions : d’une part développer l’analyse de l’écart (l’erreur de l’élève par exemple) comme base de travail et d’autre part aller rechercher au delà de l’expérience les confirmations ou les infirmations de ce que je « crois ». Quand un enseignant argumente sur un sujet important en s’appuyant sur une émission de télévision comme preuve de ce qu’il avance, on peut penser qu’il manque fortement de capacité à distancer. Distinguer faute et écart/erreur, distinguer exemple et preuve, voilà deux exercices essentiels auxquels il convient de se former en permanence.

Ce qui amplifie fortement ce phénomène, c’est outre la rapide explosion des moyens d’information et de communication, le renforcement du caractère sélectif de l’Ecole. Sans s’en apercevoir, les enseignants ont vu leur mission se transformer : ils sont passés de la posture du « libérateur » à celle du « sélectionneur ». Avec les TIC, il n’ont pas été les libérateurs, ils arrivent alors que cela s’est développé en dehors de leur univers. L’arrivée du « cahier de texte numérique », comme auparavant l’avait été le « bulletin de note informatisé », est un levier qui est en train d’ouvrir de nouvelles formes de compréhension et de travail avec les TIC. Là où les difficultés se présentent c’est dans la dimension culturelle à prendre en compte. Le travail à faire est immense. La dimension « libérateur » s’est rapidement transformée en dimension « contrôle ». Ce n’est que récemment que l’on observe une évolution des propos et des comportements. Une fois passée la période rejet contrôle on voit apparaître la période tâtonnement…

Mais là encore il y a du travail à faire, et l’innovation ne se substituera jamais au travail de fond qui doit concerner tous les enseignants…

A débattre

BD

Logiciels en ligne, nuage, Cloud : liberté ou galère… ?

L’une des tendances lourdes du moment est l’utilisation de logiciels au travers d’un navigateur Internet. Autrement dit le logiciel n’est pas sur l’ordinateur de l’usager mais sur un ordinateur distant qui nécessite d’avoir une connexion Internet pour être mis en oeuvre. Pour celui qui a une tablette numérique qui ne dispose pas d’une liaison 3G permanente et qui n’utiliserait que ce type de logiciel, on voit rapidement le danger qu’il y a de ne plus pouvoir travailler. Ce danger est encore augmenté si, en plus toutes les données sont stockées à distance et donc non disponibles en local. Ce danger n’est pas nouveau, mais les tenants du développement du Cloud évitent soigneusement d’aborder cette question.

Récemment dans un établissement scolaire nous avons testé ce genre de mode de travail. On peut penser que la garantie d’une connexion à Internet et d’un environnement d’équipement satisfaisant devrait permettre aisément ces usages. Deux obstacles se sont rapidement présentés : le premier était l’engorgement du réseau, le second était l’ensemble des dysfonctionnements du logiciel utilisé par plusieurs enseignants en même temps (problème de version, d’effacement etc…). Les promoteurs de ces outils me diront qu’il y avait un manque de maîtrise : A cela on peut répondre que le test d’un logiciel, à la maison dans de bonnes conditions techniques n’a rien à voir à l’usage dans un contexte « complexe ». Car l’établissement scolaire devient rapidement un espace qui se complexifie fortement et donc met en échec des pratiques personnelles à domicile.

Or cette dernière remarque ne s’applique pas qu’au nuage et à son usage. Elle est beaucoup plus générale. Quand on demande aux enseignants de lister leurs pratiques personnelles des TIC, elles sont nombreuses. Quand on leur demande les freins à leur usage dans le contexte scolaires, ils évoquent les multiples obstacles, dysfonctionnement, connexion aléatoire, matériel défaillant etc… Au delà du propos rituel, on reconnait là les symptômes de cette complexification. Cependant on observe un décalage fort entre l’usage personnel et l’usage professionnel en milieu enseignant. Si dans le premier on accepte un certain aléa, dans le second la crainte est grande de se trouver confronté à des difficultés que l’on ne supporte pas là alors qu’on les accepte à domicile. Au delà de cet écart, il y a les espoirs et les questions que posent de nombreux produits en ligne. Parmi ces questions il y a celles de nature technique qui font que l’on a du mal à envisager la complexité du produit du fait qu’il peut évoluer constamment à l’insu de l’utilisateur qui ne maîtrise pas forcément les versions successives du produit. Il y a aussi celles de nature économique qui font penser que derrière des usages plus développés du logiciel peuvent se cacher des demandes de paiement dès lors que l’on veut aller plus loin dans l’usage des fonctionnalités du produit. Il y a aussi celles de nature juridique sur la propriété de ce que l’on produit avec ces logiciels pour peu qu’on utilise les espaces de stockage proposés. On pourrait continuer plus avant l’analyse critique de ce modèle d’affaire et modèle technique mais il faut aussi reconnaître que l’idée d’un appareil qui n’a plus à se soucier d’installer quoique ce soit et qui propose toutes les possibilités en permanence pour peu que l’on soit connecté est particulièrement séduisant.

Le chef d’établissement, le responsable TIC, soucieux de dépenses en logiciels, en stockage sécurisé et filtrage d’accès, peuvent voir dans le nuage une formidable opportunité. Mais ils ne peuvent éviter de se poser les questions précédentes. Le nuage ne serait donc pas la recette miracle ? De fait les propositions faites actuellement sont tellement éparpillées que l’on est loin du compte. Eparpillées parce que peu lisibles, c’est un secteur encore en émergence. Eparpillées parce que fragiles dans leur devenir, une idée naissante n’est pas forcément un outil durable. Eparpillées parce que loin d’une recherche de standardisation, chaque concepteur tire la couverture à lui pour tenter d’imposer à sa clientèle son format etc…

Les établissements scolaires, confrontés au problème du besoin de plus en plus grand en ressources matérielles de base (stockage, puissance, bande passante etc…) auront tendance à s’en remettre à des instances plus puissantes : collectivités territoriales, rectorats, entreprises privées etc… Le nuage impose progressivement une externalisation professionnalisante des services et donc de nouvelles façons de penser le développement de l’informatique dans les établissements. Si ce modèle industriel, sous jacent aux ENT, est une étape logique du développement, il ne faudrait pas qu’elle en vienne à produire l’effet inverse à celui souhaité en éducation : un usage local et pertinent des TIC. En effet en proposant un modèle industriel, on est encore loin des outils permettant une adaptation aux contextes, une possibilité de personnalisation.

Si les enseignants, obligés de s’en remettre encore davantage que dans leur établissement à des instances externes prescriptives pour avancer dans leurs démarches, ils seront soit tenté d’abandonner soit de se réfugier dans des solutions clandestines. On observe chez nombre d’enseignants dits « innovants » cette pratique. Il ne s’agit pas uniquement de braconnage au sens que lui donne Michel de Certeau mais plus tôt d’un contournement, d’un détournement que l’on peut classer dans le domaine de la défense de l’identité professionnelle. Car au final, le nuage, s’il devient une contrainte risque d’enfermer les acteurs du monde scolaire dans des moules pré établis mais peu conformes aux besoins du quotidien.

Les logiciels en ligne sont une ouverture intéressante sur le principe, encore faut-il que cela ne devienne pas un modèle obligatoire auquel tous devront se soumettre. L’arrivée des tablettes à l’instar des smartphones dans le monde scolaire va accentuer cette discussion. Plus généralement et un prochain billet l’évoquera sous un autre angle, c’est l’articulation du local et du global dont il est question. Pour l’instant il y a une séparation nette, du fait même de la forme scolaire. Si celle-ci évolue, et que le nuage se développe au sein des établissements, on peut parier que les débats viendront rapidement sur cette articulation. Il y va de la liberté pédagogique, c’est vrai, mais surtout de l’impératif d’adéquation entre ce qui fait société et la société qui se vit au quotidien.

A débattre et à suivre

BD