Publié en 1983, Les Nouveaux Modes de Comprendre

Pierre Babin, qui fut collègue et co-auteur avec Marshall Mac Luhan d’un ouvrage « Autre homme, autre chrétien a  l’âge électronique » (Ed Chalet 1978) est avec Marie France Kouloumdjian (qui fut professeure à Lyon 1) l’auteur cet ouvrage sous-titré « La génération de l’audiovisuel et de l’ordinateur ». (Centurion,1983)

Le chapitre dont sont tirés les phrases du précédent post est accessible ici :

Les chances de l école babin kouloumdjian p 127 142

Chacun pourra approfondir ce chapitre pour en mesurer la dimension et visionnaire et toujours actuelle pour une grande part. Cette lecture doit nous rendre humble, en particulier lorsque l’on croit découvrir des questionnements qui en réalités ne sont pas du tout nouveau, mais simplement réactualisés et enrichis.
On a tort de négliger les propos des anciens, même s’il est souvent impossible d’accéder à leurs écrits (droits d’auteur obligent et absence de numérisation)

Dans le même ouvrage (dans les premières pages et le premier chapitre) on trouve aussi ces deux éléments qui se complètent sur ce que l’on disait de la nouvelle génération au début des années 1980. On pourra là encore remarquer récurrence et répétition dans plusieurs propos actuels :

Un montage audiovisuel sur la nouvelle génération présentait les éléments suivants en 1980

  • Ils ne voient plus comme avant (un caméra prolonge l’oeil)
  • Ils n’entendent plus comme avant (un transistor collé à l’oreille)
  • Ils ne parlent plus comme avant (un écouteur de téléphone à l’oreillé)
  • Ils n’apprennent plus comme avant (une classe devant les machines à apprendre)
  • Ils ne commandent plus comme avant (commande au micro et boutons devant un pupitre)
  • Ils ne marchent plus comme avant (un cosmonaute dans sa fusée)

Un tableau des étonnements, des questions et des reproches qui naissent de l’ancienne culture face à l’univers mental de la nouvelle génération

  • La puissance de concentration en baisse
  • Un étalement dans la superficialité
  • Une passivité accrue
  • La perte de l’esprit critique et du raisonnement
  • Pertes des notions de temps et de distance

A suivre et à débattre bien sûr
BD

Mais qui donc a pu écrire ces phrases

Dans ce billet en deux temps, je vous soumets, en premier ces phrases, « aphorismes » qui méritent d’être explorées. Dans un deuxième temps, je vous donnerai le texte intégral et surtout les auteurs.

Mais qui donc a écrit ces phrases ? et quand ?

  • Faut-il encore une école ? Oui et plus que jamais, pour trois raisons : la communication, la distance, la mémoire.
  • . Une école transformée, certes, mais bien une école avec ses murs et son relatif isolement, ses habitudes régulières et son brin de conservatisme, ses éducateurs, ses « maîtres » du savoir et ses pôles de résistance à la jeunesse.
  • Contrairement à ce que l’on pourrait croire à première vue, la multiplication des moyens de communication n’aboutit pas à un accroissement de communication entre les personnes, mais à un accroissement des réceptions individuelles de messages.
  • La véritable nouveauté du self n’est pas le partage de la nourriture, mais la « compartimentation », non pas l’élargissement de la communication, mais l’individualisation des services collectifs. L’individu peut choisir pour son plateau et isoler dans son plateau. Ainsi, le vieux sens de la table est-il cassé.
  • L’école idéale devrait être intimement liée à la cité et non rejetée à l’extérieur des communications habituelles du peuple. Liée, mais à part.
  • L’idée que nous proposerions de l’école est celle d’un campus où l’on ne vient pas d’abord pour « apprendre des choses ?» ce qu’on peut faire seul chez soi avec une machine, mais pour apprendre le lien que les choses ont avec l’action et la sagesse de vivre.
  • Bref, une école, lieu de connexions.
  • Au professeur, comme par le passé, on demande le véritable savoir : ce savoir qui n’est pas une connaissance matérielle et pseudo-objective, mais bien une connaissance reliée à l’homme, située, organisée et vivifiée.
  • A la multiplication des techniques de contrôle ou de manipulation, seule peut répondre-une éducation critique à la communication humaine. En définitive, c’est l’avenir de la démocratie qui est ici en jeu.
  • Autant nous avons insisté sur la nécessité de l’immersion pour comprendre un message audiovisuel, autant nous insistons maintenant sur la nécessité du second temps, la distance, pour parvenir à une certaine vérité de la connaissance.
    • Les trois distances :
      – La première distance à établir est une distance de l’œil par rapport à l’objet
      – La deuxième distance à instaurer est celle de la connaissance critique des nouveaux langages , autre élément de distance : la connaissance des infrastructures
      – Il est une dernière distance, la plus importante : celle de l’éveil du” Moi-Je » . Peut-on la demander à l’école ?
  • Qui vit dans les médias perd la mémoire. Et le sens des choses importantes. La loi du journalisme est celle de l’anormal. Seul l’écart à la norme est intéressant pour le journaliste.
  • Aussi voyons-nous qu’une place importante soit réservée dans l’école de demain à la bibliothèque-médiathèque. Non pas un lieu étriqué et poussiéreux, mais un lieu vaste et agréable où se trouvent côte à côte la table de travail, la collection de revues ou magazines, les livres, les disques et documents audiovisuels, etc.
  • L’école d’hier était construite autour des salles de classe et d’étude. L’école de la civilisation audiovisuelle électronique pourrait être construite autour de la bibliothèque-médiathèque.

Les questions de 1981 peuvent se reposer aujourd’hui…. sur le numérique en éducation

JACQUES ELLUL Education 2000 1981

Ce document que vous pouvez télécharger est aussi ci-dessous.
En 1981, Jacques Ellul est interrogé dans une revue de l’Institut Supérieur de Pédagogie de Paris sur le lien entre enseignement et informatique. Son analyse, bien que datée, mérite d’être relue, ligne à ligne et mise en perspective avec ce que l’on vit aujourd’hui. Malheureusement, les questionnements qu’il a soulevé en son temps n’ont pas été entendu suffisamment, et encore aujourd’hui je vous invite à le lire « précisément et jusqu’au bout… car s’il ne fait pas 100 pages, il ne fait pas non plus 288 caractères….

 

Jacques Ellul, Professeur de droit à 1 ’Université de Bordeaux], est l’auteur de nombreux ouvrages sur des questions aussi différentes que la technique, l’information, la propagande, l’éthique, la foi. Les deux plus récents sont, rappelons-le : La Foi au prix du doute (Hachette) et La Parole Humiliée (Seuil). Ses récentes prises de position sur l’évolution de l’enseignement supérieur ont été remarquées. Sa réputation ne cesse de croître à l’étranger où il est reconnu comme une des voix libres en France. Il aborde ici le rôle fondamental de l’enseignant.

Education2000 N°19, Informatique au présent, ISP, Paris, 1981

Informatique et Enseignement

Ce thème est d’autant plus important que le gouvernement a décidé de faire pénétrer l’informatique dans les collèges et lycées. Nous sommes en présence d’une volonté délibérée, à l’égard de laquelle, il me semble, 1e corps enseignant a nettement à prendre parti. Mais il faut d’abord essayer d’éclairer le problème. Ce qui n’est pas simple. Il faut évidemment séparer l’enseignement de l’informatique d’avec l’enseignement où l’ordinateur est intégré comme appareil d’enseignement. Pour le premier point, il ne soulève pas de grandes difficultés à première vue : du moment que les élèves seront appelés, dans tous les métiers qu’ils exerceront, à utiliser l’informatique, il vaut mieux qu’ils soient au courant de l’utilisation des ordinateurs, de la programmation et qu’ils puissent s’intégrer dans le « logiciel ». Soit. Je n’insisterai pas là-dessus, je me bornerai à faire deux remarques.

Tout d’abord, s’il fallait préparer les élèves à l’usage de tous les engins, pourquoi la conduite automobile ou la dactylographie ne seraient-elles pas, aussi, enseignées dans les collèges ?

La seconde est plus sérieuse : la décision est prise en fonction d’une certaine conception de la société, de l’évolution : « C’est la fatalité, 1e destin. On n’arrête pas le progrès. » Maintenant que l’on a commencé à informatiser, bien entendu, il y aura de plus en plus d’ordinateurs partout, de robots, d’engins de bureautique, de télétex, etc, etc. c’est fatal. Donc il faut préparer les enfants à entrer dans cet univers informatisé. Or, ce n’est pas tout à fait évident. Mais surtout, il faut être très au clair Sur le fait que personne au monde n’est actuellement capable de dire quels seront les effets de cette informatisation. Les experts les plus compétents sont tous en contradiction sur tout. Non pas sur la technique des appareils eux-mêmes, bien sûr, mais sur les effets psychologiques, sociologiques, économiques, politiques, de cette informatisation. Nous sommes dans une ignorance totale. Pour les uns, il est évident que l’informatique va accroître le chômage, mais d’autres démontrent que l’informatique est créatrice d’emplois. Pour les uns, il est évident que l’informatique est l’instrument par excellence de la concentration des pouvoirs, de la centralisation et du contrôle socio-politique, mais les autres tiennent pour non moins évident que l’informatique est créatrice de décentralisation, d’autonomie des petites unités, de libération. Pour les uns il est évident que l’informatique restitue le pouvoir à la base et fournit de l’autonomie de choix, de décision, et qu’elle est créatrice de relations conviviales multiples. Pour les autres, qu’elle supprime toute possibilité d’intervention, de choix, et qu’elle substitue à des relations personnelles des relations anonymes. Or chacun a des arguments décisifs Et je pourrais multiplier les exemples. Autrement dit, c’est un domaine où nous ne savons rien.

Et il ne faut surtout pas dire que l’informatique est un outil neutre qui sera ce que nous voulons ! En réalité, l’informatique entre dans une société d’un type donné : élitiste, centralisée, concentrée. Où seraient les forces capables d’aller à l’encontre ? Il ne faut pas imaginer que l’informatique va produire un changement du courant social par elle-même. Il paraît vraisemblable qu’elle entraînera d’une part une croissance de l’atomisation sociale et en même temps une centralisation croissante. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il paraît dangereux de préparer les enfants à entrer dans une société informatisée dont on n’a pas la plus petite idée de ce qu’elle peut être et de les y adapter d’avance. Autrement dit, l’enseignement de l’informatique n’est pas tout à fait identique à l’enseignement de toutes les autres matières du programme, ou bien, pour ceux qui s’accordent avec les thèses de BOURDIEU et PASSERON, c’est une matière d’enseignement qui porte à la puissance n les orientations qu’ils avaient détectées.

Mais notre propos ici n’est pas tellement de penser l’informatique en tant que matière à enseigner, c’est l’autre aspect qui doit nous retenir, l’informatique participant à l’enseignement, l’ordinateur, aide ou substitut du professeur. Et il semble que nous soyons en présence alors de deux ordres de questions. L’ordinateur peut-il se substituer à l’enseignant ? Celui-ci, par ailleurs, peut-il accepter d’être un acteur supplémentaire d’intégration sociale par la diffusion et l’accoutumance à l’informatique ?

On a eu quelques illusions il y a une dizaine d’années quant aux possibilités pédagogiques de l’ordinateur. Aux deux extrêmes on vous représentait, soit un enseignement distribué par un ordinateur central, relayé dans chaque classe de tout un pays, et l’enseignement s’effectuant par le complexe « Ordinateur-Télévision-Téléphone ». Un ordinateur à lui seul, convenablement programmé, pouvait distribuer pour tout un pays un même enseignement d’une certaine matière, à un certain niveau. L’autre extrême : l’ordinateur répétiteur pédagogue individualisé. D’une patience inlassable et capable de conduire méthodiquement chaque élève au point de compréhension ou d’exécution satisfaisant. L’ordinateur fera, sans impatience, répéter la phrase d’anglais par l’élève jusqu’à ce que celui-ci l’ait formulée sans faute grammaticale et avec un accent parfait. Des deux côtés c’est absurde. Les problèmes sont malheureusement plus complexes. Admettons d’abord que s’il s’agit d’une transmission de connaissances, l’ordinateur peut être programmé pour ce travail parfaitement bien. Il saura tout, il n’oubliera rien, il communiquera les connaissances matérielles, formelles, sans lacune, et il répétera autant de fois que cela est nécessaire. S’il s’agit de corrections de devoirs, l’ordinateur peut évidemment corriger des épreuves, dire si la solution du problème est exacte ou non, en mathématique, physique, etc. et même détecter où a eu lieu l’erreur de raisonnement. De même, il peut corriger les fautes d’orthographe ou, s’il a été programmé de façon particulièrement sophistiquée », corriger des thèmes et des versions. Ceci étant déjà beaucoup plus contesté par les spécialistes. En réalité, on n’a pas encore d’ordinateur qui soit une machine à traduire de façon satisfaisante. Enfin dans le domaine du contrôle des connaissances, l’ordinateur peut toujours fonctionner tant qu’il s’agit de réponse par « vrai ou faux ». Il ne peut guère aller au-delà. C’est-à-dire que, pour prendre deux exemples dans ce domaine des corrections, d’une part l’ordinateur restera totalement incapable d’apprécier la qualité du style d’une composition française (il ne pourra jamais qu’apprécier la conformité du style à celui que le programmateur a estimé être le bon), encore moins les inventions stylistiques ; d’autre part il restera totalement incapable d’évaluer une nouvelle interprétation des faits historiques ou des opinions philosophiques. L’ordinateur ne pourra jamais corriger des copies sur les « origines du capitalisme » par exemple, ou sur la relation de Kant et de Hegel…

Mais venons-en au plus sérieux : la formule qui s’est répandue partout ces derniers mois était que « les Machines à enseigner rendront caduque l’éducation nationale enfermée dans les murs de l’École ». Je prétends pour ma part que c’est une énorme sottise. Et ceci à deux niveaux. Transmettre des connaissances par des moyens plus efficaces, c’est le même problème que la Télévision. Il est absurde de dire que la TV est la grande concurrente de l’école, ou plutôt ceci dénote la démission des enseignants. La TV transmet quoi ? Un amas informe de connaissances, vous Verrez de façon passionnante un reportage sur les phoques, des films sur les animaux sauvages, une information de vulcanologie, des explications (sommaires) sur tel phénomène économique, une pièce de Shakespeare Ou de Sophocle… (pour les meilleures émissions !) et j’entends bien que tout cela est fort intéressant, mais cela ne constitue ni une culture, ni une pensée. Pour comprendre et utiliser correctement ces informations, ces manifestations, il faut déjà avoir un cadre culturel dans lequel chacune de ces pièces viendra se situer. Il faut avoir un outil intellectuel qui permette d’analyser, de décrypter les significations, de procéder à des comparaisons, etc. Autrement dit : la TV peut servir de complément à une formation intellectuelle et culturelle, sinon elle donne un magma de connaissances absurdes, elle produit une parfaite incohérence mentale et de la confusion.

Une culture ce n’est pas une accumulation d’informations, mais une organisation capable d’assimiler et de mettre en place ces informations. Une intelligence n’est pas un outil capable de répondre aux questions du Quitte ou double, mais une capacité de critique, d’analyse et de synthèse, que ni la TV ni aucun ordinateur ne permettront de développer. Autrement dit, l’ordinateur comme assistant d’un professeur pour la répétition des connaissances, pour l’illustration ou pour la totalisation : oui. Mais il reste parfaitement inerte pour la formation de cette intelligence ou de cette culture. Il peut même devenir un obstacle important. En effet, jusqu’ici l’intelligence a toujours fonctionné à partir des données concrètes (seule l’algèbre ou la mathématique moderne y échappait). On pensait sur des faits rencontrés, sur des expériences effectives, Il y avait un rapport entre la vie et la pensée. On critiquait, à juste titre, les programmes qui faisaient apprendre du Racine à des enfants de treize-quatorze ans qui ne pouvaient guère entrer dans ces finesses psychologiques. Avec l’ordinateur, on passe à un autre type de pensée, il y a modification du mode même, non seulement de raisonnement, mais de pensée : on va travailler sur des informations qui seront toujours abstraites. Précisément parce qu’elles sont totales et globales. Elles ne se réfèrent plus à rien d’expérimental vécu. Je ne peux ici développer cette indication.

Mais nous voyons déjà par ce que nous disions plus haut, apparaître, non pas une modification du rôle des professeurs, mais je dirai le retour à l’essentiel. Et c’est assurément une des qualités importantes de l’informatique de nous mettre au pied du mur pour savoir si nous sommes capables d’assumer notre rôle humain. Ici, en particulier, est-ce que le professeur va cesser d’être un diffuseur de connaissances pour devenir (ce qu’il doit être !) un formateur d’intelligence et un initiateur de culture  » Et ici l’informatique ne peut en rien le remplacer. Mais il devra se battre pour surpasser la logique informatique et la fascination de l’appareil miraculeux !

Et voici un second domaine où l’enseignant-personne » me parait indispensable, irremplaçable dans l’enseignement, un domaine où l’ordinateur ne peut entrer, une qualité irréductible à l’informatique. Le professeur n’est pas, ne peut pas être seulement un transmetteur d’information ; qu’il le veuille et le sache ou non, il est immanquablement pour les élèves une présence vivante, un adulte, qui va être soit un modèle d’identification, soit un vis-à-vis de répulsion. L’élève inévitablement se forme par rapport à Ia personnalité du professeur. Il peut l’admirer, le mépriser, le haïr, le redouter, l’aimer, le rapport humain est inséparable de « l’instruction ». Il y a en même temps apport intellectuel et « in-struction >>, c’est-à-dire construction à la fois d’une connaissance, d’une culture et d’une personnalité. La relation humaine est indispensable à la formation intellectuelle. Aucun ordinateur ne transmettra en fait aucune formation intellectuelle (sinon des capacités abstraites de raisonner juste) parce qu’il n’est qu’un mécanisme et ne présente qu’une voix de robot et un écran glacé de téléviseur. Or, dans la mesure où l’école reste le lieu principal pour les enfants (depuis la réduction du temps passé dans la famille, du rôle de la famille, depuis aussi le développement du travail des mères de famille), il faut, il est indispensable que l’enfant ait une relation humaine à l’école avec des adultes. Le professeur doit (devait déjà, et il y manquait parfois, mais doit absolument, encore plus maintenant !) être un « modèle de vie » dont l’enfant a besoin. Or, ceci comporte deux aspects également indispensables. Tout d’abord nous savons de mieux en mieux, depuis BUBER, que la personnalité ne se forme et ne se développe que dans la relation à une autre personne. C’est parce que je suis quelqu’un qui existe pour l’autre que j’apprends à exister en moi-même. La fameuse relation du Je et du Tu. Je suis parce que Tu es là. Je suis appelé « Tu » par l’autre, et par là je deviens ce que je suis. Or, cette relation me paraît fondamentale dans la pédagogie, dans la relation Maître-Élève. Et peut-être s’il y a eu des réactions dures et négatives de la part des élèves, c’est aussi parce qu’ils se sont trouvés en présence de Professeurs qui étaient sans doute de bons techniciens pour leur faire apprendre des choses, mais pas exactement le vis-à-vis qui permette à l’élève de devenir un « Je ».

Et l’autre aspect est complémentaire, il s’agit encore de la formation de la personnalité : là aussi la psychologie a évolué, on reconnaît maintenant que celle-ci apparaît toujours dans un affrontement à un obstacle, à une discipline, à un interdit. Bien entendu, il ne faut pas que l’autorité, la contrainte, soient telles qu’elles écrasent celui qui en est l’objet. Il faut une discipline, une « loi », mais qui soient telles que l’enfant qui entre en conflit avec ce pouvoir développe ses propres forces, soit capable d’un dépassement. Il faut que la transgression soit toujours possible. La réaction d’une pédagogie non directive contre l’autoritarisme et la rigueur absolue a conduit à une sottise, l’abandon de toute autorité. Autrement dit, tout doit se jouer dans une relation humaine souple où celui qui est investi d‘autorité la manifeste à un niveau tolérable et de façon telle qu‘elle puisse être un facteur de développement de l’autonomie de la personne de l’élève et non pas une « mise au pas » et une conformisation. Or. il est évident que dans tous ces domaines, l’ordinateur ne peut strictement rien ! Il ne sert à rien. Il n’existe pas. Mais la conjugaison : ordinateur-professeur, conduit à magnifier le rôle du professeur, agent de culture d’une part et de formation de personnalité de l’élève d’autre part. Il est maintenant dans cette fonction l’agent décisif de ce que va devenir la génération qui vient, bien plus important que la TV ou l’ordinateur. Mais il est évident que, ou bien il acceptera cette mission, ou bien il sera remplacé par la machine.

Or une autre inquiétude s’est faite jour. L’ordinateur est évidemment un instrument d’intégration et de contrôle social. Nous n’allons pas ici discuter de centralisation ou décentralisation, la question est controversée et « indécidable » pour le moment, malgré, à mon avis, une très forte probabilité en faveur de l’ hypercentralisation. Mais de toute façon avec l’enregistrement des données, l’inter-connexion des fichiers, la rapidité de transmission des informations, on est obligé d’admettre que le contrôle social s’exercera inévitablement et de façon de plus en plus lourde et, en même temps, dans la mesure où l’individu est de plus en plus accoutumé, adapté, familier à l’égard des systèmes informatisés, il tend à réagir de moins en moins contre une telle possibilité. Le gadget électronique n’est pas innocent. Il nous conduit à considérer comme tout-à-fait simple et normal le développement des banques de données et des fichiers de contrôle. Dès lors, l’entrée de l’ordinateur à l’école paraît exactement du même ordre, et présente les mêmes dangers : adaptation de l’enfant à cet appareil, reconnaissance que tout ce que fait l’ordinateur est à la fois compréhensible, utile, efficace et même indispensable, dès lors acclimatation à toutes les applications de ce qui est non pas un appareil, mais un énorme réseau. Bien entendu, cette crainte est tout-à-fait légitime.

Mais j’avancerai alors dans une voie qui est périlleuse, car elle conduit à prendre des orientations inverses des intentions de nos gouvernements quand ils veulent informatiser l’école. Si nous considérons qu’il s’agit d’élever des hommes et non pas de fabriquer des techniciens, si nous pensons d’autre part que l’informatique présente, dans la diversité incontrôlable de ses applications, des dangers extrêmes, j’aurai tendance à considérer alors cet ordinateur en tant qu’ennemi. Je précise bien : je ne dis pas qu’il le soit. Mais il a la potentialité de l’être, et nous n’avons aucune garantie qu’il ne le soit pas. Or, à l’égard d’un ennemi totalement invisible et inconnu, nous n’avons aucune arme, aucune possibilité de nous protéger, et de nous défendre. Tant que la médecine ignorait les microbes, elle ne pouvait pas défendre le malade contre eux. En face de la propagande, j’ai montré par ailleurs que la défense ne consiste pas à faire une contre-propagande (qui reste une propagande !) mais bien à démonter les mécanismes de propagande, à expliquer les ressorts et les processus, à montrer pourquoi telle personne dit ceci, à apprendre au propagandé qui va se passer, sur quoi, en lui, on agit, comment on attend qu’il réagisse et comment il peut déjouer cela. De même encore, un grand spécialiste des tests de personnalité, ayant vu l’extrême danger de leur application, a écrit un livre remarquable pour avertir le public non pas de ce danger, mais du « comment ça fonctionne », comment sont conçues les questions, comment sont interprétées vos réponses, comment les données sont croisées, de façon à ce que le lecteur apprenne à échapper à ce type de classement et de contrôle. Il en est, à mon sens, exactement de même ici. Ce n’est pas en refusant de faire de l’informatique en classe que l’on préservera les élèves. Ils seront possédés par les gadgets et des écoles d’entreprises. Il faut au contraire leur apprendre ce que c’est, comment on s’en sert, ce qui est possible avec ces appareils démonter à la fois l’apparei1 lui-même et la société dans laquelle il se développe, et montrer le réseau de toute l’informatique, pour apprendre à l’élève à se méfier et à critiquer cette évolution. C’est le seul moyen de limiter le contrôle social par l’informatique. Bien entendu, il ne s’agit pas de développer une hostilité systématique (et à la limite de provoquer la destruction des appareils !), ni une mentalité de panique devant un tel pouvoir (ce qui fut parfois le tort dans la propagande antiatomique). Mais il faut partir de la certitude que c’est quand on connaît effectivement une situation que l’on peut la dominer. C’est quand on a analysé les éléments du pouvoir que l’on peut élaborer un contre-pouvoir. C’est toujours à partir une appréhension exacte, approfondie, rigoureuse de la réalité que l’on peut trouver une réponse au défi de cette réalité. Il serait alors nécessaire de concevoir cet enseignement non pas comme : « Comment peut-on se servir le mieux possible de l’ordinateur ? Comment peut-on servir le mieux possible l’informatique ? Comment être, grâce à l’informatique, un agent plus utile au développement de la société ? ». Mais bien : « Comment, connaissant les pièges et les dangers de ce réseau, de ces mémoires ces contrôles qui recouvrent la société, trouver une parade, une riposte pour sauvegarder la liberté de l’homme et sa capacité de jugement ? Comment détourner l’informatique de son orientation évidente pour la faire servir à un contre-pouvoir ? Comment rompre la systématique technicienne précisément en utilisant l’extrême développement de cette technique ? ». Voilà quel est l’enseignement, tout à fait orienté, thématisé, qui peut en même temps mettre l’élève au courant de cet appareillage inévitable et dans une situation de choix, de décision et d’indépendance. Il est évident que ceci implique de la part des professeurs une mutation pédagogique exactement comme le premier point. Il n’a encore jamais été pratiqué, cet enseignement « en partie double », d’une part apprendre une science ou une technique, d’autre part, et en même temps, apprendre la critique à l’égard de cette même science et technique. Il est très intéressant de constater que, ou bien le professeur était tellement séduit, enthousiaste, convaincu de la validité de la science qu’il oubliait totalement la réserve critique. Ou bien ceux qui prétendaient faire la critique le faisaient à partir d’un a priori idéologique (la science est bourgeoise, il faut faire une critique de classe, etc.) qui se situait tout-à-fait en dehors du cadre scientifique, et il faut bien dire que dans ce cas, très souvent, l’enseignement dans sa scientificité et sa technicité manquait de rigueur et d’exactitude. Il faut, autrement dit, accéder à un niveau supérieur de l’enseignement où la critique soit intégrée (mais non pas comme on le faisait souvent en science : on faisait la critique d’une théorie, à partir d’une meilleure…) et effectuée à partir de la connaissance qu’il n’y a pas de science innocente et qu’il faut l’apprendre aux élèves. L’informatique me paraît être le cas privilégié pour faire cette démarche, en même temps qu’elle est le défi qui nous est adressé (peut-être le dernier, avec le génie génétique) pour nous obliger à repenser un enseignement qui permette à l’élève de devenir un adulte capable de procéder à des choix dans un monde d’objets d’informations et de machines. Il va de soi que ces orientations, qui montrent que le rôle des professeurs reste absolument central, vont exactement à l’encontre de l’attente gouvernementale. Mais il serait temps que le corps professoral retrouve 1e sens de sa vocation spécifique et de son pouvoir.

 

Jacques Ellul

  1. Whyte : L’homme de l’Organisation

Version partielle de l’AAP Byod/AVEC

Le document ci-dessous ne comporte pas les annexes. Il s’agit de la dernière version en notre possession, les dates sont susceptibles d’être changées. Seule le document publié au BOEn fera fois….

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Appel à projets « Collèges numériques et expérimentation de projets pédagogiques innovants s’inscrivant dans une démarche BYOD/AVEC » année 2019

Appel à projets opéré dans le cadre du Programme d’investissements d’avenir (PIA).

  1. Motivation de l’appel à projets et cibles

Dans le cadre du Programme d’investissement d’avenir destiné à soutenir le développement de l’innovation numérique pour l’éducation, les collectivités territoriales, en lien étroit avec les académies concernées, pourront répondre au présent appel à projets émis par l’Etat.

L’ambition de cet appel à projets est d’impulser, d’accompagner et de généraliser les projets pédagogiques mettant le numérique au service des apprentissages et de la transformation des pratiques pédagogiques. Il vise pour cela à développer les expérimentations des collèges s’appuyant sur l’utilisation de l’équipement personnel des élèves pour accéder aux ressources pédagogiques.

Ce type d’approche, dit BYOD/AVEC[1] désigne l’usage, dans le cadre scolaire, d’un équipement numérique personnel dont la responsabilité ne relève ni de l’État ni de la collectivité. Ce modèle semble être aujourd’hui une alternative pertinente à l’équipement massif des élèves, à l’allégement du poids du cartable ou encore à une appropriation facilitée de l’outil informatique par les apprenants.

En conséquence, cet appel à projet émis par l’Etat vise les collèges publics et privés sous contrat, en ciblant l’action sur le soutien des dispositifs complémentaires d’équipements à destination des élèves boursiers et des enseignants non encore équipés.

Dans ce but, l’État investit 25 millions d’euros dans le cadre du Programme d’investissements d’avenir pour soutenir les projets pédagogiques innovants basés sur le modèle BYOD/AVEC dans les collèges.

Les projets pédagogiques présentés dans le cadre des réponses à cet AAP, doivent reposer sur le volontariat des équipes pédagogiques concernées qui s’engageront, avec le soutien des académies (accompagnement, formation, ressources…), à mettre en œuvre les innovations pédagogiques proposées. La réponse à l’AAP sera ainsi l’expression de la volonté de chacun des acteurs, collectivité, équipe pédagogique, académie, de faire converger leurs efforts au service du projet sollicitant le soutien du Programme des investissements d’avenir.

Le soutien accordé contribuera au financement de l’équipement de l’établissement pour des dispositifs de prêt individuel aux élèves boursiers et aux enseignants selon les règles de subventionnement prévues par le PIA.

Les réponses devront prendre en compte les contextes territoriaux. A cette fin, elles devront être co- construites par les chefs d’établissement, les équipes éducatives, les académies et les collectivités territoriales partenaires, en y associant éventuellement les services des opérateurs de l’Education nationale présents dans les territoires (Réseau Canopé, ONISEP, CNED).

 

Les collectivités territoriales de rattachement des collèges candidats, en lien avec la DANE, la DSI et les corps d’inspection, les accompagneront dès l’élaboration de leur projet pédagogique. De la définition de ces projets pédagogiques découleront les projets d’investissement pour le numérique dans ces collèges (acquisition des équipements mobiles pour le dispositif de prêt, et financement de l’équipement individuel des enseignants) qui seront proposés au soutien financier de l’Etat dans le cadre de ce programme. Les dépenses éligibles au soutien de l’Etat sont décrites au paragraphe III-6.

Les collèges qui s’engageront sur cet appel à projets pourront s’appuyer sur les retours d’expérience des projets de type BYOD/AVEC menés dans les collèges laboratoires (dits « collèges lab’ ») soutenus par le PIA et retenus en 2017.

Les académies et les collectivités devront répondre à l’appel à projets dans le respect des principes généraux du présent cadre national. Les réponses seront collectées selon un calendrier décrit au paragraphe VI.

  1. Les objectifs du programme d’investissement via cet appel à projets

Le développement du numérique à l’Ecole constitue un volet essentiel de l’aménagement numérique d’un territoire. C’est donc nécessairement un objectif partagé entre l’Etat et les collectivités territoriales. En conséquence, la réponse à cet appel à projets invite au rapprochement, à la réflexion commune et à la mise en cohérence des objectifs et des projets entre les différents acteurs de ces territoires (collectivités, chefs d’établissements, équipes éducatives, et fédérations de parents d’élèves) et à la mise en place d’une gouvernance partagée.

Par l’intermédiaire du soutien aux expérimentations de type BYOD/AVEC, le programme vise à favoriser la réussite des élèves et développer leurs compétences, numériques notamment en :

  • Simplifiant l’utilisation du numérique au service des orientations éducatives et des objectifs pédagogiques ;
  • Adaptant l’utilisation du numérique aux redéfinitions des espaces d’apprentissage grâce notamment à l’aspect nomade des terminaux actuels ;
  • Accueillant les équipements individuels des élèves, pour accéder aux ressources et personnaliser les apprentissages, tout en capitalisant sur l’implication des élèves;
  • Recentrant et rationalisant les investissements, des collectivités et de l’Etat, en fonction de leurs compétences sur les infrastructures, les ressources et l’accompagnement.

 

Les réponses doivent contribuer à favoriser l’innovation pédagogique et la transformation des pratiques pédagogiques dans le collège au service de la réussite scolaire de tous les élèves. Que le projet concerne l’ensemble des classes ou un périmètre limité, il donnera lieu à un suivi et une évaluation permettant d’accompagner la mise en œuvre et dégager les enseignements liés à l’observation du choix du BYOD/AVEC pour l’équipement (accès aux ressources, conditions de réussite, implication des familles, pratiques des enseignants, impact sur les missions éducatives).

Les collèges retenus dans le cadre de cet appel à projets ont vocation à impulser et développer l’écosystème éducatif dans leur territoire :

  • –  en assurant une continuité des apprentissages entre l’établissement scolaire et le domicile familial permettant aux élèves d’être accompagnés en dehors du temps scolaire, notamment par des associations pour l’aide aux devoirs ou toute autre activité liée au numérique pour l’éducation proposées aux élèves par les enseignants. Cette démarche constitue une dimension à part entière d’une pédagogie numérique ; les outils proposés pourront être des outils existants ; l’appropriation de leur usage sera facilitée par les enseignants.
  • –  en contribuant aux dispositifs de formation pour les étudiants et les fonctionnaires stagiaires de l’ESPE, dans un objectif d’observation/ découverte, de formation et de diffusion des bonnes pratiques.

 Les réponses, s’inscrivant dans l’esprit des motivations exposées en partie 1, s’appuyant sur un projet pédagogique et éducatif innovant, sont construites conjointement par les collectivités territoriales concernées et les équipes éducatives sur la base d’un diagnostic partagé, d’objectifs validés par tous (niveau d’équipement collectif et d’infrastructures, moyens nécessaires pour la mise en œuvre du projet pédagogique). Elles peuvent intégrer sur proposition de la collectivité des éléments de la politique éducative locale, notamment dans le champ périscolaire et numérique. Les fédérations de parents d’élèves et acteurs territoriaux associés à l’action éducative sont sollicités en tant que de besoin. Les équipes s’appuieront sur l’expertise des corps d’inspection. Les projets BYOD/AVEC pourront participer aux objectifs définis dans le « Plan national Inclusion numérique » du secrétaire d’Etat au numérique.

Les projets auront pour prérequis une association entre le projet de l’établissement et les résultats de la recherche (en particulier, la formation et l’accompagnement pourront prendre appui sur les résultats des projets e-fran) autour des apprentissages des élèves :

– apprentissages fondamentaux (lire-écrire, compter, respecter autrui)

– préparation aux métiers de demain (connaître et maitriser le code informatique, savoir travailler en équipe, savoir mener un projet, de la phase d’idéation jusqu’éventuellement au prototypage ou la création de start-up)

– apprendre à utiliser le numérique avec discernement, (esprit critique, prévention des addictions, et éducation aux médias — savoir déjouer les manipulations, savoir trier et s’approprier l’information.

III. Principes du programme d’investissement

  • III-1 Un projet pédagogique et éducatif
    • La participation au présent appel à projets implique, au préalable, l’élaboration en lien étroit avec les collectivités territoriales concernées d’un projet cohérent et innovant, aux niveaux pédagogique et éducatif. La subvention par collège, décrite au paragraphe III-6, a pour objet d’accompagner le développement de ce projet. Elle doit être associée à des actions de conduite du changement, en particulier par la formation, l’identification des besoins numériques et leur évaluation.
    • Le projet pédagogique et éducatif présenté dans le cadre de ce programme d’investissement doit être couplé à la mise en place des dispositifs nécessaires pour accueillir des équipements numériques personnels dans les établissements du territoire et permettre l’accès aux ressources numériques dans le respect de la réglementation pour les données personnelles.

Enfin, les projets doivent prendre en compte la situation particulière de chacun des territoires afin de permettre par exemple que :

– des projets existants d’équipements individuels ou collectifs puissent être poursuivis, avec la modalité BYOD/AVEC, sous réserve des conditions d’éligibilité ;

– les territoires les plus en retrait puissent initier une démarche porteuse d’un développement des usages innovants du numérique ;

– les principaux axes de la politique conduite conjointement entre l’Etat et les collectivités au niveau du territoire soient nourris par les objectifs de ce projet :

  • renforcement de l’équité territoriale,
  • résorption de la fracture dans les usages du numérique,
  • cohérence avec les projets développés en collèges dans le territoire.

III-2 Projet d’Établissement

Quel que soit le périmètre du projet BYOD/AVEC sur le territoire, la mise en œuvre du projet BYOD/AVEC se fait au niveau de l’établissement (sur tout ou partie des classes, voir paragraphe III-5), en partenariat avec l’académie et la collectivité.

En conséquence, le projet d’Établissement, par souci d’efficacité et de pérennité, doit fixer un rythme de mise en œuvre adapté au contexte qui lui est propre. Il doit créer les conditions d’un développement harmonieux des usages du numérique des enseignants et des élèves, et des relations avec les membres de la communauté éducative (en particulier les parents d’élèves et les équipes pédagogiques, pour lesquels la modalité BYOD/AVEC est une rupture organisationnelle).

Le projet d’établissement doit également permettre de dispenser une formation au numérique adaptée aux besoins des équipes pédagogiques et éducatives. Il est en particulier possible de commencer par fixer des classes pilotes, ou un niveau pilote, pour expérimenter différentes dimensions du projet avant d’étendre sa mise en œuvre dans l’établissement.

Le chef d’établissement et l’équipe pédagogique veilleront à mener le projet en collaboration avec toutes les parties prenantes : parents d’élèves, élèves, personnels de l’établissement et autres membres de la communauté éducative.

La participation au programme nécessite donc que le chef d’établissement s’approprie sa mission de transformation associée à l’arrivée du BYOD/AVEC dans le pilotage de la communauté éducative comme dans la gestion et la communication de l’établissement. A ce titre, à partir de besoins identifiés, il peut bénéficier de formations ou d’accompagnements spécifiques aux niveaux académique et national.

III-3 Projet partenarial formalisé dans une convention

Le cadre national du présent appel à projets fixe les grandes orientations, le calendrier de sélection et les modalités de soutien.

Chaque territoire (académie et collectivités compétentes) pourra adapter le rythme de déploiement au contexte, avec pour objectif une mise en œuvre dans les classes au plus tard à la rentrée scolaire 2019-2020.

Comme indiqué dans les paragraphes I et II, il est attendu que l’académie et les collectivités partenaires définissent et mettent en cohérence leurs objectifs et intentions d’investissement en matière d’équipements, de services, de ressources, de formation et d’accompagnement afin d’en dégager une ambition partagée.

Cette ambition partagée venant au service de la réalisation du projet pédagogique de chaque établissement doit être formalisée dans une convention, indiquant la façon dont chacune des parties contribue à l’atteinte des objectifs définis en fonction de ses compétences.

Elle indique également les compétences mobilisées localement par les opérateurs relevant du ministère de l’Education nationale.

Elle comporte des indicateurs quantitatifs et qualitatifs d’évaluation des résultats attendus portant notamment sur la qualité de service, le suivi des utilisations, les usages pédagogiques en classe et hors la classe, les usages des ressources numériques, etc.

La convention doit être signée idéalement avant la rentrée de septembre 2019 et, au plus tard fin décembre 2019.

Elle doit intégrer les engagements respectifs des partenaires (la conduite du projet pédagogique et éducatif par les établissements, le plan de formation mis en place par l’académie, les modalités de mise en œuvre des actions relevant de ses compétences par la collectivité territoriale, etc.).

La convention intègre également une description des infrastructures des établissements candidats, qui permet d’en garantir l’adéquation avec le projet pédagogique élaboré. A cet égard, il est demandé que les collèges disposent au moment du déploiement :

  • –  d’un débit Internet permettant le développement attendu des usages numériques, et d’au moins 10 Mb/s,
  • –  des installations électriques et réseaux (bornes Wi-Fi, etc.) permettant l’usage des équipements des élèves et l’accès aux ressources pédagogiques dans de bonnes conditions dans les salles de classe.

Le ministère s’engage à abonder, via les académies, les sommes nécessaires :

  • –  pour la formation des équipes engagées dans les projets (prise en main des outils, intégration aux usages pédagogiques et éducatifs, sensibilisation à la culture numérique, etc.);
  • –  pour contribuer à l’équipement des dispositifs de prêt aux élèves boursiers et à l’équipement des enseignants.
  • –  pour mobiliser les référents numériques en établissement.

Le ministère met à disposition des établissements des ressources et services développés et mis à disposition des communautés éducatives par l’Etat et ses opérateurs (Canopé, CNED ou ONISEP) tels que Eduthèque, EDU bases, ainsi que les ressources numériques des banques de ressources numériques pour l’école[2].

Le ministère mobilise les opérateurs dont il a la tutelle, dont le réseau Canopé pour contribuer à la mise à disposition de ressources, mais également pour la formation et à l’accompagnement des personnels enseignants.

Un accompagnement renforcé des équipes pédagogiques est mis en place par les Délégations Académiques au Numérique pour l’Éducation (DANE) sur la durée du projet, de sa préparation à sa mise en œuvre et à son évaluation.

Cet accompagnement est articulé avec les actions des Conseillers académiques en recherche développement innovation et expérimentation (CARDIE).

Au fur et à mesure de sa mise en œuvre, le programme fait l’objet d’une évaluation coordonnée par les différents niveaux de pilotage (territorial, académique, national).

Les académies s’engagent à informer les collectivités territoriales partenaires des évolutions, progressions et développements des différents chantiers constitutifs de l’action INEE – Innovation numérique pour l’excellence éducative et à recueillir en retour les contributions utiles à la qualité des résultats.

III-4 Préconisations pour les projets

Un ensemble de conseils, recommandations et bonnes pratiques pour élaborer et mettre en place un projet s’appuyant sur le BYOD/AVEC est fourni dans le document « Guide des projets pédagogiques s’appuyant sur le BYOD/AVEC » publié en mars 2018[3].

Par ailleurs, les préconisations pour l’équipement des enseignants, pour l’accès aux ressources, services et prestations associés, sont développées dans le référentiel national CARMO. La version en cours de ce référentiel[4] sert de cadre pour le présent appel à projets.

L’intégration des équipements à l’écosystème numérique de l’établissement fera l’objet d’une attention particulière de la part de l’ensemble des acteurs. De la même façon, un dispositif d’assistance est à mobiliser en cohérence avec les autres projets, ressources et organisations mises en place dans le contexte de la stratégie numérique territoriale.

III-5 Conditions d’éligibilité

Les projets présentés seront retenus à la condition de présenter obligatoirement les caractéristiques suivantes :

  • Ils reposent sur une logique d’expérimentation de la logique BYOD/AVEC dans l’établissement ; à ce titre, les projets déposés devront concerner au moins un quart des classes de l’établissement;
  • Ils résultent d’une écriture participative du projet associant les usagers et résultant d’une réelle gouvernance partagée, traduction du partenariat entre l’académie, le collège et la collectivité territoriale.
  • Ils s’inscrivent dans les ambitions du programme et objectifs décrits aux paragraphes I et II
  • Ils sont donc encadrés par un budget maitrisable de la part de ceux qui en ont la charge et optimisé pour rendre l’opération transférable et adaptable à d’autres collèges au contexte et à l’environnement semblables.

 

Le soutien financier par la subvention décrite au paragraphe III-6 peut concerner :

  • Les collèges ayant déjà reçu un soutien au titre des appels à projet 2015, 2016 et 2017 ;
  • Les collèges lab’ de l’appel à projets 2017 qui n’auraient pas choisi le BYOD lors de leur candidature en 2017 ;
  • Les collèges n’ayant pas été sélectionnés dans les appels à projets suscités.

 III-6 Soutien financier

Les collèges sélectionnés au titre de cet appel à projets ouvrent droit à une subvention exceptionnelle versée par l’Etat au bénéfice de la collectivité compétente pour l’équipement de l’établissement, couvrant :

  • 50 % de la dépense engagée pour les équipements individuels mobiles proposés en prêt aux élèves boursiers qui n’en disposent pas et qui sont concernés par l’expérimentation BYOD/AVEC, dans la limite d’un plafond de subvention de 190 euros par équipement (soit 50 % d’une dépense subventionnable maximale de 380 euros par équipement).
  • 100 % de la dépense engagée pour les équipements individuels mobiles des enseignants concernés par le projet et dont l’équipement n’aurait pas déjà été financé à l’occasion des précédents appels à projets, et ce dans la limite de 380 euros par équipement.

Lorsque l’Etat est compétent juridiquement pour l’équipement des établissements, le taux de prise en charge par l’Etat est fixé à 100% soit un plafond de 380€ par élève et par enseignant.

La subvention de l’Etat pourra faire l’objet du versement d’un acompte d’un montant représentant 50 % des sommes demandées.

Les subventions versées au titre du présent appel à projets ne pourront dépasser 25 millions d’euros.

Les équipements individuels mobiles proposés en prêt aux élèves boursiers doivent pouvoir être ramenés à domicile, afin de s’inscrire dans les finalités du présent appel à projets et assurer l’équité avec les élèves déjà équipés personnellement. Des conventions de mise à disposition devront être établies pour faire le lien avec les familles.

 Constitution et sélection des dossiers

  • IV-1 Constitution des dossiers

Le dossier de candidature est réalisé pour chaque collège par les académies, en lien étroit avec les collectivités, sur la base de la trame proposée en annexes : une annexe décrivant le projet et une annexe de type classeur/feuilles de calcul avec des données chiffrées.

La première annexe comprend :

  • le projet pédagogique ou éducatif innovant porté par les équipes pédagogiques.
  • le diagnostic partagé des acteurs locaux sur les moyens nécessaires pour sa mise en œuvre
  • si nécessaire, les objectifs du projet territorial auquel s’intègre le projet.
  • profil du collège
  • les objets du financement demandés.

La deuxième annexe comprend en particulier un tableau de description des coûts du projet, avec identification des types de dépenses, la répartition des élèves boursiers/non boursiers par établissement candidat et la couverture Etat et/ou collectivité.

L’ensemble de ces éléments sera intégré au dossier de candidature qui sera mis à disposition des porteurs du projet. Les dossiers seront transmis à l’adresse appels-a-projets-dne@education.gouv.fr.

  • IV-2 Sélection des dossiers

Une commission de sélection des projets se réunira au cours du second trimestre de l’année 2019 pour étudier les candidatures.

Celle-ci réalisera son examen sur la base d’une liste hiérarchisée par les porteurs de projets.

La commission de sélection veillera à ce que l’ensemble des établissements retenus reflète la diversité des territoires.

La commission pourra, le cas échéant, demander aux porteurs de projets des précisions ou compléments sur la réponse apportée à l’AAP.

  1. Modalités de versement de la subvention

La subvention « Collèges numériques et expérimentation de projets pédagogiques innovants s’inscrivant dans une démarche BYOD/AVEC » sera attribuée par l’académie à la collectivité concernée.

  1. Calendrier

Les dossiers complets seront transmis à l’adresse appels-a-projets-dne@education.gouv.fr avant le 15 mai 2019.

[1] BYOD : Bring Your Own Device ; AVEC : Apportez Votre Equipement personnel de Communication

[2] Banque de ressources numériques pour l’école : http://ecolenumerique.education.gouv.fr/brne/

[3] Guide disponible sur Eduscol : http://eduscol.education.fr/cid128686/guide-des-projets-pedagogiques-s-appuyant-sur-le-byod-avec.htm

[4] CARMO : Cadre de référence pour l’accès aux ressources pédagogiques via un équipement mobile : eduscol.education.fr/carmo

 

Version en espagnol d’éduquer avec le numérique

La version en espagnol de mon livre « éduquer avec le numérique vient de sortir :

http://www.editorialpopular.com/Libro/Tecnologias-digitales-en-la-escuela-ISBN-978-84-7884-751-8-CODIGO-PRO,000454

 

 

 

« Éduquer avec le numérique », 2ème édition revue et augmentée

Ce 14 février 2019  sort la deuxième édition de mon livre « éduquer avec le numérique « . La première édition date de 2016, c’est donc trois années qui sont prises en compte dans cette version revue, actualisée et augmentée. L’ouvrage passe de 197 pages à 227. Certaines parties ont été enlevées (environ une vingtaine) et d’autres ont été ajoutées (environ une trentaine).

Vous trouverez la présentation ici :

https://esf-scienceshumaines.fr/pedagogie/280-eduquer-avec-le-numerique.html

Attention toutefois, aucun signe distinctif sur la couverture, il faut aller à la page de garde sur laquelle est écrit : » nouvelle édition enrichie » ou regarder le nombre de pages.

Quel est l’intérêt de cette nouvelle édition :

– c’est la prise en compte de problématiques récentes qui n’étaient pas présentes dans la première édition,

– c’est la continuation d’une démarche, engagée depuis de nombreuses années, pour essayer de construire un cadre dans le domaine de l’éducation pour définir la place à donner au numérique, à l’informatique

A plaisir de votre lecture, et bien sûr de vos commentaires

A suivre et à débattre

Bruno Devauchelle

La dépression collective, émergence de la première crise d’un monde numérique ?

Si l’on met de côté les provocations et autres propos insensés tenus par quelques un(e)s, les mouvements auxquels nous assistons depuis plusieurs mois sont surtout le signe d’une forme de « dépression collective ». Dépression d’autant plus étonnante qu’elle n’est pas basée sur la perte d’un sentiment d’auto-efficacité, la plupart de ceux qui s’expriment dans la rue pensent qu’ils peuvent arriver à changer le cours des choses, mais plutôt à un manque « d’estime de soi ». Même si cette analyse est un peu caricaturale et trop rapide, elle permet toutefois d’aborder la question des éléments de contexte qui peuvent amener à ce que nous nommons dépression collective. Nous vivons depuis maintenant 50 ans la montée en puissance de l’informatique dans la société. Après avoir concerné le monde des entreprises et du travail en général, l’informatique s’est offert une place de premier choix dans notre vie quotidienne allant jusqu’à devenir un « allant de soi », marquant ainsi le caractère quasi inéluctable de la généralisation de l’informatique en arrière-plan de ce que l’on nomme désormais numérique. Dans le même temps c’est cette même informatique qui a transformé le travail et l’a complexifié en automatisant de plus en plus de tâches routinières. Ne négligeons pas non plus le développement d’un chômage considéré par certains comme structurel et dont l’informatisation des tâches pourrait être au moins une cause partielle. N’oublions pas non plus que d’autres évolutions de la société peuvent aussi augmenter ce sentiment dépressif tout en ayant un habillage de progrès : contrôle des naissances, vieillissement etc.… mais aussi complexité des activités professionnelles, augmentation de la pression de rentabilité/performance, mobilité …

En allant plus loin dans l’analyse de ce qui est en train de se passer, il nous faut prendre quelques objets symboliques et tenter d’identifier en quoi ils peuvent participer de l’émergence d’une dépression collective.
Les réseaux sociaux numériques (RSN) ont ouvert un vaste champ d’expression. Presque sans contrôles, ces RSN donnent à chacun un sentiment de puissance de sa parole proportionnelle aux retours qui en est fait par le biais des likes, des commentaires, des vues, des reroutages, etc… Rapidement un vertige peut prendre l’usager surtout lorsqu’il a l’impression que ce qu’il dit a de l’audience. Mais cette audience se traduit parfois en monnaie (rémunération au clic) ou en influence (organisation d’évènements) en popularité. Attention, la moindre baisse va enfermer celui ou celle qui s’exprime dans une mise en question angoissante. Confronté à l’audience des médias classiques, chaque contributeur souhaite s’élever à leur niveau, et, suprême récompense accéder à leurs colonnes ou tribunes. D’ailleurs les mêmes qui accèdent à cela sont prompt à attaquer leur crédibilité : si je parviens à autant de popularité par les RSN, alors quelle confiance puis-je avoir en des médias qui m’obligent à passer par des « censeurs »… ou jugés comme tels. De plus les RSN associent émotion, popularité et immédiateté ce qui renforce leur impact, leurs effets. Ils sont le symbole de cette ambiguïté, nous sommes en même temps célèbres et inconnus, efficaces et inaudibles… de quoi se sentir mal.

Les sondages sont aussi un élément du paysage fabriqué par les médias traditionnels. Il suffit d’ne lire quelques présentations de résultat pour comprendre qu’ils affirment des opinions, des postures et même parfois des votes alors que ce ne sont que des expressions verbales à chaud en réponse à des questions parfois orientées. D’ailleurs les répondants ne s’y trompent pas qui délibérément répondent avec un niveau de réflexion bien éloigné de celui qu’ils auraient dans un bureau de vote ou encore s’ils répondaient en public. Cette forme d’immédiateté que permet le sondage ne peut être confondu avec ce qui est le fond même de la pensée des personnes. Les professionnels du secteur, habitués à ces critiques, font d’ailleurs tout un discours qui leur permet de continuer leur travail (marché) et d’encourager les médias à les utiliser, caisse de résonnance bien pratique. Mais c’est l’effet de ces comptes rendus de sondage qui tendent à modifier la perception du réel. Un mouvement social modeste peut être porté aux nues ou décrié sur la simple lecture d’un sondage, aussi douteux soit-il. Dès lors le public devient-il curieux de ces affirmations péremptoires qui renforcent ou infirment son mouvement. La dépression collective trouve dans le sondage un premier miroir qui la rend supportable et la conforte

Les médias en continu ont en permanence besoin d’alimenter leur propos. Aussi la récurrence thématique est-elle le moyen privilégié de présentation, imposé par le moyen technique. En ligne ou sur l’écran de la télévision le média en continu va amplifier temporairement tel ou tel fait en le répétant chaque fois qu’un fait, aussi minime soit-il va se produire. Il faut alors donner l’impression d’une nouveauté constante, un renouvellement pour maintenir le lecteur/spectateur dans le flux (théorie du flow). Malheureusement dès que le flux souhaité se modifie, la déprime peut surgir, impression de disparition, d’enfouissement. Ces médias assurent une identité collective, étonnamment renforcée lorsqu’ils sont violemment attaqués et dénigrés. Si les réseaux sociaux numériques permettent de construire l’identité, les médias de flux en sont une caisse de résonnance. Le sentiment d’exister doit donc associer les deux vecteurs. La persistance dans la durée devient à un moment le seul moteur de ce sentiment au risque de perdre la substance même de la dépression qui passe alors à une manifestation formelle au lieu d’être l’expression d’un mal-être réel. La mise en place d’un débat public et ouvert est une réponse très intéressante à suivre. Elle échappe en grande partie aux médias classiques, mais aussi aux nouveaux médias, et remet en avant la confrontation verbale directe comme première. A l’instar du psychanalyste, le grand débat est le divan collectif de notre déprime.

La perte de certains repères physiques ne semble pas a priori avoir un impact sur le sentiment de mal-être. Il ne faut pas négliger l’importance de la modification des repères spatio-temporelles qu’apportent les moyens numériques. Immédiateté, proximité, accélération, territorialisation etc.… sont des éléments de ces changements apportés au temps et à l’espace. Ces repères physiques sont remplacés ou augmentés de nouveaux repères produits par les moyens numériques disponibles et de plus en plus utilisés dans la sphère personnelle et professionnelle. L’exemple des communications téléphoniques et vidéo illustre bien cette nouvelle perception de la distance à l’autre. La crainte de la séparation vient renforcer l’utilisation de ces moyens au point de les rendre si habituels que leur dysfonctionnement est source d’inquiétude potentielle. L’accélération permise est aussi celle de la productivité et donc l’attente d’un retour de cette productivité. Si les moyens numériques augmentent un sentiment de pression, ils n’apportent que très imparfaitement une récompense de l’acceptation de cela. L’invisibilité ou l’incompréhension des processus numériques à l’œuvre augmente dans certains cas l’angoisse, surtout lorsqu’il y a des défaillances techniques. L’utilisateur quotidien est le plus souvent perdu face à une panne numérique, il doit appeler à l’aide.

Un article récent (https://www.lemonde.fr/politique/article/2019/01/30/malaise-democratique-la-france-fissuree_5416415_823448.html) de Françoise Fressoz (Le Monde) publié le 30 janvier 2019, était intitulé : « « Gilets jaunes », grand débat… Les Français sont-ils encore capables de faire société ? » Cette dernière expression me semble être emblématique d’une urgence éducative et sociale. On trouve une explication de cette expression sous la plume de Jacques Donzelot dans un article intitulé : » Faire société » en France ? (Jacques Donzelot, Dans Tous urbains 2015/2 (N° 10), pages 10 à 11) en écho au livre éponyme publié en 2004, mais qui concernait la politique des villes en France et aux Etats Unis. Cette expression semble bien avoir un positionnement spécifique dans l’évolution de nos sociétés et est en lien avec des travaux nord-américains (mais pas seulement) et rejoint les notions d’empowerment ou mieux encore de capabilité issue des travaux d’ Amartya Sen. L’idée essentielle est celle de la possibilité d’agir dont il faut s’emparer, comme le font certains en ce moment, revendiquant une auto-efficacité.

En 2015, répondant à une question sur le rôle de l’école dans une société qui se questionne face au fait numérique, je répondais : il ne suffit pas de se limiter en éducation au « vivre ensemble » mais bien permettre aux jeunes de « faire société », et c’est cela qui manque au système éducatif actuel. En avançant cette proposition, je voulais signifier l’insuffisance de la proposition républicaine et démocratique actuelle face aux évolutions de la société, en particulier numériques. Je voulais aussi signifier un renversement dans la mission éducative de l’école passer de l’intégration dans le monde à la construction du monde. Le seul vivre ensemble me semblait alors bien insuffisant, la suite semble prouver que je n’avais pas tort. Ainsi « faire société » et développer cette capacité chez chacun des jeunes et des adultes c’est choisir d’assumer une responsabilité active face à une dépression collective dont la légitimité ne peut être contestée. Mais le constat ne suffirait pas, tout éducateur se doit de participer au développement d’une éducation qui permette de faire société, de réinventer la société.

A suivre et à débattre
BD

Scandaleux, manipulation

A ma grande surprise, en étant sur le portail d’Orange ce matin 24 janvier 2019 , j’ai pu voir apparaître ce bandeau

 

 

 

Voilà comment les commerciaux, les politiques, les manipulateurs de tous poils essaient de transformer la réalité…. par des sondages en ligne de cette forme….
A suivre et à débattre
BD

Une année qui commence bien ?

Bien au chaud derrière mes écrans, une bonne année 2019…, vraiment ?

Pendant ce réveillon, les écrans se multiplient. Non pas les écrans de nos ordinateurs tablettes et autres téléphones ou encore téléviseur, mais les écrans à nos prises de conscience pourtant nécessaire en ce début d’année. Faire la fête, choisir un bon repas, aller dans des destinations encore inconnues etc.… autant de moyens d’éviter la réalité du quotidien. Les artistes, en particulier humoristes, nous rappellent à juste titre qu’il est parfois (souvent ?) souhaitable de sortir de nos tristesses quotidiennes, ne serait-ce que deux heures. Et pourtant, tout dans cette fin d’année doit nous alerter : disparités sociales fortes et en même temps inconscience de notre confort de vie occidentale, consommation effrénée en même temps que sentiment d’autodestruction collective, numérique généralisé en même temps que modification des repères culturels et sociaux etc…
En 1973, il y a eu le grand choc pétrolier, peu s’en souviennent, certains week-ends, il était même interdit de circuler en voiture. En 1973 tous les jeunes manifestaient en France contre le service militaire à 18 ans. En 1973 les jeunes dénonçaient déjà la dérive. Je me souviens, en classe terminale, de cette journée de travail en commun parents, élèves, professeurs, organisée par les responsables de l’établissement scolaire (des pères jésuites…). Après des ateliers d’échange animés par les élèves (ceux qui avaient d’ailleurs organisé la première grève dans l’établissement), une synthèse des travaux avait permis l’expression de ce propos : « vous, les adultes, avez lancé une société tirée par des chevaux qui sont devenus fous et que vous ne maîtrisez plus ». Quelques mois après, le pétrole étant redevenu une denrée d’insouciance, c’est le chômage structurel qui commençait à s’installer. Mais plus encore c’est une idéologie fondée sur la réussite individuelle et libérale qui s’installait insidieusement. C’était la fin des trente glorieuses.
La guerre 39-45 avait donné naissance à une société qui rêvait de solidarité, de partage. Mais rapidement les rêves se sont trouvés bousculés par la réalité : celle de la décolonisation, celle de la diminution de la domination du monde agricole et rural, celle d’une industrie qui devait produire toujours plus, celle d’une société qui puisait dans les ressources naturelles pour s’offrir croissance, progrès, science et espérance de vie. Aujourd’hui encore, et les comparaisons internationales le confirment, nous héritons encore en partie de ce rêve : sécurité sociale, retraite, impôts, travail, santé etc… Mais nous ne le savons plus. Ecoutons cette vidéo proposée par l’INA : https://www.ina.fr/video/S608021_001/l-an-prochain-j-arrete-de-travailler-!-il-etait-une-fois-les-resolutions-video.html Dans ces propos dont certains ont trente ans, on retrouve cet individualisme, cette envie de profiter pour soi de la possible consommation… Et pendant toutes ces années, nos politiques ont abondé dans ce sens, sans même s’apercevoir du vide qui se creusait sous eux.
Les récents évènements, des gilets jaunes aux féministes, de l’assassinat de Jamal Khashoggi aux manifestations (et manifeste) contre le réchauffement climatique, de la problématique des migrants à celle des intrigues politico-policière de cette fin d’année, tous concourent à nous rappeler que nous continuons sans réfléchir à autre chose qu’à notre bienêtre matériel, ici, maintenant, quoi qu’il en coûte pour les autres. « Chacun pour soi » semble être le poison instillé dès 1973 et peut-être même 1968 et qui depuis ne s’est pas départi. Depuis toutes ces années, une technologie s’est imposée dans toutes les strates de nos sociétés : l’informatique. Dans son histoire comme dans son fonctionnement, cette technologie s’appuie sur la tension constante entre l’individualisme et le collectivisme. Entre les GAFAM et mon smartphone il y a une sorte d’alliance objective qui s’est faite, du moment que ma personne est préservée. Le plus pervers est d’assister à l’utilisation du potentiel collectif du numérique (les réseaux sociaux numériques) pour servir des causes individualistes. Des meneurs font croire au collectif et s’appuient sur les pulsions individualistes.
L’utopie fondatrice d’Internet est bien mal en point, au moins pour celle des mouvement alternatifs américains expliqués par Fred Turner dans son livre : « aux sources de l’utopie numérique » (C et F Editions). L’utopie Internet n’est pas celle des discours des leader de la Silicon Valley. Lisons aussi ce beau livre : Visages de la Silicon Valley (M.B. Meehan et F. Turner, du même éditeur) pour comprendre que les chevaux fous de 1973 ne sont toujours pas calmés. Des alertes se font jour ici et là, comme en 2008, mais nous les ignorons. Peut-être faut-il croire que nous avons décidé de ne pas entendre les bruits qui grondent derrière nos écrans.
La concomitance de publication du numéro de Books de décembre janvier « La terre est plate, l’emprise des croyances » avec le numéro de Télérama de cette fin d’année 2018 « Croire » n’est pas un hasard. Nous préférons croire que voir. L’éducation doit prendre sa part, en particulier le monde enseignant. Si les revendications qui émergent sont elles aussi individualistes, alors s’en sera fini de la possibilité de construire une autre société. Comme dans la salle de classe on entend chez certains adultes : « si l’autre il a eu, moi aussi je veux », « c’est pas moi c’est l’autre ». Si des éducateurs s’en tiennent à ces propos, il y a alors à désespérer du monde éducatif. Après plus de 40 années passées à essayer de transformer l’école, l’éducation, il risque de ne me rester que l’action individuelle (individualiste) prônée désormais par certains (cf. Yann Arthus Bertrand sur LCP récemment) comme seul mode d’action ou plutôt comme dernière chance. Encore faut-il que les forces du bien commun ne soient pas mises à mal par la collusion entre les forces du bien individuel et du bien de plus favorisés.
Les moyens numériques sont-ils une chance pour construire ce monde, comme le rêvaient les utopistes ? Allons voir derrière les écrans au lieu de nous laisser endormir par eux !

A suivre, l’année prochaine
BD