« Éduquer avec le numérique »

Mon troisième livre sort le 2 janvier, il sera dans les bacs des libraires le 12 janvier.

Pour se le procurer allez sur le site du « Café Pédagogogique« , il est offert pour toute adhésion à l’association CIIP qui le porte et dont je suis l’actuel président. Les éditions ESF Sciences Humaines ont effectué un beau travail de relecture et de mise en forme qu’il faut saluer et remercier.  Le livre est aussi accessible en commande sur leur site.

Merci aussi à Philippe Meirieu qui a souhaité cette publication et l’a préfacée.

Merci à François Jarraud, rédacteur en chef du Café Pédagogique qui accueille chaque vendredi ma rubrique sur les TIC en éducation dans l’expresso.

Ci-dessous la couverture :

 

Les usages « ordinaires » du numérique sont au cœur de l’évolution des pratiques des enseignants

A l’occasion du salon de l’éducation, la société Econocom a souhaité publier des interviews de « spécialistes » du numérique en éducation en réponse à l’interrogation du directeur exécutif de leur groupe : « Comment rendre réelle et massive, l’entrée du numérique dans nos écoles ? » . Mon interview a été publiée en ligne ici : https://www.digitalforallnow.com/bruno-devauchelle-education-usages-numeriques-enseignants/

Cependant ce texte ayant été « ajusté » pour des raisons éditoriales, j’ai souhaité publier le document dans son intégralité. En accord avec la société, voici donc le document complet (rédigé par Fleur Boure à partir d’une interview téléphonique).

Usages expérimentaux vs. usages ordinaires

Quels sont les avantages de l’utilisation des outils numériques en classe ?

Avant de répondre à cette question, il faut commencer par distinguer deux grandes catégories : les usages innovants, ou expérimentaux, et les usages ordinaires. Ces derniers sont souvent mis de côté par les média alors qu’ils sont les moteurs fondamentaux de l’évolution pour les enseignants : aujourd’hui, un grand nombre d’entre eux ont fait évoluer une partie de leur façon de travailler à l’aide des outils numériques.

Avant les outils numériques, nous étions contraints par les manuels scolaires, les systèmes de reprographie et de projection en classe. Le premier usage ordinaire que l’on peut donc citer, c’est l’amélioration des supports, qu’il s’agisse des supports visuels diffusés dans la classe, des supports papier remis aux étudiants ou des supports mis en ligne sur différents espaces de partage, internes à l’établissement ou non.

Le deuxième avantage, c’est l’enrichissement des sources d’information. L’enseignant n’est plus limité à son espace documentaire ou à celui de l’établissement. Le fait de disposer d’un espace d’information beaucoup plus large peut lui permettre, s’il le souhaite et s’il en a la capacité, de compléter les contenus de son cours.

Enfin, le troisième avantage que l’on observe dans les pratiques ordinaires et qui est beaucoup plus fréquent qu’on ne le pense, c’est l’adoption par les enseignants d’une culture de la communication qui leur permet d’osciller entre les messageries électroniques, les réseaux sociaux, les environnements numériques de travail ou d’autres outils.

Après, pour les enseignants expérimentateurs, beaucoup d’autres usages se mettent en place. Les premiers ne sont pas vraiment nouveaux. Par exemple, tout ce qui relève de la correspondance scolaire et se faisait par papier, prend désormais des tours différents avec les nouveaux moyens de communication et la coopération entre classes à distance ou l’utilisation des réseaux sociaux pour enrichir l’interactivité et l’interaction, à l’intérieur de la classe ou avec des intervenants tiers. Une autre aide très forte apportée par le numérique, c’est la possibilité de faire produire des images, du texte ou des supports par les élèves.  Depuis très longtemps, les enseignants leur font faire des exposés et des recherches, avec le numérique, cela prend une dimension différente.

De temps en temps, des outils un peu particuliers émergent. En ce moment, on parle beaucoup de mind mapping (carte heuristique). Ce n’est pas particulièrement récent, mais cela prend de l’essor, d’abord chez les enseignants innovants, avant de se diffuser chez les autres.

S’affranchir de l’exposé magistral du professeur

On va encore plus loin quand on entre dans le cadre de l’enseignement assisté par ordinateur, pour le dire très frugalement. Cela peut aller du webdoc à l’application multimédia, en passant par la classe inversée ou les supports vidéo… En fait, les outils numériques permettent de s’affranchir de la situation de l’exposé effectué par le professeur.

Là où le numérique trouve ses limites, ce n’est pas tellement dans la technique – même si elle peut être limitative – mais dans l’institution elle-même.

Quand un professeur d’arts plastiques dispose d’une heure de cours par semaine au collège, il doit faire son cours sur cette heure et n’a pas la possibilité d’en regrouper plusieurs. Dans ce cas, comment peut-il mettre en place des stratégies durables pour intégrer le numérique avec, par exemple, de la recherche d’information ou du retravail d’images ? Que ce soit avec des crayons et du papier ou avec un ordinateur, pour l’approfondissement du travail, une heure, c’est insuffisant. L’organisation scolaire est presque en opposition avec certaines potentialités du numérique. Les enseignants renvoient donc au hors classe : les élèves les plus appliqués avancent en dehors des heures de cours et les autres, malheureusement, ne le font pas. C’est un des inconvénients de l’usage du numérique quand il n’est pas piloté :  certains élèves sont donc très peu autonomes dans leurs apprentissages.

Savoir Accepter l’incertitude et l’inattendu

Q – L’adoption – ou non – des outils numériques par les enseignants est-elle liée à leur âge ?

La question n’est pas celle de l’âge mais de la disposition d’esprit. Quand un enseignant est en classe avec les élèves et s’aperçoit que l’apprentissage ne se fait pas, il peut se dire que les élèves sont nuls et qu’il n’y a rien à en tirer ou comprendre qu’il faut transformer ce qu’il fait. Dans ce second cas, c’est gagné d’avance.

Il faut avoir cette double capacité à améliorer ses contenus et à s’adapter aux élèves pour faire en sorte qu’ils puissent obtenir le meilleur de soi-même. Et cela dépend du regard que l’on a sur les élèves mais aussi sur soi. Certains enseignants, en particulier ceux qui sont les plus fragiles dans leur identité personnelle, doivent se rassurer avec des règles, beaucoup d’organisation et de longues préparations. D’autres sont plus à l’aise et peuvent improviser au moment où ils sentent qu’ils en ont besoin.

« Il faut être capable d’accepter l’incertitude et l’inattendu dans la classe pour inventer des solutions adaptées… C’est comme ça que l’on porte l’innovation. »

Bien sûr, 80% à 90% des enseignants cherchent à améliorer leur enseignement. Sauf que l’on ne montre pas toutes ces petites adaptations quotidiennes. Si, dans les établissements scolaires, on valorisait ces petits pas, davantage d’enseignants intégreraient le numérique.

« On montre toujours les bonnes pratiques, mais prenons aussi parfois des petites choses en exemple. Quand un enseignant utilise une vidéo en classe alors qu’il ne l’a jamais fait auparavant, qu’il va la chercher, la prépare, la montre à ses élèves, il se met en danger et franchit un pas. »

Des résistances ancrées dans l’inconscient collectif

Q – Rencontrez-vous parfois des résistances au numérique du côté des parents d’élèves ?

Les reproches que l’on peut entendre à propos de la tablette ou de l’utilisation d’Internet sont profondément ancrés dans l’inconscient collectif. Un collègue, qui fait beaucoup de classe inversée ou dialoguée, m’a raconté qu’une étudiante est venue lui demander si, sur ses trois heures de classe, il pouvait en instaurer une où « il fait cours ». Bien sûr, il fait cours tout le temps, mais elle voulait un moment où il lui dise ce qu’il faut qu’elle sache. Cela illustre l’écart entre la représentation sociale de ce qu’est apprendre aujourd’hui et ce que l’on peut faire pour réellement apprendre.

Cette question est aussi biaisée par un autre problème, celui de l’évaluation qui est intimement lié au principe d’économie. Dans un système donné, les élèves vont essayer d’obtenir le meilleur résultat en en faisant le moins possible. C’est normal, le cerveau fonctionne comme ça. Quand un élève sait que pour réussir un examen, il vaut mieux qu’il suive un cours magistral plutôt que d’essayer d’avoir une réflexion, il va naturellement demander qu’on lui fasse un cours magistral.

Pour prolonger un peu le sujet, il est intéressant d’observer le déploiement de l’usage des smartphones dans les classes, en particulier au lycée. Pour les enseignants qui ont choisi d’autoriser leurs élèves à les utiliser en classe (avec pertinence !), savoir s’ils vont aller sur Internet ou sur Facebook n’est pas un problème pour peu que l’activité pédagogique dirige réellement leur attention. Les élèves s’empressent d’aller sur Facebook quand ils perdent le sens et l’intérêt de ce qu’ils apprennent. Autoriser l’utilisation du smartphone permet de montrer qu’il apporte autre chose que Facebook et fait retomber l’émulation qui pousse les élèves à se cacher pour aller sur Internet.

Mais, dans toutes les expérimentations qu’on a menées, en présence ou à distance, on retrouve systématiquement le cas de l’élève qui ne rentre pas dans l’apprentissage scolaire. Que ça soit avec des moyens numériques ou non, il y aura toujours des dérives : tant que le modèle de scolaire ne changera pas, il y aura toujours des élèves pour râler.

« L’innovation ne vaut que si elle est partagée par tous »

Pour surmonter ces résistances, il faut donc mettre davantage en avant les « petits pas ordinaires » ?

Il faut montrer ces usages ordinaires et les rendre acceptables dans les établissements scolaires. Un collègue, qui explore les liens du numérique avec l’enseignement des lettres au lycée, m’a dit un jour qu’il était seul dans son établissement, que les autres enseignants n’avançaient pas. C’est un exemple parmi d’autres.

L’innovation ne vaut que si elle est partagée par tous. Quand Laurence Juin a initié les premières twittclasses, elle a fait le tour du monde pour en parler et a essaimé un peu partout… Mais, au final, ça touche moins de 10% des enseignants.

« Il faut que les chefs d’établissement et le management d’académie, dans le privé comme dans le public, valorisent ces pratiques numériques. Il ne s’agit pas d’en faire des objets magiques mais de vraies évolutions. »

Former au plus près de la réalité du terrain

Quels conseils pourriez-vous donner à un chef d’établissement pour mieux accompagner le déploiement d’outils numériques ?

La formation est importante, mais attention à ce que l’on met dedans. Souvent, c’est assimilé à une journée de stage au cours de laquelle un intervenant vient dire ce qu’il faut faire. Or la formation, en particulier avec le numérique, passe aussi par la mise en action. Il y a un danger à former l’enseignant dans un lieu où le matériel est hyper performant puisque, quand il va revenir dans son établissement scolaire, il peut se dire « chez moi, ça ne marche pas ». Il faut articuler des sorties ponctuelles, pour montrer l’étendue des possibles, et une formation au plus près de la réalité du quotidien.

Le ministère de l’Education nationale apporte des supports, comme le réseau Canopé, mais il faut les utiliser au plus près du terrain. Si on veut aider un établissement à avancer, il faut une vraie stratégie d’accompagnement de proximité.

Un exemple de réussite, c’est le déploiement et l’utilisation des logiciels d’orientation, de notation ou de gestion de la vie scolaire, qui a favorisé un élan d’acculturation au numérique et la mise en place de petites stratégies d’autoformation.

« L’utilisation de logiciels de toutes sortes est entrée dans les mœurs. La dimension pédagogique du numérique reste le dernier espace un peu obscur dans lequel l’enseignant peut encore choisir ce qu’il fait. Il faut l’épauler pour qu’il soit le plus à l’aise possible sur le sujet mais, malheureusement, le monde scolaire dans sa forme actuelle n’est pas forcément adapté à ça. »

Réconcilier le « dans l’école » et le « hors l’école »

Un basculement est en train de s’opérer : d’un côté, les élèves et les enseignants sont hyper équipés ; de l’autre, les établissements ne disposent pas d’assez de moyens. Il y a un vrai problème d’accompagnement de proximité des élèves, pour les aider à développer des pratiques un peu différentes de celles qu’ils ont au quotidien, et des enseignants, qui doivent être rassurés.

« Il faut réconcilier le « dans l’école«  et le « hors l’école« , pour les élèves comme pour les enseignants. Il ne s’agit pas d’assujettir l’un à l’autre, mais de faire en sorte qu’il y ait une compréhension mutuelle. »

Un texte dans la revue Réalités Familiales

A la demande de la revue de l’UNAF, cet article  « Apprentissage : le numérique comme vecteur de motivation » est publié dans le numéro 114-115 de 2016 : (télécharger : Devauchelle – RF 114-115 – Familles connectées-17)

En voici la présentation :

Les écrans et les outils numériques sont omniprésents dans le quotidien de chacun, dès le plus jeune âge. Comment les familles composent-elles avec cette situation ? Dans un monde technologique en mouvement, y a-t-il des règles et des principes fiables sur lesquels les parents peuvent s’appuyer ? Comment tirer le meilleur de ces technologies tout en préservant ses enfants du « pire » ? C’est à cet exercice que l’UNAF s’est attelée en invitant une vingtaine d’experts à contribuer à ce numéro de Réalités familiales. Dans une optique résolument positive et pratique, les différentes interventions d’experts et acteurs de terrain décryptent, expliquent et proposent des moyens d’agir. Bruno Devauchelle, professeur associé à l’Université de Poitiers et directeur du département IME (Ingénierie des médias pour l’éducation) a participé à ce numéro avec son article « Apprentissage : le numérique comme vecteur de motivation », à découvrir page 54.

En savoir plus : http://www.unaf.fr/spip.php?article20659

Commande à : realites.familiales@unaf.fr

La responsabilité face aux technologies numériques, addict à l’électricité ?

Dans un article bizarrement titré « Comment faire attention au design de l’addiction ? » Hubert Guillaud évoque la responsabilité des concepteurs de produits matériels et logiciels dans leur capacité à concevoir leurs produits pour susciter l’attention, voire l’addiction. :
http://internetactu.blog.lemonde.fr/2016/11/19/captologie-quelles-limites-pour-le-design-de-laddiction/ Tandis que le titre du lien évoque la captologie et ses limites (captologie-quelles-limites-pour-le-design-de-laddiction ?), cet article nous renvoie à plusieurs questions sur la dépendance, cyberdépendance, ou encore addiction aux technologies. Alors que d’aucuns fustigent simplement les écrans, on peut tenter d’analyser deux postures, celle du récepteur et celle du producteur de contenus. C’est d’abord cette deuxième posture qui est interrogée dans cet article en s’appuyant sur le designer Tristan Harris qui interroge l’éthique de conception. De manière douce, Hubert Guillaud fait remonter à la surface la dimension paradoxale de ce propos en signalant qu’appeler des entreprises à limiter leur capacité à inciter, à acquérir et utiliser leur produit (ce qui leur permet de le vendre et d’en vivre) est en contradiction avec la limitation de cette capacité au nom de l’éthique (ce qui risquerait de limiter leurs ventes).

Nous avons là une forme intéressante de débat, voire de controverse. Si on ajoute à cela le pouvoir que s’octroient les responsables étatiques, on voit apparaître un trépied de responsabilité : d’un côté le concepteur du produit, d’un autre l’utilisateur et enfin d’un autre le régulateur étatique. De quoi s’agit-il au fond : peut-on laisser des entreprises concevoir des produits qui attirent les utilisateurs en se basant sur des procédés de manipulation ? Cette volonté qu’a toute structure sentant qu’elle a un pouvoir sur des individus, que ce soit l’état ou une entreprise n’est pas nouvelle. On peut même considérer que les politiques ont été les premiers à utiliser des méthodes proches ou parfois éloignées, mais toutes dans le même but soumettre les individus. Si la méthode forte, esclavage, crime, etc.… s’estompe progressivement, elle est remplacée par la méthode douce, scolarité, publicité, propagande, manipulation etc… Car l’objectif reste le même soumettre l’autre à ce qu’on lui propose. Masi désormais pour le soumettre, il semble plus pertinent de le convaincre de se soumettre lui-même. Ainsi le déploiement de l’école repose-t-il sur cette idée. Il suffit d’entendre les commentaires fait sur ce que fait ou pas l’école quand il y a un problème dans la société. Dans l’imaginaire de nombre d’entre nous l’école a pour but d’amener les jeunes à une forme de docilité aux règles du monde des adultes, pour qu’ensuite ils puissent l’intégrer sans poser de problème. C’est pourquoi la multiplication des « éducations à » s’est multipliée. On trouve l’écho de cette crainte dans les critiques récurrentes de la jeunesse depuis l’aube de l’humanité.

Nous voilà donc en présence de ce problème de manipulation qui, bien au-delà de l’article cité, est avant tout une question philosophique, mais aussi anthropologique et bien sûr psychologique. Le summum de la manipulation réussie c’est lorsqu’elle rentre dans le concert des représentations sociales. Alors que l’on interroge les écrans, les logiciels informatiques et autres technologies, on oublie que la technologie fondatrice est-elle admise sans aucun recul critique, hormis pour sa fabrication : l’électricité. Dans certains lieux on parle de « fée électricité » (nom donné par Raoul Dufy au tableau conçu en 1937). Pour le dire autrement, l’addiction à l’électricité est devenue inconsciente. On ne pourrait plus s’en passer. Ce qui est fondamental pour la vie c’est « l’énergie ». L’électricité est aujourd’hui devenue le symbole premier de cette énergie. Même si d’autres énergies sont utilisées, celle-là englobe, domine progressivement toutes les autres. Le summum de la réussite d’une manipulation c’est la « naturalisation ». Pour le dire autrement quand quelque chose nous semble naturel, il faut se questionner pour savoir si l’on ne nous a pas manipulés pour penser cela.

T. Harris semble dédouaner l’individu manipulé en laissant presque entendre que celui-ci n’y peut rien, tant les techniques de manipulations sont puissantes. On peut même penser que nous ne sommes, nous humains, que de simples machines « manipulables ». Pavlov et ses réflexes conditionnels n’est pas loin. Nous même avons parfois l’envie de penser que la scolarisation n’est qu’un espace de manipulation dont les enseignants sont les plus brillants acteurs. Quand on demande à l’école ce qu’elle peut faire face aux écrans, on tente d’opposer deux manipulations : celle de la société incarnée par ses techniques et celle d’une institution étatique. Dès lors il faut dépasser cette opposition et aller du côté des questions philosophiques comme celle posée par Jean Paul Sartre dans « les jeux sont faits ». Pour le dire autrement et sommairement, sommes-nous libres ? Et cela renvoie à la question de savoir à quelles conditions et comment une éducation peut permettre la liberté. L’école, sensée libérer le peuple du joug des dominants (Condorcet), ne propose qu’une autre forme de joug… C’est pourquoi il faut probablement être dans le questionnement permanent face à ces tentatives de manipulations. Cela renvoie bien sûr à la responsabilité individuelle, mais aussi collective qui se construit dans ce que l’on peut appeler le « faire société ». Mais laquelle ?

Un peu de paternité à Lilliad ce 17 novembre

Ce 17 novembre l’Université de Lille 1 inaugure son Learning Center « Lilliad ». Je n’y serai pas, et ne suis pas invité à cet évènement.

C’est une grande joie pour moi de voir ce projet aboutir alors qu’il y a près de 10 ans le Conseil Régional du Nord Pas de Calais m’avait sollicité pour travailler avec eux sur ces projets de 5 Learning Center. J’avais conçu pour le Conseil Régional un ensemble de documents que je souhaite vous faire partager.

Outre la vidéo que vous pouvez télécharger à cette adresse : www.brunodevauchelle.com/lcproj.mp4

Voici trois photos extraites de cette vidéo qui vous montrerons que notre projet de 2008 est désormais « Incarné » dans Lilliad. Que les acteurs de ce projet en soient tous félicités et remerciés. Quand à moi, je garde de ces projets un souvenir intéressant dont la source initiale était ce texte : Les maisons de la connaissance, écrit en 2000.

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Kokoroe, une aventure à suivre ?

Le site kokoroe.fr est une start’up créée par trois femmes qui ont pour ambition de « secouer » l’offre d’enseignement (allez sur leur site pour découvrir le concept). L’approche atypique qu’elles proposent mérite qu’on y regarde de plus près, d’autant plus qu’elles ont obtenu des soutiens importants de leur initiative.

Elle s’appuient sur l’idée de rassembler des passionnés et c’est à ce titre qu’elles m’ont contacté. Autour de quelques questions elles ont donc mis en ligne mes réponses. La limite éditoriales imposées de 4000 signes est bien sûr un frein pour des gens comme moi qui sont « un peu bavards ». En tous cas l’interview est accessible ici. Merci à Elise Covilette pour cette sollicitation.

Pour aller plus loin, je vous propose la totalité de ma réponse ci-dessous. C’est un peu long, mais cela permet d’avoir des détails qu i peuvent intéresser :

-Votre blog est dédié à la veille et l’analyse TICE, pouvez-vous nous en dire plus pour nos lecteurs ?

Je suis un très ancien utilisateur des réseaux en ligne. Mes premiers essais remontent au minitel (en 1984 pour la fabrication d’un serveur) et aux systèmes de réseaux de l’époque appelé BBS (Bulletin Board System). Très rapidement j’ai participé à des échanges en ligne dans divers réseaux disponibles à l’époque où Internet n’était pas encore standardisé. La puissance d’échange permise par les réseaux, en particulier Internet et le HTML, m’a amené à développer un site Internet personnel en 1995. Ce site a été complété par une liste de diffusion qui avait pour nom « veille et analyse TICE » créée en 1997. Cette liste était un moyen d’échanger au sein d’un réseau d’enseignants intéressés par ce développement de l’informatique et d’Internet dans le milieu scolaire. Utiliser le mail était à l’époque un moyen de partager, en sécurité, des idées avec des gens clairement identifiés. Cette liste de diffusion s’arrête en 2004, au moment où j’ai créé ce blog qui aujourd’hui encore continue de vivre à côté du site initial.
En passant de la liste de diffusion au blog, j’ai souhaité partager encore davantage mes réflexions et les échanges liés à ces réflexions avec les lecteurs. Ce que j’écris sur le blog est lié à ma vie professionnelle mais aussi à des expériences personnelles. C’est pourquoi il rencontre un public assez large au sein du monde de l’éducation et au-delà. A côté de ce blog, et ce qui explique le peu de messages publiés en ce moment, je tiens une rubrique voisine dans le site : « Le Café Pédagogique ». Chaque semaine je publie un billet depuis la rentrée 1992. Cette exigence d’écriture suppose bien sûr d’avoir du matériau, mais mon activité professionnelle et une veille constante sur Internet alimentent la réflexion. A la différence du Café Pédagogique, le blog est moins directement lié au monde scolaire. Cela permet d’aller parfois dans l’univers de l’enseignement supérieur, la recherche, la formation continue, mais aussi la vie en société à l’ère du numérique.
La reconnaissance de ce blog est étonnante. Je suis surpris de voir que nombre de billets ont été repris aussi bien pour des formations que des concours professionnels (CAPES de Documentation par exemple). Sans effectuer une analyse de mon lectorat, je suis souvent étonné de voir que je suis lu aussi bien dans les salles des professeurs que dans des bureaux du ministère de l’éducation. La philosophie de mon blog est de partager mes questionnements avec ceux que cela intéresse. Je n’exerce aucune démarche publicitaire spécifique. Lors de la publication d’un billet il est automatiquement relayé sur les principaux réseaux sociaux. Mais ce qui me semble essentiel c’est que ce que j’écris amène les lecteurs à avancer dans leur réflexion. Je préfère avoir 500 lecteurs vrais que 5000 visiteurs qui ne font que cliquer pour afficher la page…

-Vous avez débuté dans l’enseignement en 1979 à Quimper, quelles sont les grandes évolutions que vous avez pu constater dans l’univers éducatif ? – Aujourd’hui, les TICE occupent-elles une place suffisante dans l’enseignement à votre sens ?

Avant d’être enseignant à Quimper, j’étais surveillant dans un établissement scolaire qui avait un studio de télévision. J’ai rapidement pu participer à cette activité et me former. Plus jeune je rêvais d’orientation professionnelle dans les médias audiovisuels… mais… Dès mon arrivée dans l’enseignement la question de la vidéo et du cinéma en milieu scolaire s’est posée comme une évidence pédagogique. En lycée professionnel, le goût des élèves pour les écrans m’était rappelé chaque jour par leurs interventions en cours. Ce goût, personnel, pour les médias et les technologies de l’information et de la communication s’est rapidement trouvé conforté par le développement de l’informatique dans les professions pour lesquelles je formais des élèves en lettres et en histoire. La rencontre inévitable s’est produite lorsque j’ai pu travailler en lien avec les enseignants des matières professionnelles qui utilisaient l’informatique, en tertiaire comme en industriel. En 1983, nous rêvions de programmation et y formions certains de nos élèves. Très rapidement cela a été abandonné au profit de l’utilisation des logiciels (en particulier bureautique). Préparer des élèves à entrer dans la vie professionnelle en 1985 c’est leur donner les moyens d’utiliser les logiciels bureautiques ainsi que quelques logiciels de type comptabilité, pour être employable.
Pour l’enseignement général nous explorions alors le langage logo, et surtout les logiciels pour l’enseignement. Des pépites d’inventivité étaient proposées, mais se heurtaient aux limites des machines : vitesse, graphisme ergonomie. Certes l’arrivée des premiers macintoshs faisait rêver, mais le prix en faisait une machine difficile d’accès. Après cette première vague en deux pôles, professionnel et enseignement, est arrivée la vague multimédia en 1990, environ.

La diffusion des CD ROM et surtout l’évolution du graphisme, de la couleur et de l’interactivité avec la machine sont à la base d’une deuxième évolution : celle du multimédia interactif. Cette période ouvre de nouveaux possibles, mais l’enseignement en reste éloigné, alors que la formation continue va commencer à s’en emparer. Le coût et l’évolution rapide des standards et des matériels va freiner l’enthousiasme d’autant plus que l’impulsion des ministères depuis 1985 commence à s’étioler et que la vague d’enthousiasme retombe. De nouveaux langages auteurs apparaissent : Hypercard sur Macintosh, Guide sur PC et d’autres come Présentation ou Toolbook voire Director de Macromédia ou Authorware par exemple. C’est en fait le début d’un changement important qui va d’abord voir émerger le concept d’hypertexte puis celui d’hypermédia et plus généralement celui de « lien ». A la base de l’interactivité informatique, le lien devient le moyen pour l’utilisateur de choisir vers où il veut s’orienter dans un espace numérique. Il peut ne plus être guidé par le concepteur mais diriger lui-même sa « navigation » dans l’espace numérique qui lui est proposé. C’est à ce moment aussi que la numérisation vidéo commence à toucher le grand public. Chacun peut désormais accéder à la conception vidéo numérique. Si la technicité requise reste forte, la démocratisation de ce champ d’activité est annonciatrice de ce qui va se produire près de vingt années plus tard avec le développement des vidéos en ligne.
C’est l’arrivée du web et du HTML entre 1993 et 1995 (en France) qui va relancer le questionnement global de la société française et de l’école pour les Technologies de l’information et de la communication. Il faudra attendre 1997, et cinq rapports parlementaires (dont ceux de Messieurs Sérusclat et Gérard qui concernent particulièrement l’école) pour que les politiques s’emparent de la question de la place que pourrait prendre le numérique dans la société et donc la manière dont l’école pourrait s’en emparer. Internet va être au centre des préoccupations des enseignants, le WEB 1.0 permet de découvrir le droit à la publication en ligne pour tous. Il ouvre aussi la possibilité d’accéder à une formidable bibliothèque. Les enseignants vont d’abord tenter de s’approprier pour eux-mêmes ce phénomène. Quand en 2000 arrive le Brevet Informatique et Internet (B2i) dans le monde scolaire, la surprise laisse rapidement la place au scepticisme : comment valider ces compétences qu’on ne maîtrise pas nous-mêmes disent la plupart des enseignants. N’est-ce pas éphémère ce brevet dont on ne comprend pas bien ce qu’il veut apporter en particulier dans le domaine de l’évaluation des compétences que l’on commence à qualifier de numérique ? Contrairement à ce qui semblait apparaître, il semble bien que l’école reste très méfiante face à ces nouveautés.
Il faudra plusieurs années et l’émergence des nouvelles pratiques symbolisées par les Réseaux sociaux numériques qui à la suite des blogs vont faire basculer dans ce qu’il est convenu d’appeler le WEB 2.0 pour qu’une nouvelle dynamique se fasse jour. Dans le même temps, entre 2004 et 2006 le monde scolaire tente de contenir d’une part les inégalités scolaires en créant le socle commun de connaissances qui inclut le B2i et il encadre les pratiques en créant les Environnements Numériques de Travail. Plutôt que de s’attaquer au coeur de l’enseignement, le ministère de l’éducation promeut un ensemble de moyens numériques qui vont « encercler » l’école et les enseignants. On ne touche pas à l’institution scolaire, on lui impose des outils numériques qui vont organiser petit à petit l’orientation, l’accompagnement, l’évaluation. Les évaluations par notes sont désormais informatisées, le cahier de texte se numérise, l’orientation s’informatise. Petit à petit les disciplines prennent la mesure de la place du numérique, en particulier celles qui sont directement concernées comme les mathématiques et la physique. Mais globalement le monde scolaire reste attentiste.
C’est la généralisation des vidéoprojecteurs, le développement des terminaux mobiles (ordinateurs portables, tablettes, smartphones), et la généralisation des environnements numériques de travail et plus largement l’acceptation du fait numérique qui vont transformer le paysage culturel de l’école. Ne pouvant faire fi, elle tente de faire face. Les politiques tentent bien maladroitement de relancer un énième plan numérique, mais sans véritable conviction. De plus ils prennent la décision de fondre le B2i dans les disciplines et d’introduire un enseignement du code. La timidité des initiatives prises fait écho aux hésitations qui sont présentes depuis le début des années 1980. On est étonné de lire en 2016 des propos étrangement proches de ceux qui se tenaient déjà en 1983. L’école est parvenue à se maintenir, telle la statue du commandeur, elle a résisté aux Don Quichottes qui rêvaient d’une révolution scolaire mais qui continuaient d’agiter leurs lances dans le vent sans parvenir à cibler leurs objectifs. Pendant ce temps les concepteurs et les marchands de ces technologies ont réussi le pari d’entrer dans toutes les poches des jeunes et dans les foyers familiaux sans rien demander à l’école, ni même rien lui proposer….

-Dans quelle mesure les TICE contribuent-elles à changer la pédagogie du professeur ?
L’observation des différentes pratiques permet de comprendre que le premier effet du numérique est l’enrichissement de la pédagogie en place. On peut l’affirmer en analysant les équipements et les usages dans les établissements. On relève désormais la domination de la vidéo projection dans les salles de cours, l’instrumentation des supports utilisés par les enseignant repris le plus souvent d’Internet et l’usage de plus en plus large des communications numériques et du mail au smartphone en passant ou non par les services grand public. Si l’on regarde les pratiques pédagogiques, on parlera de pédagogie enrichie ou augmentée.

Pour tous les enseignants qui rêvent de changer les pratiques pédagogiques et didactiques les TICE peuvent être un formidable levier mais aussi un miroir aux alouettes. Pour les enseignants qui veulent développer des pédagogies actives, les TIC apportent des ouvertures intéressantes : faire produire les élèves, développer la collaboration, recherches des informations et des sources variées, communiquer à distance, travailler en autonomie etc… Par contre nombre de situations révèlent le risque de gadgetisation. L’exemple du tableau blanc interactif (TBI) est révélateur du sous-emploi d’une fonctionnalité (l’interactivité) promise comme très pertinente mais en réalité trop complexe à mettre en œuvre. L’interactivité vendue comme avancée majeure est en réalité un gadget pour la plupart des enseignants. Seuls quelques-uns savent tirer profit au-delà de l’effet nouveauté ou du gadget. Malheureusement on confond souvent nouveauté technique et changement pédagogique. Or certains enseignants tirant profit d’une nouveauté technique sont tentés de s’offrir une vitrine en argumentant un peu vite sur le pédagogique. Or à y regarder de plus près on trouve des questions abordées il y a longtemps sans ces technologies et qui paraissent « innovantes » grâce à la technique.

Il y a aussi la possibilité de rêver à une autre école, une autre manière d’enseigner et d’apprendre qui, s’appuyant sur le potentiel des technologies permettraient une modification plus globale du système scolaire. Du coup les changements pédagogiques seraient pris dans une évolution des espaces, du temps, des interactions et des informations que les moyens technologiques rendent désormais possible. Ce serait alors l’idée de concevoir le lieu de l’apprendre (ce qu’on appelle aujourd’hui encore l’école) comme un lieu dans lequel l’enseignant et les élèves co-construisent des connaissances au sein d’un environnement qui offre avec les moyens numériques ou non des modalités d’activité beaucoup plus riches et variés.
On ne peut se suffire de changer la pédagogie des professeurs, même avec des technologies, il faut tenter de penser le monde scolaire dans son lien avec l’évolution de la société sous l’effet du développement des TIC. Or une analyse des pratiques politiques montre qu’il n’y a aucune pensée dans ce sens. Les seules initiatives pouvant penser que cela va dans ce sens est la mise en place par le ministère d’une valorisation des « bonnes pratiques » ou des « pratiques innovantes » mais en ayant toujours soin que cela s’inscrive dans un cadre qui reste acceptable pour l’institution.

-Et pour finir, avez-vous une maxime qui résume votre philosophie d’enseignant ?

Enseigner c’est partager, c’est faire passer, c’est autoriser l’apprendre de l’Autre.

Ils sont tous nuls !

A lire certains propos, parfois un peu rapides, les jeunes seraient nuls dans le domaine de l’informatique et dans le numérique. Ces propos sont souvent accompagnés de cet argument : « il ne faut pas croire que les jeunes maîtrisent le numérique parce qu’ils sont nés avec ». La conséquence logique est donc qu’il faut leur enseigner « les bonnes manières » et « les connaissances vraies » qui sont seules capables de leur garantir la véritable maîtrise du numérique. On ajoute à cela, dans l’argumentaire employé, que si l’on ne fait pas cet enseignement (qui serait obligatoire de préférence) on va approfondir les inégalités face aux usages du numérique et donc les inégalités sociales. Le propos est fort, l’ambition non moins. Cet argumentaire est d’autant plus fort qu’il est employé depuis longtemps pour justifier les différentes disciplines d’enseignement (anciennes et nouvelles) et plus globalement le système scolaire et même l’école. Certains savent donc ce qui est bon pour les autres et entendent bien le leur imposer. On le sait l’invention de l’école a cette coloration, jadis religieuse, puis citoyenne et républicaine. Il suffit de voir le nombre de fois où l’on demande à l’école de traiter tel ou tel problème social ou autre pour comprendre qu’elle est le bras armé des adultes envers la jeunesse, le bras armé de la raison des anciens par rapport à l’impulsivité, l’ignorance de la jeunesse. Les différentes conceptions de l’enfant traduites par l’idée d’une pâte à modeler, ou encore d’un adulte miniature, sont porteuses de cette idée qu’il faut imposer aux jeunes, même si c’est de manière douce, le monde et la forme d’organisation des adultes tout en espérant qu’elle leur permettra d’éviter les dérives de ce monde adulte.

Ce besoin de renforcer la mainmise du monde adulte sur le numérique à plusieurs origines. En premier lieu, le sentiment d’insécurité du monde adulte face au numérique amplifié par une certaine ignorance. Ensuite la prise de conscience d’une généralisation presque inattendue dans sa vitesse (à peine quinze années) et dans son ampleur (2/3 de la population de la planète désormais concernée par le téléphone portable). A cela s’ajoute une sorte de sentiment d’impératif paradoxal envers l’équipement des jeunes qui est voulu et craint en même temps par les adultes : ils imposent l’informatique à la maison et dans la poche des enfants et en même temps se demandent ce qu’ils en font et comment leur donner les « bonnes manières ». Evidemment inviter l’école à s’en emparer n’est que la suite logique… de ces inquiétudes dans les familles. Pour rejoindre notre analyse du premier paragraphe, les adultes, en permettant le développement du numérique, se sentent débordés par les « manières de faire » des jeunes. Ils préconisent donc de considérer que celles-ci ne sont pas bonnes, suffisantes, réelles et donc d’imposer celles qui conviennent au travers de préconisations, réglementations et autres référentiels. On ajoute la question de l’influence des médias et on renforce l’éducation aux médias et à l’information.

L’étude des comportements des jeunes montre pourtant un paysage beaucoup plus nuancé. Cela impose donc de réfléchir à ce que les adultes veulent imposer aux jeunes, pourquoi, comment, une fois que l’on a décrit le paysage des jeunes. Ce paysage est de fait très contrasté et les écarts de maîtrise de l’environnement numérique quotidien de chacun sont très importants. Mais ce qui est essentiel c’est que lorsqu’un jeune souhaite développer ses compétences, il recourt d’abord à ses pairs avant d’aller voir du côté des adultes et des éducateurs. Si besoin le jeune ira à la recherche en ligne pour compléter son information puis ses connaissances. Deux mécanismes clés sont à l’œuvre : l’entraide (coopération, collaboration, solidarité) et l’autoformation (pris au sens large incluant l’expérientiel, entre autres). Le formalisme scolaire qui propose lui son chemin propre n’est pas rejeté, mais il côtoie avec plus ou moins d’effet le chemin de connaissances que construit le jeune. Plus que le formalisme scolaire, la méfiance des jeunes à l’égard de l’école tient surtout à la forme essentielle de celle-ci qui repose sur le travail individuel et le suivi rigoureux des consignes des adultes. Il y a une tension entre deux manières de s’approprier un environnement nouveau : d’une part une forme sociale d’autre part une forme scolaire. Or ce qui change le plus vite, en ce moment, c’est la forme sociale. Y a-t-il un fossé entre les deux mondes ? Non, ou tout du moins pas encore, car le poids de l’école dans l’insertion sociale est tel qu’il impose son modèle comme point de passage obligé.

Ce que l’on peut analyser pour le numérique n’est pas identique pour tous les savoirs enseignés à l’école. Tous ne sont pas directement en lien avec des pratiques sociales. Le renversement de l’enseignement des langues au début du XXIè siècle avec le CECRL est une illustration de la tentative de réconciliation. De même le B2i allait aussi dans ce sens. On a aussi vu du côté de l’expérimentation scientifique le besoin de faire du lien à l’envers (l’école précédent le social) au travers d’initiatives comme « la main à la pâte », « les Savanturiers » et autres « jeunes chercheurs »… Nombre de ces idées et réflexions ne sont pas nouvelles, mais elles prennent actuellement une importance nouvelle du fait de la recomposition du paysage social sous l’influence du développement de la place de l’information communication dans les sociétés actuelles. Or le monde adulte est en train de s’apercevoir de cette recomposition et tente de reprendre la main.

Il ne suffit pas de fustiger l’incompétence des jeunes, de fabriquer des référentiels, de scolariser le numérique. Il faut une réflexion plus globale et systémique. Les notions de flux et de dynamique de développement sont au centre de cette réflexion. Le modèle scolaire n’est pas adapté aux différences que l’on observe, et surtout son mode de traitement des différences qui au nom parfois des principes d’égalité ne veut pas assouplir son organisation verticale et horizontale. Si nous reprenons nos deux éléments clés vus plus haut, entraide et autoformation, il est temps que le monde scolaire se demande comment les prendre en compte de manière approfondie et pas seulement en surface. Nous avons à plusieurs reprises invité à une pédagogie basée sur l’accompagnement structurant pour aller dans ce sens. Malheureusement le sens des mots n’étant pas perçu de la même manière (les représentations mentales et sociales), cette expression n’est pas comprise dans le sens dans lequel nous l’entendons. C’est pourquoi nous invitons à prolonger la réflexion en mettant l’accompagnement structurant dans une perspective de développement de l’entraide et de l’autoformation chez les jeunes.

A suivre et à débattre
BD

Art du discours… et pas seulement numérique…

Prendre la parole est un art ! pas une technique seulement. Parler (s’exprimer par oral ou par écrit) c’est tenter d’influencer l’autre, celui ou celle qui reçoit la parole. Qu’on le veuille ou non tenir parole c’est envisager la possibilité qu’elle soit reçue. Après l’oral, l’écrit (rappelons la méfiance de Socrate) a élargi le champ du discours. L’informatique rebaptisée numérique tant elle s’est fondue dans le paysage informationnel et communicationnel, ouvre désormais un nouveau champ du discours accessible à tous, comme l’oral (mais pas comme l’écrit, longtemps réservé à quelques-uns). Si les moyens de faire discours se sont multipliés, c’est l’ampleur de la diffusion de ces discours qui a aussi changé. Le temps du livre dominant est en train de s’estomper progressivement dans l’ordre du discours au profit d’un temps de la conversation. En effet après le développement du discours journalistique est apparu celui du discours des polémistes. Il est de bon ton d’être polémiste, même quand on est journaliste, c’est une nouvelle forme de spectacle du discours après celui dénoncé par Pierre Bourdieu, le débat binaire fort présent dans les années 1970 – 1980 dans les médias. Une forme de discours ne supprime pas l’autre, mais l’enrichit d’armes rhétoriques nouvelles. Il suffit d’aller sur des forums ou des espaces de débats dans des réseaux sociaux pour observer ces comportements en évolution dont les plus spectaculaires sont les « trolls ». Car l’une des particularités d’Internet et du web c’est d’avoir permis de nouvelles formes de prise de parole qui ont élargi le champs des possibles et donc amené chacun à avoir la possibilité de s’exprimer. C’est la multiplication des formes visibles de la parole qui est en particulier nouvelle : que ce soit pour le jardinage, la cuisine, la parentalité, la maladie, la critique cinématographique etc… chacun peut désormais parler et écouter, voir être écouté. On comprend donc qu’une éducation à la prise de parole et à l’écoute est essentielle. Lire et écrire ne suffisent pas !!!

Mais prendre et tenir la parole, c’est utiliser donc des procédés qui visent à convaincre (au sens large) l’autre (ce à quoi ce billet prétend, lui aussi bien sûr). Même si les contenus peuvent être importants, il est surtout frappant de remarquer que d’aucuns utilisent des formes particulières pour renforcer, pensent-ils, la force de conviction, de persuasion, de conversion de leur parole. En voici, ci-dessous, quelques-uns qui peuvent évidemment renvoyer à des lectures particulièrement riches sur le sujet : « Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens » de J.L. Beauvois et R.V. Joule (PUG, 2002, rééditions multiples), ou encore « petit traité d’autodéfense intellectuelle » de N. Baillargeon (Lux 2006).
Cette liste n’est évidemment pas exhaustive et peut constituer aussi bien un cadre d’exercice, qu’une grille d’analyse et de repérage de ces tentatives de manipulations et donc de la nécessité que nous avons de les neutraliser :

– Attaquer l’auteur et non pas les propos qu’il tient
Commencer son propos en dénigrant ou magnifiant l’auteur avant de citer celui-ci ou au moins d’évoquer ce que l’on veut mettre en avant de sa pensée. Nous le faisons assez naturellement lorsque l’on admire quelqu’un. On l’utilise assez souvent lorsque l’on est opposé aux idées de la personne voir même à la personne elle-même (rivalité, jalousie, intérêt).

– Insérer dans la présentation d’un propos des remarques, commentaires défavorables, dénigrant, ironiques, ou à l’opposé.
En insérant dans le cours de la phrase des petites remarques désobligeantes, je diminue la personne ou le propos. Exemple « Monsieur Machin, chapeau toujours à l’envers, homme politique connu, un de ces menteurs, qui inaugure la foire a déclaré… »… Ces remarques et commentaires peuvent parfois aller très loin : « Monsieur Truc, universitaire, dans sa tour d’ivoire, ne risque rien de là où il est pour discourir ».

– Rassembler un patchwork d’idées dans un texte en donnant l’impression d’une cohérence par l’usage habile des mots de liaison, en vue de faire passer son opinion
A partir d’une thématique sur laquelle on souhaite se faire connaître, on exprime son opinion, sa croyance, en rassemblant un grand nombre d’informations éparses qui vont toutes dans le même sens. Quelques bonnes liaisons et une justification de la valeur de l’auteur par une biographie enrichie permettent ainsi de laisser penser que ce patchwork est un vrai travail d’enquête.

– Mettre en gras, couleur, majuscule, souligné,… une partie du texte
Dans un texte écrit, mais aussi parfois à l’oral, la mise en relief d’un passage du texte ou une idée oriente le lecteur. Ex : ce que j’ai à dire, et cela me parait être le plus important, c’est que… » est une manière utilisée pour essayer d’augmenter la persuasion de mon idée. Par écrit, quand dans un texte, certains passages sont mis en gras ou souligné, ils attirent l’œil et orientent la lecture. Il est difficile de résister à l’attirance de ces passages sauf quand ils dépassent un seuil et perdent de leur visibilité.

– Utiliser uniquement des mots valises qui peuvent être repris pour ou contre la même thèse
L’exemple de Franck Lepage ou de ma « boite à mot », illustre cette manière de faire. On prend un sujet, on collectionne les thématiques et sous parties en en retenant les mots emblématiques et ensuite on en fait un texte qui fait de vous quelqu’un de brillant sur le sujet.

– Invectiver, à la limite de l’injure l’auteur
Critiquer un auteur, au-delà du simple dénigrement, s’appuie sur l’invective, la mise en cause, la suspicion. Les informations proposées sont peu discutables car pas étayées autrement que sur des on-dit ou des informations de troisième main (il m’a dit qu’on lui avait dit que…). Concernant les personnalités publiques c’est une pratique courante. Dès lors que vous devenez visible auprès d’un public plus large, cela a de bonnes chances d’arriver. Nombre de polémistes utilisent ce procédé. Récemment quelques affaires ont montré que la limite avec le harcèlement moral est très proche… même avec les humoristes.

– Extraire un passage, une citation, de l’auteur sans se soucier du contexte dans lequel ce passage se situe
Ce procédé est utilisé quand on veut à tout prix convaincre. En citant, hors contexte, tel ou tel document parce qu’il renforce mon opinion l’idée que je veux faire passer, on arrive ainsi à développer un faisceau de fausses preuves. Soit on cite le livre ou l’auteur qu’on n’a pas lu, soit on extrait simplement une courte citation qui conforte ce que l’on dit, sans se soucier du contexte. C’est un reproche courant fait aux travaux fait dans des mémoires professionnels ou universitaires.

– Ne pas chercher à connaître l’auteur d’une citation que l’on a extrait ou non de son contexte
Le procédé consiste à n’attaquer un auteur que pour un seul travail qu’il a réalisé alors qu’il en a bien d’autres. Les artistes sont souvent victimes de cela surtout lorsqu’une production ne plait pas ou qu’elle change trop l’image que l’on a de l’artiste. C’est aussi le cas lorsque l’on parle de l’auteur en ne regardant que le produit dont on dispose sans le situer dans l’ensemble de la progression de son travail. Souvent un texte publié à un instant précis est situé dans une chronologie (une diachronie diront certains).

En conclusion de ces quelques cas, on est surpris que des gens dits de qualité, de par leurs études, leur position sociale, leur réputation, se laissent tenter par ces procédés. Si l’usage est parfois volontaire, il est souvent inconscient. Dans ce cas, on peut imaginer deux possibilités (au moins) : être soi-même dans un univers qui utilise couramment ces propos (ce que l’on observe dans les médias et la recherche de popularité) et ne plus s’en rendre compte; être pervers, voire atteint d’une maladie mentale.
L’éducation à la parole et à l’écoute doit aussi faire partie du bagage fondamental du citoyen. La lutte contre ces procédés est un des éléments clés d’un tel enseignement ou d’une telle éducation. Mais il est dommage de constater que même parmi ceux qui demandent le fondamental du lire et de l’écrire, il y en a qui utilisent ces procédés… pour se faire (re)-connaître… sur papier, dans les médias de flux et désormais sur Internet.

A suivre et à débattre

BD

Faire face aux discours… à la rentrée

Les enseignants qui vont se retrouver en septembre face aux élèves, jeunes et moins jeunes, vont avoir fort à faire. Si au cours de l’année scolaire ils ont été confrontés aux faits et à l’émotion à chaud, à la rentrée ils vont devoir faire avec le temps qui sépare les faits d’une analyse en contexte scolaire. Que ce sera-t-il passé entre temps ? Parents, médias, réseaux, amis, la « construction du réel » aura déjà eu lieu au travers de ces environnements, de ces interactions. De manière très différente d’un jeune à l’autre, d’un enfant à l’autre, les faits à chaud seront devenus des informations refroidies et reconstruites à partir de prismes si variés qu’il sera difficile à l’éducateur de faire le travail de déconstruction nécessaire pour mener une analyse apaisée. Certes la distance enlève l’émotion (on est souvent moins impressionné par un attentat à Kaboul ou à Peshawar qui tue pourtant plusieurs dizaines ou centaines de personnes que par un évènement plus proche géographiquement moins meurtrier), mais elle ajoute le temps de la transformation au travers de filtres multiples et d’interactions variées.
La parution en juin 2016 du numéro 1104 de la revue (rénovée) TDC (Textes et Documents pour la Classe – CANOPE) consacrée aux « discours médiatiques » peut-être un bon support pour que chaque adulte, chaque enseignant fasse pour lui ce travail d’analyse avant d’être en présence des élèves. Certes ce n’est qu’un des aspects du travail à mener, cela donne quelques grilles de lecture utiles, au-delà des médias. Toutefois ce qui est important dans ce travail à mener c’est justement le traitement médiatique qui est fait des évènements et qui demande à être analysé de manière critique, c’est à dire en tentant de contextualiser le propos avant d’en faire une lecture approfondie. Mais très rapidement va venir la question du discours, au-delà des médias, de tous les discours qu’ils viennent de chacun ou de quelques personnalités en vue.
Il est difficile de parler des médias de manière globale (un peu comme quand on parle des jeunes ou de l’école) tant les contextes sont divers. Ayant eu la chance de rencontrer et d’entendre Laurent Jullier il y a quelques semaines, j’ai découvert son approche qui m’a semblée particulièrement intéressante. On trouvera dans ses livre « qu’est-ce qu’un bon film ? » (2è édition remaniée, Editions la Dispute, 2012) et « Analyser un film, De l’émotion à l’interprétation » (Editions Champs Flammarion 2012) de quoi aussi avancer dans la réflexion. En introduction de ce deuxième ouvrage on peut lire : « L’analyse de films n’existe pas. Il n’y a que des analyses et qui plus est des analyses de certains éléments dans un film ». Ce qui m’a particulièrement intéressé dans son propos c’est son respect du spectateur, du lecteur, de l’auditeur, mais aussi du contexte de réception et de l’usage que chacun veut faire de cette analyse. C’est aussi le respect du discours de chacun et le refus d’un discours normé ou d’un discours qui se veut supérieur et qui imposerait son analyse aux autres. Indirectement son propos interroge tout éducateur et surtout propose des outils d’analyse qui prennent en compte cette approche et non pas des analyses qui s’imposeraient d’elles-mêmes du fait du champ de spécialité de l’auteur.
Or c’est l’un des problèmes essentiels des discours des médias et des discours dans les médias. Récemment au cours d’une table ronde organisée sur une radio de service publique, on pouvait entendre un vif débat sur la manière dont la population réagit aux évènements graves qui se sont produits. Il est particulièrement étonnant d’entendre des personnes invitées parler au nom « des français » ou de la « population française » et d’asséner ce qui est simplement un regard personnel (parfois un peu étayé) sur un fait. Les échanges sont vifs, mais l’important n’est pas l’échange de point de vue, mais la prise de parole (cf. « je vous ai laissé parler, ne m’interrompez pas ! ») et son effet d’amplification par le média interposé. Comme jadis Pierre Bourdieu l’avait montré dans son ouvrage « Télévision » la spectacularisation du débat ne sert pas l’analyse mais uniquement l’émotion qui elle-même est censée produire de l’audience. La surenchère verbale semble devenir un sport qui n’est plus réservé à quelques athlètes du discours souvent convoqués dans les médias (les fameux autorisés de Coluche), mais de devenir une norme de l’interaction humaine. Bref Jean Marie Gourio (et Jean Michel Ribes) et ses « brèves de comptoir » renvoie assez bien la manière dont chacun de nous, parfois, se comporte. On énonce de manière éloquente une analyse dont la forme est plus importante que le fond, le contredisant parfois.

Parmi ces formes de prise de parole et de discours, un procédé rhétorique est connu : « Je dénigre et attaque la personne plutôt que les faits dont elle parle ». Ces petites phrases qui disqualifient la personne en entête de discours ou de texte, n’ont d’autre objectif que d’induire un regard négatif sur le propos. Si j’écris, par exemple, « madame truc dont on connait bien la légèreté de comportement » ou « monsieur machin qui oublie trop souvent ses origines », j’induis chez le lecteur un prisme de lecture qui fait que je ne lirai pas la même chose que si j’écris « ce remarquable auteur qu’est madame truc » ou encore « cet homme d’expérience qu’est monsieur machin ». Voici un procédé qui précède le suivant : l’injure, le dénigrement, presque la diffamation. La violence des échanges sur les réseaux sociaux, même si elle n’est pas bien différentes que celle du quotidien, est néanmoins très visible et lisible. Or c’est cette lisibilité nouvelle pour chacun de nous qui pose question. Chaque enfant, jeune ou adulte, est confronté directement à la violence verbale, appelant parfois à la violence physique dans une sorte de sentiment d’inconséquence de la parole. Si cette violence n’est pas nouvelle dans les institutions (cf. la lecture du livre de Pierre Merle, L’élève humilié : l’école un espace de non droit. Paris : PUF, 2005. – 214 p. Éducation et formation) elle semble désormais devenir ordinaire (comme dans nombre de films grand public) elle est en train s’essaimer dans une sorte de posture de dédoublement entre l’énoncé et l’énonciateur : « j’ai dit ça pour rire ». Deux faits confirment cela en pleine été : d’une part un commentaire d’une élue brestoise sur twitter (https://francais.rt.com/france/24519-colere-incomprehension-apres-tweet-hamel) et d’autre part une polémique québécoise à propos d’un humoriste en procès et de la réaction d’une enseignante (https://m.facebook.com/JJJjulie/posts/10154414568938593) à propos de l’éducation des jeunes contre le harcèlement et le dénigrement.

La déconstruction des discours sur les évènements de l’été suppose non seulement l’analyse des faits, mais aussi l’analyse du processus de transformation des « informations » (comprises comme mise en mots de faits que l’on transmet). Or ce processus est complexe et souterrain ou plutôt implicite. La construction que chacun de nous fait de la réalité est une transformation qui associe de nombreux paramètres intrinsèques et extrinsèques. Au premier rang de cela, cette tendance bien analysée par les psychologues à préférer l’information qui conforte ce que je sais que l’information opposée ou différente. Chacun de nous tend à regarder ce qui lui procure un sentiment d’appartenance, de partage avant d’écouter ce qui est gênant, différent voire contraire. A cette attitude s’ajoute la difficulté de chacun de nous à écouter, avant même que le sens des propos tenus ne soit perçu. Cette attitude se trouve aussi dans le fait de parler au-dessus de l’autre. Cette première difficulté rassemblée dans ces trois attitudes (préférence, non écoute, parole) est difficile à dépasser car elle nous met en cause, pensons-nous personnellement. C’est là qu’un travail intéressant peut-être fait pour distinguer ce que l’on dit et la personne qui le dit. Certes il faut assumer ses paroles. Mais quand on veut travailler l’interaction verbale, il est essentiel de ne pas constamment réduire l’un à l’autre. Cet exercice est aussi une posture de respect de l’autre dont il faut tenter de trouver la réciprocité. Lorsque l’on peut faire « tenir » parole dans la salle de classe, alors peut commencer la déconstruction. Cela peut s’appuyer sur diverses méthodes. Certains utilisent des inter-médiations : travail théâtrale, improvisation, concours d’orateur, travail sur l’écriture papier ou numérique. D’autres utilisent le travail de distanciation par l’analyse de documents complétée d’une présentation de ces documents, seul ou en groupe. En tout cas, cela se prépare et doit inclure l’inattendu, l’imprévu. Car l’une des difficultés que chacun de « nous » va rencontrer face au groupe des élèves ou des étudiants, c’est le risque de la rupture, soudaine, parfois imprévisible de l’interaction maîtrisée. Car tenter de travailler sur ces sujets aussi difficiles c’est aussi accepter le refus de certains, voire sa propre difficulté, à ne plus pouvoir entendre l’autre dès lors qu’un dépassement nous fait passer de l’analyse à l’émotion, voir l’affect.

On peut aussi considérer que tout cela ne doit pas entrer dans l’espace de la classe, dans l’espace scolaire. Malheureusement si l’on peut le concevoir comme pari éducatif, il n’est pas certain que chacun de nous, enseignants, élèves, étudiants, soyons capables de tenir à distance la réalité sociale quand elle prend des dimensions aussi fortes et dramatiques que celles vues et ressenties pendant l’été.

A suivre et à débattre.
BD

Lectures de l’été

Été de lecture,

Les livres peuvent aussi bien alimenter les temps libres des vacances que les tablettes et smartphones. Prenons donc aussi du plaisir à lire sur papier.

Deux livres que je vous propose :

La leçon inaugurale du Collège de France de Patrick Boucheron intitulée « Ce que peut l’histoire » (17 décembre 2015) est un discours remarquable (que l’on peut aussi écouter sur le site du Collège). Une démonstration, d’une écriture remarquable, fondée sur des connaissances et un raisonnement marqués par un réel humanisme. Un vrai plaisir. Ce n’est pas très long, c’est dense. C’est publié chez Fayard (2016).

Au moment de « partir en voyage », Francis Jauréguiberry et Jocelyn Lachance nous proposent : « Le voyageur hypermoderne, Partir dans un monde connecté ». Non il ne s’agit pas d’un voyage virtuel. Il s’agit de mettre en évidence l’évolution du voyageur dans un monde globalement numérisé. Travail scientifique rigoureux et accessible. On peut le lire en marchant, mais il faut choisir le bon chemin et surtout fermer son téléphone portable…. (Erès 2016)

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