Cloud et abonnement la nouvelle plaie du numérique…

Comment faire payer l’usager et lui faire croire qu’il est libre… de payer ? En essayant de le convaincre de nouvelles pratiques. Le premier exemple c’est le premium : un peu de gratuit pour commencer, et beaucoup de payant pour faire passer la frustration. Le deuxième exemple c’est celui des petites rivières transformées en grand fleuve : viens prendre ton abonnement chez moi, il n’est pas cher…. oui mais… attention, la suite peut s’avérer plus délicate : tant que le nombre d’abonnés est important l’accroche reste valable et dès que le nombre baisse, on restaure les marges. Quant au gratuit, payé par la publicité, c’est le troisième exemple. Encore plus pervers que les deux précédents, il implique celui qui met des contenus en ligne, par l’idée qu’il pourrait rentabiliser cette tâche, et celui qui les lit, qui en regardant la pub associée aux contenus, paye outre l’auteur, mais aussi l’éditeur et au final le paquet de nouille augmenté du prix de la publicité….

Acheter un bien et le posséder, matériellement c’est ce qui différencie le livre papier du livre numérique. Le sentiment de possession du livre numérique est peu évident : une bibliothèque de livres numériques dans le salon, ça n’a pas le même rendu que de vrais livres… (Ou simplement de vraies reliures…). Or l’informatique nous a habitués à accepter les objets sans matérialité. Certes il y a longtemps eu les modes d’emplois pléthoriques (trois classeurs pour Excel, deux ou trois pour MS DOS etc…), mais aujourd’hui ils ont disparu, soit qu’ils sont inutiles soit qu’ils sont remplacé par la « débrouille collective ». En d’autres termes la modification de la matérialité de ces objets dont on ne perçoit que « le bout du nez » est un questionnement psychique et perceptif fort qui petit à petit interroge les représentations mentales d’abord, puis les représentations sociales.

Et voilà qu’arrivent les deux nouvelles plaies : le nuage et l’abonnement. Adobe, Microsoft et bien d’autres ont choisi ce modèle plus ou moins récemment. Plutôt que de financer les mises à jour, un abonnement vous garantit la mise à niveau « automatique ». Comme en plus c’est dans le nuage, c’est à dire qu’il y en a de moins dans la machine qui est sur le bureau, l’usager a le sentiment d’être gagnant. Le fait de n’avoir plus de procédure complexe d’installation, au risque du plantage, d’avoir constamment la dernière version, et aussi de n’avoir rien en local et de pouvoir y accéder partout, quel que soit le lieu, l’heure et la machine, c’est le sentiment d’autonomie et de liberté qui est flatté, contre quelques royalties…

Il est loin le temps de la programmation des machines, seul moyen d’en faire quelque chose. Les informaticiens ont beau nous dire qu’il faut apprendre le code et l’informatique mais ils n’ont de cesse de nous cacher les couches techniques, afin de mieux nous vendre leurs services. Ce double langage est étonnant : soyez libre de vous soumettre à notre volonté et à nos produits. Soyez libres, nous veillons sur vous !!!

Dans les organisations, les institutions, les établissements scolaires, il est temps que le débat s’engage. Cela est d’autant plus urgent que c’est une sorte de plan pour développer l’Illectronisme et la dépendance aux techniciens, à leurs produits et à leur business, qui touche la société et, comme d’habitude, les plus démunis. Il est toujours plus facile de demande à un million de pauvre de donner un euro que de demander à un riche de donner un million d’euros… Et les commerçants, qui s’appuient sur ces informaticiens, ont bien compris comment il faut faire.
Le mieux que l’on observe en ce moment, c’est l’art de la récupération : faire les poubelles du web pour en faire des pépites commerciales. En fait c’est un peu plus compliqué : on ouvre un espace d’initiatives, d’inventivité, genre web 2.0. On regarde ce qui se passe et on forme nos brillants étudiants d’école de commerce et de management à en « tirer profit ». Autrement dit laissons le social inventer, le commercial passera ensuite à la caisse. On se rappelle que c’est une critique du modèle japonais dans les années 80…

Et maintenant, comment conduire une éducation, un enseignement dans ce contexte ? Comment délier les fausses libertés pour aller vers la véritable autonomie et peut-être même l’égalité (Cf. H Le Crosnier) ? Le constant attachement du politique à introduire le numérique à l’école est touchant de naïveté dans ce contexte. Surtout que l’important c’est d’abord l’équipement (le lobby des constructeurs), les ressources (le lobby des éditeurs), la formation (le « digestif »). Quant à la pertinence pédagogique, cela n’est pas quantifiable en termes de rentabilité. Surtout que le système résiste bien au numérique.
Revenons alors à l’essentiel. « Nous vivons avec ». IL est trop tard pour penser autrement les pratiques actuelles. Donc il faut probablement ouvrir les brèches du braconnage, du contournement et du détournement pour redonner sa force à l’initiative et à l’inventivité de chacun. Ne parlons pas ici d’innovation ou de créativité, mots galvaudés devenus presque vulgaire tant ils résonnent d’autres sous-entendus. Préférons expérience, invention, choix, dans le respect du Sujet. C’est à dire qu’il est temps que chacun de nous reprenne ses esprits, geeks ou alergeeks ! Regardons le monde en face et choisissons de le construire plutôt que de le subir….

A débattre

BD

De l’enfant consommateur à l’école consommatrice et prescriptrice

Suite à la journée organisée par le ministère de l’éducation en avril 2015, (http://eduscol.education.fr/cid90065/le-marche-des-objets-communicants-les-jeux-et-l-education.html) sur le thème « Le marché des objets communicants, les jeux et l’éducation », on peut s’interroger sur la place de la « consommation » dans l’éducation. Plusieurs écrits récents font état de ce questionnement sous divers points de vue qui méritent d’être mis en débat. Ainsi l’ouvrage « Digital Natives, Culture, génération, consommation » (coordonné par Thomas Stenger ems-éditions, 2015) illustre-t-il ce que les sciences de gestion tentent de mettre à jour des connaissances sur ce thème. On pourra aussi lire cet article qui, quoique un peu difficile d’abord propose une réflexion particulièrement intéressante pour qui veut exercer son « esprit critique » : Gollety Mathilde, « Quelle rationalité pour l’enfant-consommateur ? Prise en compte et incidence de la rationalité des enfants dans les recherches sur l’enfant consommateur. », (Management & Avenir 8/2011 (n° 48) , p. 135-157 URL : http://www.cairn.info/revue-management-et-avenir-2011-8-page-135.htm )

Il y a fort longtemps déjà que dans l’enseignement on recevait les marchands d’informatique en leur disant : si les élèves utilisent votre matériel ils seront prescripteurs pour les entreprises dans lesquelles ils travailleront. Même si ce temps-là a vécu aussi longtemps que les marges sur la vente d’ordinateur étaient proches de 40%, aujourd’hui cet argument ne fonctionne pas vraiment de la même manière. Le développement des ambassadeurs et autres personnels d’établissement privilégiés par certaines marques a pris le relais. Comment vendre au mieux aux établissements et par là même aux parents et aux élèves ? Il y a bien longtemps que les professionnels de nombre de secteurs ont développés des kits et mallettes pédagogiques qui permettent aux enseignants d’avoir clé en main des moyens de promouvoir leurs produits ou même leurs marques.

Si dans un établissement scolaire un constructeur équipe l’établissement d’une marque, les élèves, ou les étudiants auront-ils le réflexe d’acheter la même marque ou au moins une marque compatible ? On peut en douter depuis que l’équipement des familles a supplanté celui du monde scolaire et universitaire, contraignant même à une réflexion sur le BYOD (AVAN) et sur l’usage des matériels personnels en classe. Toutefois la compatibilité reste un élément de référence pour un grand nombre de personnes. L’élève qui s’aperçoit que sa tablette personnelle est incompatible avec les applis que l’école propose pourra, à l’instar de ses parents, se sentir mis à l’écart défavorisé. La fameuse compatibilité qui a fait la richesse de certains et le désespoir d’autres reste un facteur important pour développer les comportements d’adhésion de même que la fameuse interopérabilité. Pour favoriser l’achat, il faut tabler sur la cohérence et la convergence.

Un autre point mérite aussi notre attention : la fascination des jeunes pour les technologies. Celle-ci se traduit d’abord par les taux d’équipements et les usages. Cette fascination qui repose sur l’idée de progrès synonyme d’amélioration des conditions de vie et aussi sur le plaisir de la nouveauté et sa découverte a été fortement relayée par les médias et la publicité. Relayée signifie aussi bien encouragée que suivie. Car c’est une des habiletés qui consiste à tester une idée auprès du public pour ensuite la lui imposer quand on sent qu’elle a fait un peu écho. Alors le marché suit. Ainsi les montres connectées ont-elles bien du mal à trouver leur marché en ce moment. Mais peut-être le produit est-il en avance diront certains, trop éloigné des besoins diront d’autres, inutiles diront les derniers. Ce qui est assez impressionnant c’est que l’enfance et la jeunesse sont devenus davantage prescripteurs que leur parents et que les adultes en général. Certains adultes, pris par le jeunisme sous toutes ses formes font écho et deviennent des amplificateurs de tendance.

L’école ne serait plus prescriptrice mais suiviste. Au-delà des marchés, de la consommation, cibles faciles mais nécessaires, il y a plus généralement le décalage qui s’est creusé entre l’école et la société. Les promoteurs du retour à l’ancien temps heureux savent-ils qu’à l’époque l’école était bien la prescriptrice d’un ordre social et que la forme sociale était une suite logique de la forme scolaire ? Et pourtant s’ils analysaient ce fait, alors ils auraient une autre vision de l’école que celle qu’ils promeuvent. A moins qu’ils ne préfèrent ce retour en arrière pour tenter de restaurer cette force prescriptrice, mais pour prescrire quoi ? Car la force de l’école depuis sa création c’est que sa prescription était ancrée dans les réalités sociales du moment, sur l’ordre et la hiérarchie de l’école. Mais depuis tout ce temps bien des choses ont évolué, et pas uniquement le numérique, mais pour reprendre les trois premiers chapitres de « Petite Poucette » de Michel Serres ou encore « Deux pouces et des neurones » de Sylvie Octobre, un ensemble d’éléments qui font que les réalités sociales ont largement changé. Or l’école n’a pas modifié sa forme et a continué sur sa logique initiale de massification qui avait fait son succès jusqu’à la fin des trente glorieuses (1975).

Le marché, la consommation, l’argent ont longtemps été des objets « salissants ». Le numérique et ses multiples objets qui sont pourtant devenus un symbole criant de ce marché ne le seraient pas à l’école ? A entendre les discours des uns et des autres, on sent bien que même la plupart des tenant du retour à l’ancien temps heureux ne refusent pas les technologies numériques, en y ajoutant cette fameuse prise de distance critique. Distance dont on se dispense le plus souvent de la traduire dans les actes, les faits et les recommandations : comme s’il suffisait de le dire. Mais le marché est passé par là. Sa volonté de diffusion dans l’ensemble de la société a amené les gens de ces métiers à développer des stratégies de communication à la valeur pédagogique (ou au moins persuasive) forte. Certes ils ont tendance à peu se soucier des effets une fois le produit vendu…Mais au moins ont-ils réussi à convaincre pour une premier geste. Et par le fait le monde scolaire se trouve dépassé par les conduites sociales. Et dépassé signifie ici qu’elles sont génératrices d’attentes nouvelles, de besoins nouveaux. Ceux qui font des MOOCs et des classes inversées sont dans quel camp ? Soit ils sont suivistes et essaient de replâtrer l’institution en lui donnant un vernis de modernité, soit ils sont en train de proposer à l’institution de réviser ses classiques et tenter de trouver sa place dans une société dite « post-moderne ». A moins que ce ne soit simplement un feu de paille, une envolée lyrique et rhétorique, qui a au moins le mérite de montrer qu’il y a du possible. L’avenir nous le dira…

Et si finalement en entrant par cette question d’une société libérale de marché et ses mécanismes on interrogeait les fondements de l’école, du système éducatif. Peut-être pourrait-on, à condition de ne pas s’embourber dans les éternels débats idéologique, envisager de questionner plus simplement le fait de « faire société » et pas seulement de « vivre ensemble ». Pour le dire autrement, l’éducation est bien un objet Politique et pas seulement un instrument d’une politique ou d’une autre… et le numérique vient nous interroger de par sa propre forme et sa propre distance au réel.

A suivre et à débattre

BD

Tous fichés dès l’école ?

Plusieurs évènements techniques et réglementaires se sont produits au cours de l’été, en particulier entre le 16 juillet et le 10 aout. Entre un arrêté sur « France Connect » un autre sur le livret numérique « vie scolaire » (carnet de correspondance numérique) ainsi que les avis de la Cnil les concernant, (les liens sont en bas de cet article) on ne peut que s’interroger sur l’avenir du fichage des élèves, des jeunes, mais aussi de la population. Dans la lignée des nouvelles lois de sécurité, qui concernent justement la surveillance de la population par Internet, on peut s’interroger sur les instruments numériques mis en œuvre dans les établissements scolaires et au-delà et les conséquences que cela a sur les libertés individuelles et plus simplement sur le respect de la vie privée. Le suivi des « Sauvageons », terme initié par Jean Pierre Chevènement à la fin des années 1990, prendrait-il une nouvelle forme ?

Pour surveiller une population, encore faut-il mettre en place les infrastructures de base. Avec le numérique, l’élément fondamental c’est l’authentification. À partir du moment où celle-ci est réalisée (on sait qui vient de se connecter au service), il est très aisé de mettre en place les moyens de suivre son activité. Heureusement, nous dit-on, la CNIL veille. Ce n’est pas faux, mais a-t-elle réellement les moyens techniques et légaux pour cela ? Probablement pas vraiment au vu de l’habileté technique des pirates en tous genres (cf. les échanges vif entre gouvernants sur l’espionnage et les révélations de Wikileaks ou de E.Snowden) et en comparaison des autres pays.

Ce qui doit nous interroger plus particulièrement dans le domaine éducatif c’est que nous arrivons progressivement au « bouclage » de l’encadrement numérique des activités scolaires. Environnement Numérique de travail, Gestion des notes et emplois du temps, cahier de texte numérique, webclasseur, voilà quelques une des applications qui permettent d’accompagner numériquement l’élève. Avec l’arrivée du carnet de correspondance numérique, on complète la panoplie en remplaçant ce « mythique » carnet de correspondance (après le carnet de note et le cahier de texte), par sa version numérique. Le regroupement de toutes ces informations auquel s’ajoute la question de l’authentification/identification unique, invite à se questionner sur ce que l’on va pouvoir en faire aussi bien dans un établissement scolaire que dans l’administration centrale ou régionale. Les sauvageons n’ont qu’à bien se tenir, on va les suivre en temps réel… jusque dans leurs plus simples comportements quotidiens à l’école. Si le sanctuaire protégeait des bruits du monde extérieur, c’est aussi qu’il offrait un espace de non visibilité par ce même monde extérieur. Avec le cahier de texte numérique on sait ce que l’élève a à faire, avec le carnet de correspondance numérique on sait comment il se comporte, avec le logiciel de note en ligne on sait quelles sont ses performances, avec le webclasseur on sait ce qu’il souhaiterait faire etc…. En d’autres termes, de l’extérieur on peut suivre les jeunes.

L’intérêt de l’informatisation des services c’est d’assurer un meilleur accompagnement des usagers en leur facilitant la vie. C’est l’argumentaire pour le client. De plus on va pouvoir établir des statistiques sur le service et son utilisation. C’est l’argumentaire pour les personnes qui mettent en œuvre au quotidien, ce produit. Enfin on va pouvoir surveiller les utilisateurs en analysant leurs pratiques et en détectant leurs dysfonctionnements. C’est l’argumentaire implicite du concepteur. Evidemment, la CNIL veille et hors de question d’interconnecter ces informations en interne et encore moins avec d’autres fichiers externes (du type services sociaux, police, justice, impôts et autres administrations ou même banques… Mais c’est possible et la tentation pourrait être grande. On nous rétorquera que l’on est responsable et que l’on choisira la bonne manière et pas la mauvaise. L’histoire est peuplée d’inventions aussi bonnes que mauvaise, mais, comme le dit Jacques Ellul, bonnes et mauvaises aussi dans leur utilisation. Le fameux calcul « bénéfice-maléfice » cher à la médecine vaut aussi ici, mais les dérapages sont possibles…

Revenons à l’établissement scolaire. On se souvient de ces échanges verbaux à propos de comportements d’élèves qui ont amené à des dérives parfois inquiétantes, mais sans beaucoup de conséquences a priori. L’instrumentation désormais possible des preuves et des traces de ces comportements risque d’enrichir encore davantage les tableaux statistiques que les logiciels de notes nous présentent pour le conseil de classe. Imaginons un couplage entre les différentes solutions logicielles en place et alors on peut imaginer un suivi longitudinal de l’élève associant travail personnel, notes et comportement sur une courbe de l’année qui permettrait de faire des corrélations et peut-être même de se lancer dans l’analyse de causalité. Les conseils de classe, de discipline et autres instances d’analyses du travail des élèves à l’école sont en train d’être dotées d’instruments dont l’usage va devoir être travaillé au sein des équipes, dans le projet éducatif et pédagogique. Ce ne sont pas les discours politiques et syndicaux qui sont requis, mais bien un travail individuel et collectif au sein des établissements.

Au moment où l’enseignement moral et civique s’installe dans les établissements scolaires, il peut être intéressant qu’un temps de travail partagé (voire plusieurs) soit mis en place afin de réfléchir et d’analyser la manière dont nous comptons désormais « regarder les élèves » et plus largement « regarder les jeunes ». Les sauvageons n’ont qu’à bien se tenir, on va avoir les preuves…

A suivre et à débattre

BD

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Les textes et articles de référence sur la mise en place de ces fichiers

– Arrêté du 16 juillet 2015 portant création d’un traitement automatisé de données à caractère personnel ayant pour objet de permettre aux élèves et à leurs responsables légaux d’être informés des événements de vie scolaire : http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000030967230&dateTexte=&categorieLien=id

– Délibération (CNIL) n° 2015-185 du 25 juin 2015 portant avis sur un projet d’arrêté portant création d’un traitement automatisé de données à caractère personnel ayant pour objet de permettre aux élèves et à leurs responsables légaux d’être informés des événements de vie scolaire (demande d’avis n° 1852959) : http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000030968399&dateTexte=&categorieLien=id

Arrêté du 24 juillet 2015 portant création d’un traitement de données à caractère personnel par la direction interministérielle des systèmes d’information et de communication d’un téléservice dénommé « FranceConnect » :
http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000030972764&dateTexte=&categorieLien=id

– Délibération (CNIL) n° 2015-254 du 16 juillet 2015 portant avis sur un projet d’arrêté portant création d’un traitement de données à caractère personnel par la direction interministérielle des systèmes d’information et de communication d’un téléservice dénommé « FranceConnect » (demande d’avis n° 15012943) :
http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000030973293

Qu’est-ce que FranceConnect ? : https://doc.integ01.dev-franceconnect.fr/

Commentaire sur France Connect : http://www.silicon.fr/france-connect-authentification-unique-jo-etat-plateforme-123567.html
Autre commentaire sur France Connect : http://www.nextinpact.com/news/96092-le-deploiement-sso-france-connect-officiellement-autorise-par-arrete.htm
Commentaire sur le carnet de correspondance numérique : http://www.nextinpact.com/news/96066-bientot-carnet-correspondance-numerique-pour-collegiens-et-lyceens.htm?skipua=1

Le carnet de correspondance ? Il y a une application pour ça : http://www.lemonde.fr/bac-lycee/article/2015/08/13/le-carnet-de-correspondance-il-y-a-une-application-pour-ca_4723162_4401499.html#ZKY737vfgOzxJt8c.99

Quelques lectures complémentaires pouvant être utiles :
– Debarbieux Eric. Le professeur et le sauvageon [Violence à l’école, incivilité et postmodernité]. In: Revue française de pédagogie. Volume 123, 1998. La violence à l’école : approches européennes. pp. 7-19.
– Une belle généalogie de la montée du discours sécuritaire « De Chevènement à Sarkozy : genèse du consensus sécuritaire »http://lmsi.net/De-Chevenement-a-Sarkozy-genese-du
– Texte en ligne de Najat Valaud Belkacem de 2010 « le ministre et les sauvageons » http://www.najat-vallaud-belkacem.com/2010/06/07/desolante-actualite/

Nation, Patrie, État, Pays, quel sens à l’ère du numérique ?

Parmi ces mots, lesquels sont absents du nouveau programme d’E.M.C. (éducation morale et civique) à l’école et collège, quel est le nombre de citation de ceux qui y sont cités ? Ce petit exercice pratique, que j’invite chacun à faire, vise simplement à mettre en évidence la perte d’importance de ces termes dans la société actuelle. Certes c’est le terme République qui prend le devant de la scène, mais au moment où l’on prépare la rentrée scolaire et où il faut penser à l’enseignement moral et civique, les mots doivent être choisis avec soin. Au-delà des mots officiels, il y a leur présence dans la société, dans la vie quotidienne de chacun et en particulier des jeunes qui vont être dans nos classes, dans nos amphis. Alors que le numérique recompose la perception que chacun se fait de l’espace-temps, ces mots ont-ils encore un sens une portée, une force ? Ou plutôt comment interroger ces mots dans un contexte de vie numérique ?

On parle souvent de frontières devenues poreuses, d’échanges au-delà des limites habituelles, de regard direct sur le monde, d’immédiateté de la transmission des faits, de la mise à distance du réel par la médiation technique au travers des écrans mais aussi des algorithmes qui les conduisent. Autrement dit un enfant né avec le numérique dans son environnement quotidien (il me semble important d’éviter l’emploi systématique des expressions anglo-saxonnes) découvre un monde avec d’autres intermédiaires que ses prédécesseurs. Un simple fait technique permet d’envisager cette question. En 1960 quand la télévision française commence à arriver massivement dans les foyers, il n’y a qu’une seule chaîne et un ministre de l’information. Autrement dit si l’espace de représentation du monde s’est ouvert à de nouvelles dimensions, celles-ci sont particulièrement limitées et contrôlées. Regardons aujourd’hui les pouvoirs politiques qui continuent de tenter de contrôler les flux d’information (en particulier sur Internet), mais aussi les pouvoirs économiques et industriels qui tentent de garder la main sur ces intermédiaires, on s’aperçoit que l’enjeu est de taille et qu’il concerne bien sûr les conséquences qu’à le sens que chacun donne aux termes nation, patrie, état, pays… voire République.

Si l’on reprend les habituelles définitions des termes (par exemple celles données ici http://omnilogie.fr/O/Pays,_%C3%89tat,_nation_et_patrie), on peut les interroger ainsi :
1 – Le pays représente un territoire, un lieu géographique.
Le passage de la perception physique d’un espace à une perception plurimodale de cet espace introduit une nouvelle dimension. La sensation physique d’un espace est bousculée par la représentation numérique de celui-ci. Découvrir le pays avec ces nouvelles « modalités » c’est d’une part enrichir la connaissance mais d’autre part c’est risquer la surcharge voire l’égarement. Si à l’école on travaille sur le village ou le quartier, il est intéressant d’utiliser des ressources numériques (internet, photos, etc…) mais cela peut aussi amener des confusions dès lors que l’information n’est pas personnellement située. Si l’on regarde les périphéries de nombre de villes, on s’aperçoit qu’elles se ressemblent toutes si on en reste simplement à la surface, au sol et à ses constructions.
La notion de territoire ajoute une dimension que l’éthologie ou encore la géographie humaine nous ont appris à associer à la manière dont celui qui y habite le construit. On comprend aisément que l’usage des réseaux en ligne et autres interactions définit à côté du territoire physique un territoire numérique et/ou imaginaire bien différent

2 – L’Etat, comme représenté par des institutions reconnues par un groupe humain et régit par des règles définies pour un pays donné, est bien sûr questionné de par son éloignement et sa proximité. La fameuse définition du département (ainsi que les autres unités) comme un espace relié par un déplacement de cheval met bien en évidence le fait que la constitution de l’état est bien liée à des flux de personnes, de biens, d’information. Le développement de l’informatique en réseau modifie singulièrement la donne. Le développement de la dématérialisation des démarches ainsi que la généralisation des démarches administratives en ligne modifie la perception de l’Etat et de ses institutions et surtout de son fonctionnement.

3 La nation, comme rassemblement de personnes formant un ensemble dans un pays, est particulièrement mise à mal par les évolutions des populations. Les flux migratoires ne sont pas nouveaux. Les métissages culturels sont anciens. Si nous prenons l’histoire de la Picardie, on identifie, entre autres, des migrations espagnoles, polonaises, belges, portugaises, algériennes etc… Et ces migrations humaines sont à la source de l’évolution de tous les groupes humains. L’ouverture de canaux de communication nouveaux (transports physiques, réseaux numériques etc…) a développé une nouvelle forme de métissage par le numérique. Rappelé par plusieurs chercheurs en sociologie des médias, la télévision, la radio, Internet désormais, ont permis d’ouvrir de nouveaux échanges culturels sans flux migratoires physiques. Même si ceux-ci se poursuivent (et c’est l’un des sens de l’histoire des humains), c’est désormais la circulation numérique des informations qui impose progressivement à chaque jeune le cadre de construction de ce que l’on appelle encore nation, mais que les textes tendent à appeler désormais République. Comprendre la notion de nation, en s’appuyant sur la perception du pays et de l’état est de plus en plus complexe. La disparition de l’idée de nation semble progressivement annoncée, tout au moins dans la manière dont on peut aujourd’hui la construire avec l’environnement dans lequel nous vivons.

4 La patrie, en tant que ce qui fait unité entre les habitants d’un pays (langue, histoire, culture…), est la notion qui fait le plus polémique. Non pas en tant que telle, mais en tant qu’incarnation. Les métissages culturels, la relecture de l’histoire, l’évolution des langues, l’évolution des populations et de leur composition, tout indique une tendance à la mondialisation, certains parlent de moyennisation. Mais beaucoup d’auteur notent le dialogue essentiel en local et global. En cela le numérique a apporté à chacun une vision du global, une perception de ce qu’il ne peut voir, comprendre, percevoir physiquement. Or le local continue d’exister, mais semble s’être fortement restreint. La vie de quartier et de village a beaucoup évolué au cours des cinquante dernières années et s’est largement modifié du fait des conditions de vie. L’arrivée des possibilités du numérique amplifie le dialogue entre le local et le global, au risque parfois de faire disparaître, fondre, le local dans le global. La patrie est donc une notion qui semble ne plus recouvrir une réalité aisément perceptible si ce n’est dans des discours, en particulier politiques. Mais là encore, la décrédibilisation de ces discours vient de leur mise en concurrence avec d’autres sources, aujourd’hui accessibles à chacun. Même si celles-ci sont douteuses.

L’éducation morale et civique ne peut donc faire fi de ces évolutions. D’ailleurs il est fait à plusieurs reprise au numérique dans le texte ministériel. Mais il faut rester vigilant car ces textes abordent ces questions comme on abord un objet extérieur (exotique, étranger ?), un objet d’étude, alors que ces questions sont des questions de vie. Voire ses grands-parents prendre leur retraite dans un pays étranger peu couteux, avoir l’obligation d’aller à « l’étranger » dans un cursus d’étude, être en permanence confronté au métissage des langues au quotidien (e-learning, Massive Open Online Course, flipped learning, et autres termes anglo-saxons), etc… tout cela concoure à rendre de plus en plus difficile l’abord de ces questions. Quant au terme République, on peut craindre que l’opportunité politique ne vienne prendre le pas sur le sens même des choses. A moins que ce ne soit un rappel à l’ordre c’est à dire un retour aux fondements de ce que l’on a appelé république à la fin du XVIIIè siècle. En d’autres termes, il y a fort à parier que ce mot ne soit encore plus vite mis à mal dans les classes que les quatre précédents. Mais attendons la mise en œuvre dans les classes pour l’analyser.

A suivre et à débattre

BD

On pourra aussi lire avec intérêt cet article :
Peloille Bernard. Le vocabulaire des notions « nation », « État », « patrie ». Quelques résultats d’enquête. In: Revue française de science politique, 33e année, n°1, 1983. pp. 65-108.
1983, url : http://web/revues/home/prescript/article/rfsp_0035-2950_1983_num_33_1_394057 Consulté le 08 août 2015

Et bien sûr les textes officiels de référence : http://www.education.gouv.fr/cid90776/l-enseignement-moral-et-civique-au-bo-special-du-25-juin-2015.html

Une vie en direct est-elle possible ?

Peut-on parler d’une intermédiation cognitive ? Derrière cette expression qui pourrait rendre méfiant, se cache une réalité simple : chaque jour nous utilisons des moyens technologiques entre nous et le monde qui nous entoure. Le développement des objets connectés semble aller encore davantage dans ce sens : nous ne percevons plus le monde directement, mais à partir de ce que les « artefacts » techniques nous en font percevoir. La vie quotidienne reste pourtant majoritairement marquée par le contact direct avec notre environnement mais ne pourrait-on imaginer une vie presque totalement (inter)médiée par les appareils numériques (ou pas)?

Imaginons quelques instants une vie totalement intermédiée. Je ne sors plus de mon domicile et j’interagis avec le monde extérieur en utilisant les communications numériques et les autres moyens technologiques. Que ce soit pour travailler, acheter, vendre, apprendre, etc… il suffit de me connecter. Si je veux connaître la température externe, l’état de mon jardin, l’état de mes finances, algorithmes et robots peuvent m’aider allant même jusqu’à me proposer d’effectuer les tâches à ma place (cf. ce jeune français retenu par Google pour leur concours d’innovation numérique et qui propose un robot jardineur pour personnes à mobilité réduite). Un de mes voisins ressemble à ce portrait d’une vie intermédiée, hormis le chien et le chat qui semblent être ses relations sensibles et directes privilégiées. Pour le reste hormis quelques sorties, la boite aux lettres et les livreurs sont de bons intermédiaires.

Revenons sur ce terme d’intermédiation et son usage. Il se trouve que c’est dans le monde de la finance et de la gestion qu’il est principalement utilisé, il suffit pour s’en convaincre de questionner un moteur de recherche. Est-ce à dire qu’employer ce terme à propos d’une relation au monde concret signifie que nous acceptons cette domination du monde économique sur nos vies ? Ce raccourci peut choquer, mais les mots ont un sens. Quand Jean François Cerisier interroge ce terme (Cerisier, J.-F. (2014). La désintermédiation comme agent de transformation culturelle dans l’éducation Dans D.Peraya et C. Peltier (dir.) La médiatisation de la formation et de l’apprentissage. Mélanges pour Daniel Peraya. Bruxelles : De Boeck) il semble bien qu’il n’adopte pas le paradigme économique et financier du terme, mais par contre qu’il en interroge le processus qui lui est commun au monde de la finance et celui de la communication éducative. Dans d’autres écrits, nous avons évoqué l’idée de transaction pour évoquer ces échanges en ligne (« une formation transactionnelle et multimédia », Biennale de l’éducation 1992) en essayant d’ailleurs d’effectuer cette transposition et d’en mesurer la force explicative.

Vivre par des intermédiaires est bien un processus qui s’apparente à l’évolution progressive du monde de la finance au cours du dernier siècle. C’est plus généralement la prise de distance entre la matérialité du travail et sa rémunération (sous toutes ces formes) qui petit à petit amène à l’idée que dans l’activité de chacun de nous la valeur dépend des intermédiaires (cf. la récente crise agricole). La question qui se pose à l’éducateur est donc la suivante : ne sommes-nous pas en train d’éduquer des jeunes à entrer dans un monde fait d’abord d’intermédiations et dont la nature est de plus en plus technologique, informatique et algorithmique ? Du coup quel sens a le travail de la classe au quotidien au moment où les MOOCs et classes inversées semble nous montrer que la désintermédiation humaine diminue au profit de l’intermédiation technologique ? Quand on en arrive à créer un MOOC sur la Classe inversée (FUN rentrée septembre 2015) on peut rêver à l’inversion de l’inversion… Mais la rentrée scolaire va bien faire rentrer physiquement les jeunes dans des classes où ils deviendront des élèves avec un programme, des notes et des examens…

Nous sommes fascinés par cette évolution qui depuis bientôt vingt années nous indique que le mode d’être au monde est en train de changer. Aussi toutes ces expériences, toutes ces « innovations » semblent nous indiquer un chemin qui semble vraiment nouveau, mais pas forcément idéal… C’est la redéfinition du rôle et de la fonction d’intermédiation dans un monde numérique. ENT, classe inversées, Cahier de texte numérique, tablettes etc… tout semble aller dans le même sens : notre vie se peuple de nouveaux objets intermédiaires, alors peuplons en aussi nos écoles ! Nous sommes en train d’apprendre à vivre ensemble dans ce nouveau contexte. Cela prend du temps, d’autant plus que peu de choses sont encore stabilisées. On nous annonce la 5G à peine avons-nous la 4g, on nous promet des assistants numériques pour chaque acte de notre vie quotidienne, bref on nous rêve en « humains augmentés ». Et cela nous fascine et nous fait envie. C’est une sorte de rapport ambigüe que nombre d’entre nous entretenons avec ces évolutions : entre terrains à conquérir pour un monde meilleur et terres inconnues qui nous font peur, nous retrouvons la vieille fascination humaine pour les espaces nouveaux à conquérir (cf. l’histoire de la conquête des régions montagneuses et les légendes qui s’y rattachent)

Au vu de l’usage quotidien des smartphones, il nous faut interroger les intermédiations nouvelles qui se construisent sous nos yeux. Impossible de passer sous silence ce changement essentiel de notre vie quotidienne et surtout impossible de ne pas interroger nos propres modes de vie. Car avant d’être un changement sociologique, c’est d’abord un changement intime. Car c’est une des très grandes réussites de cette évolution numérique : avoir réussi à impliquer chacun individuellement pour que cela devienne une évolution collective voire sociétale. Au lieu d’imposer un nouveau genre de vie, on nous a proposé des instruments pour mieux nous assujettir à un genre de vie : nous avons l’impression de l’avoir choisie, cela lui donne une plus grande force de pénétration dans toutes les strates de la société et donc, bien sûr de l’école…

A suivre et à débattre

BD

Photo numérique, Bourdieu, Gunthert, Freud ? Une éducation ?

Nous faisons tous un nombre de plus en plus important de photos que nous stockons, gardons, diffusons, partageons. Nos élèves sont de plus en plus amateurs de photos et de vidéos. Et pourtant, entre l’apprentissage du code, celui de l’usage ou encore celui des médias et de l’information, il ne faudrait pas oublier que l’avènement du numérique pour la photo et la vidéo apporte une véritable révolution dans les comportements : communication, autoscopie ou autoportrait, mémoire, souvenir, témoignages… Il y a là un questionnement qu’il ne faudra pas oublier dans les prochaines années en éducation.

A la fin des années 80, dès 1992, la photo numérique entre sur la scène des appareils numériques. Qui se rappelle le CD Photo de Kodak, le Digital Video Interactiv (CD-I) de Philips ou encore du CDTV de Commodore ? Qui se rappelle des premiers appareils photos numériques que nous expérimentions aux environs de 1985 comme le Canon Ion (en 1987, je faisais un faire-part de naissance avec des photos numériques de mes enfants !!!) ? Et aujourd’hui que l’argentique à presque disparu et que chacun de nous dispose dans la poche d’un appareil photo/vidéo quelles sont nos pratiques, qu’est-ce qui a changé ?

La représentation visuelle du monde a connu des évolutions importantes. Les techniques des peintres des sculpteurs (ou des maîtres vitriers par exemple) d’une part, puis l’invention de la photographie d’autre part marquent un changement important dans la trace que l’on construit et dans la transmission de cette trace auprès d’unpublic de plus en plus nombreux. L’avènement du cinéma va créer une branche singulière en introduisant une autre manière de voir le monde en y introduisant le mouvement, puis le son. Passer de l’image fixe à l’image animée est aussi un changement qui va longtemps rester limité à peu de gens et plutôt des professionnels. L’arrivée de l’électronique analogique puis le passage au numérique sont, pour l’image fixe comme l’image animée, la dernière révolution majeure. A cela il faut ajouter, pour reprendre la thèse d’André Gunthert, le renouvellement de la dimension communicationnelle dans laquelle l’image prend sa place et qui, avec la mise en réseau devient une nouvelle forme conversationnelle. (Revue études photographiques printemps 2014, « l’image conversationnelle, les nouveaux usages de la photographie numérique »).

Ce qui est le plus marquant dans cette évolution, c’est l’accès de tous, tout le temps et en réseau, aux images et la possibilité de les fabriquer et les transmettre de manière instantanée. Plus qu’une évolution technologique, c’est une évolution sociale et psychologique qui est en train de se produire. A regarder le nombre de prises de vues (le plus souvent avec le smartphone) dans un concert, à regarder la multiplication des selfies partagées ou non, et simplement à observer l’explosion du nombre de prises de vue dans la vie quotidienne, on ne peut que constater un changement et un questionnement.

Le changement réside dans l’adoption quasi générale de la photo et de la vidéo comme « extension de soi ». Le questionnement réside dans la notion de « point de vue » et le degré de conscience que chacun a face à cette pratique devenue parfois même inconsciente chez certains. Or cette notion de « point de vue » mérite d’être analysée dans le champ éducatif. De même l’idée d’extension de soi doit aussi interroger, pour reprendre Michel Serres, cette idée d’externalisation.

L’extension de soi est une donnée qui n’est pas nouvelle. Vivre en société c’est accepter l’extension de soi par les autres, utiliser des techniques c’est se doter d’extension de soi, utiliser un smartphone et plus encore un GPS c’est pousser l’extension de soi à son point ultime, le remplacement d’une fonction de soi par la technique (avec le GPS je n’ai plus à me soucier de rechercher l’itinéraire !). Les moyens numériques et en particulier la photo et la vidéo apportent une dimension complémentaire : je regarde le monde qui m’entoure et avec mon smartphone, par exemple, j’en témoigne au-delà des limites physiques et de manière instantanée. Si j’y ajoute l’autoportrait (selfie) alors j’étends l’image de soi-même à une sphère bien plus large. Ici l’extension de soi est une augmentation de la possibilité de partager ce que je regarde. Ce partage (communication ?) est aussi un autopartage dans la mesure où j’en attends un retour soit en termes de souvenir soit en termes de popularité. Prolonger l’instant présent vécu est une forme de l’extension de soi que le numérique amplifie notablement

Mais reste la question du « point de vue ». Ce sont les sociologues (Pierre Bourdieu) et les linguistes qui se sont le plus largement emparés de la question. La question ici est de comprendre l’importance d’une éducation au point de vue à partir non pas des propos mais des photos et éventuellement des vidéos que chacun peut réaliser. Rappelons ici l’excellent ouvrage « la petite fabrique de l’image » (1998 (réédition), Magnard, de Jean-Claude Fozza, Anne-Marie Garrat, Françoise Parfait) dans lequel chacun pourra se replonger pour comprendre qu’un point de vue ça se fabrique. En d’autres termes c’est un construit, mais dont, en particulier avec la photo numérique, nous ne sommes pas toujours conscients. Quand j’écris ce texte, je prends le temps qui me permet une certaine distance critique. Quand je suis au musée, en famille, au spectacle sortir son smartphone pour photographier ne suppose pas la même distance. Certes c’est bien un acte conscient et intentionnel, mais c’est le ‘point de vue » qui lui ne l’est pas réellement.

La lecture de Sigmund Freud et plus avant la théorie psychanalytique permet d’interroger ce double changement : extension de soi et point de vue. En passant par la question du narcissisme à laquelle il convient d’ajouter la construction identitaire, on s’aperçoit que l’usage du numérique pour la photo et la vidéo est en train prendre une place essentielle. Aussi se trouve posée la question de l’éducation, non pas à l’image, mais à la photo. Nombre d’enseignants ont recours de plus en plus souvent à l’utilisation de la fonctionnalité photo du smartphone pour amener les élèves à produire un discours. Mais prennent-ils vraiment le temps de travailler cette notion de « point de vue ». Comment faire diront certains ? Justement en prenant le temps ou plutôt en amenant l’élève à penser sa prise de vue. Car « apprendre à faire des « prises de vues », c’est d’abord apprendre le « point de vue » ! »

De même, il est intéressant de revenir sur les questions que posait Pierre Bourdieu à propos de la télévision et de la mise en scène sur laquelle reposent les émissions. Mettre en scène c’est construire, voire reconstruire, une réalité. Prendre une photo, faire une vidéo c’est aussi « mettre en scène ». C’est donc proposer une intention et tenter de la faire partager. La photo reçue embarque bien évidemment l’intention de celui qui l’a prise. Dans quelle mesure le récepteur peut identifier cette mise en scène et bien plus cette construction intentionnelle d’un discours. André Gunthert nous invite à aller voir dans le conversationnel, et il apporte là un éclairage important. Mais en deçà du conversationnel, il y a simplement le support iconique et son usage. Dès lors on peut retourner à l’histoire des supports iconiques pour comprendre combien cela peut avoir un rôle premier dans la société. Si les chrétiens ont largement utilisé le Livre et la Parole n’oublions pas qu’ils ont su largement utiliser l’image sous toutes ses formes car elle permettait de transmettre aux populations illettrées un message fort et symboliquement enrichi (Perriault, la logique de l’usage, 1989).

Au final, la photo et de la vidéo deviennent un élément du langage quotidien. Ils se situent avec, à coté, en dehors de la parole, du texte. Donner accès à chacun à ce langage suppose qu’on y travaille dans tous les domaines qui l’utilisent. Les enseignants ont une responsabilité de plus en plus grande dans le domaine et leur propre attitude doit faire l’objet d’une prise de distance et d’une analyse critique. En devenant ordinaire avec les smartphones, la photo et la vidéo ont un nouveau statut, une nouvelle place dans le quotidien et dans l’imaginaire. Sachons avancer sur ce chemin difficile de l’éducation aux images… numériques et multimodales

A suivre

BD

Quand ça ne marche pas….

Quand le responsable informatique vous dit que « votre équipement ne marche pas », quand un collègue vous dit que « ça ne marche pas », ou même lorsque vous déplorez que « ça ne marche pas », ce sont des constats, mais absolument pas une analyse du problème et encore moins une amorce de solution. C’est avant tout quelque chose qui se situe entre le reproche, la réprimande, l’exaspération, l’impatience ou simplement l’incompréhension. Car finalement c’est quand « ça ne marche pas » que l’on se rend compte de la place prise par une technologie dans notre vie quotidienne
En éducation les choses se compliquent. C’est en particulier dans les contextes institutionnels, école, établissements, université etc… que l’on peut observer à quel point « quand ça ne marche pas » pose réellement problème. Entre l’urgence personnelle, assez aisément contournable et l’urgence professionnelle beaucoup plus contraignante, il y a un écart important. Quand je suis devant mes élèves, je ne peux me permettre de « bidouiller » pour que  » ça marche ou alors pas longtemps sinon la séance est perdue. Quand je suis à la maison, pourtant, hormis quelques rares cas, je trouve souvent le moyen de remédier, au moins temporairement au fameux « ça ne marche pas » ou simplement de contourner.

Mais de quoi parle-t-on lorsque l’on dit « ça ne marche pas !!! » ? Une récente expérience montre que le ressenti d’un dysfonctionnement n’est pas forcément suffisamment analysé pour permettre un diagnostic fiable. Ainsi un enseignant déclarait : « le wifi ne marche pas » car il n’arrivait pas à envoyer sur les tablettes de sa classe des documents et ensuite récupérer le travail des élèves. Le ressenti de l’enseignant est que si cela ne passe pas de son ordinateur vers les tablettes et inversement c’est que c’est la transmission du signal, donc le wifi qui « ne marche pas ». Après plusieurs vérifications et quelques prises de bec assez sérieuses entre les divers intervenants, il s’est avéré que c’est une conjonction de problèmes (logiciel de transfert, authentification, sécurité ENT etc…) qui amenaient à cette simple conséquence. Or pour l’enseignant, dans sa classe, avec ses trente élèves, il faut que « ça marche ». Evidemment les responsables informatiques commencent toujours par vous demander de vérifier votre matériel, avant même de se questionner sur leurs propres installations, très souvent assurés de leur fonctionnement. C’est un peu comme un enseignant, après un devoir catastrophique des élèves auxquels il enseigne, qui leur déclare : « vous avez un problème, vous avez mal appris, vous ne comprenez rien !!! ». Il aurait pu s’interroger aussi sur sa manière de faire : le devoir n’était-il pas mal conçu ? L’enseignement était-il réellement efficace ?

En général quand « ça ne marche pas » on a un premier réflexe qui consiste à penser que la cause est externe et qu’il faut la dénoncer. Puis dans un deuxième temps, en secret parfois, on se questionne soi-même en se demandant ce que l’on a fait. Enfin il arrive que l’on conclut en déplorant la non-compréhension du problème, cela débouchant sur deux cas : ça remarche mais on ne sait pas pourquoi et ça ne marche toujours pas et on va voir quelqu’un de compétent (ou supposé tel). Une autre solution est le renoncement définitif avec effets de bords  durables…. Ce qui est irritant quand on est dans une situation professionnelle et en particulier dans l’enseignement, c’est que c’est l’instant qui commande le plus souvent et que le risque est que la séance soit complètement perdue. D’où l’idée générale du plan B. Ce fameux plan B, c’est l’art d’envisager comment « faire autre chose que ce qui est prévu » si « ça ne marche pas ». Cette habileté est intéressante et sauve l’instant, mais elle a un défaut c’est qu’elle dispense de l’analyse. Un enseignant dit même, pour éviter le plan B je ne fais jamais le plan A !!! En d’autres termes je préfère conserver ce dont je suis assuré plutôt que de risquer la séance perdue.

Revenons aux causes du « ça ne marche pas », mais aussi aux remèdes proposés. Prenons en exemple l’introduction de l’informatique en éducation. On peut certes dire « ça ne marche pas ». Mais on peut observer aussi les remèdes préconisés : équipement, formation, logiciels ou contenus sont les trois piliers récurrents depuis le début des années 1980. Récemment on a vu apparaître dans les discours des responsables deux autres piliers : les infrastructures et la maintenance. Et pourtant il semble que rien n’y fasse, « ça ne marche pas ». Dans une salle des profs d’un établissement sous contrat parisien plutôt bien équipé, le ton monte à propos des salles informatiques qui ne sont jamais complètement opérationnelles, contre les accès Internet qui sont restreints et aléatoires, le débit du réseau qui est insuffisant pour passer seulement une vidéo etc… Et comme dans de nombreux établissements publics ou non, on finit par « ça marche pas » et certains d’ajouter : « j’utiliserai quand ça marchera bien » et parfois même : « de toutes façons, la plus-value pédagogique, si tant est qu’elle existe, est rapidement perdue à cause des dysfonctionnements multiples ».

Mais revenons à notre équipement personnel, celui qui nous accompagne au quotidien. Comment se fait-il que nous ayons l’impression que ça marche bien mieux à la maison que sur notre lieu de travail ? Est-ce seulement une impression ? La réponse est double : d’une part nous n’avons pas les mêmes contraintes à la maison qu’au travail – matériel type d’usage – et d’autre part nous n’avons pas les mêmes attentes, les mêmes représentations de ces instruments selon que l’on est à domicile ou au travail. Dans le monde scolaire, les écarts sont encore plus grands : Sécurisation qui ralentit ne serait-ce que la mise en route des machines (rédhibitoire de passer 10 minutes en début de cours pour attendre que tout le monde soit opérationnel, interfaces des ENT qui font davantage penser à l’informatique des années quatre-vingt-dix qu’aux logiciels grands publics qu’on utilise tous les jours, interdictions, règlements et chartes qui encadrent chaque pas etc…
Avec les smartphones, tablettes et autre équipement mobiles individuels, une nouvelle forme d’utilisation, d’usage apparaît. La fiabilisation enfin effective de la plupart des usages individuels, l’ergonomie pensée de manière à n’avoir que très peu de temps d’apprentissage et faciliter une appropriation, la personnalisation qui rend l’objet plus familier, nombre d’évolutions récentes « qui marchent » rendent encore plus frustrantes toutes ces expériences qui font dire aux usagers « ça marche pas ».

Certes il n’y a pas de solution miracle. Mais après avoir observé, au travers de nombre de projets et d’établissements la manière dont « ça marchait ou pas», on ne peut que constater que c’est beaucoup mieux quand « ça marche » plutôt que quand c’est à « marche forcée » !!!

Création, invention, imitation, à l’ère du numérique ?

Est-il encore possible de créer du nouveau, d’inventer, ou au moins d’être original dans un monde numérisé ? Si l’on parle des idées et de leur diffusion sous différents supports, on peut penser que non, au vu de la masse des sources disponibles et surtout accessibles. Est-ce nouveau, du fait du numérique ? Probablement pas, mais on ne le savait pas, car la disponibilité et l’accessibilité à de nombreuses sources était quasi nulle. Ce qui caractérise donc cette époque c’est que l’on risque d’être pris en « flagrant délit » de copie d’idée, voire davantage. Aussi la rigueur du travail scientifique qui exige de faire une revue de littérature dès lors que l’on aborde un sujet devient un exercice de plus en plus difficile, surtout si cette revue doit être assimilée. A moins de ne réduire le sujet du travail de manière tellement précise que le nombre de sources est réduit.

Les élèves confrontés au TPE, les étudiants qui doivent faire des dossiers thématiques, ou encore ceux qui doivent monter des projets dits créatifs, les enseignants qui préparent leurs cours, tous sont confrontés à cette inquiétante question : quelle authenticité, quelle originalité, quelle « œuvre » créative ? Heureusement pour les enseignants, la loi protège la conception d’un cours en le considérant comme une « œuvre originale » et donc protégée par le droit d’auteur (cf. les nombreux sites qui traitent du problème). Mais la question reste entière. Quelle part du cours est nouvelle ? Quelle part du dossier de l’étudiant est originale ?

Avec la multiplication des publications sur Internet, sur nombre de sujets, en particulier dans le monde scolaire, les contenus sont disponibles en ligne. Que demande-t-on à l’élève, à l’étudiant ? De faire œuvre de synthèse et donc, comme un enseignant, d’agencer des contenus pour les rendre accessibles dans un cadre contraint (les consignes données par les enseignants). Le travail du chercheur est, a contrario, de produire des connaissances nouvelles et de les mettre à disposition de la communauté scientifique pour faire progresser le savoir. Il y a donc là un autre travail qui doit s’appuyer d’abord sur l’existant. La fameuse revue de littérature est un incontournable du travail scientifique. Très difficile à réaliser, du fait de la multiplication des sources et surtout de la croissance continue des contenus disponibles, elle est un exercice qui pourtant mériterait largement d’être partagé.

Journaliste, élève, étudiant, enseignant, consultant, expert, etc… chacun se doit d’essayer de faire ce travail exigeant. Il ne se limite pas bien sûr à quelques références savantes du type « (Machin 2013) » que l’on cite sans l’avoir vraiment compris ou lu au moins partiellement. Il suppose en fait une posture intellectuelle particulière qui exige humilité et précision. En sommes-nous vraiment capables, en avons-nous vraiment les moyens ? Soyons honnêtes, cela est quasiment impossible d’être « parfait ». L’intérêt de ce travail est aussi de situer son travail dans un univers large, celui de la communauté qui tente de produire des informations et éventuellement des savoirs. L’exigence intellectuelle est souvent trop lourde à porter, trop couteuse en temps et en énergie et du coup on est tenté de passer rapidement sur certains points. Et c’est là que le débat et la polémique peuvent faire avancer la réflexion. Devant l’impossibilité de l’exhaustivité, il faut donc faire des choix, limiter les champs, réduire les sources. Cela est possible à condition d’en être conscient et surtout de savoir l’argumenter, l’expliquer.

Argumenter, expliquer, c’est là que se trouve une autre difficulté. La surmédiatisation de certains phénomènes, évènements, pratiques dites nouvelles par ceux qui ne s’embarrassent pas des sources amène ainsi nombre d’enthousiastes à renoncer au débat rationnel et approfondi. Là encore le coût est élevé et il est plus facile de céder à la séduction qu’à la réflexion. Le prosélytisme de certains « novateurs » est tel que l’on ne peut même entrer en discussion sur le fond. Prenons l’exemple d’une querelle pas nouvelle autour de la « gestion mentale » et de sa critique par feu Alain Lieury (rappelons ici qu’il nous a quitté récemment, et que nous lui devons de nombreux travaux sur la mémoire, entre autres). Mais on pourrait, dans le domaine du numérique trouver aussi de ces querelles du type « mac-pc » d’antan réactualisée à chaque évolution notable de technologies.

L’approche par les controverses (http://controverses.sciences-po.fr/archiveindex/) proposée par Bruno Latour, Dominique Boullier et leurs collègues du Medialab de Sciences Po, mérite ici que l’on y regarde de plus près. La méthode proposée de l’enseignement par la cartographie des controverses (http://www.medialab.sciences-po.fr/fr/projets/teaching-controversy-mapping/) est particulièrement illustrative de notre questionnement. En formant des jeunes par cette méthode, on peut penser que cela va permettre de limiter les croyances de certains et ouvrir les yeux face aux réalités. Si on rapproche cette forme d’activité de celles proposées pour la démarche d’investigation ou de problématisation apparue dans les programmes scolaires depuis plusieurs années, on s’aperçoit que la prise de conscience de cette évolution dans les diffusion de l’information et le partage des savoirs oblige à une révision assez profonde des méthodes de travail et en particulier de celles qui permettent à chacun de tenter de faire du « nouveau ». Au moins ces approches permettront-elles peut-être une évolution des mentalités autour des illusions de la créativité et de l’innovation qui trop souvent ne sont que de simples reproductions réactualisées de formes antérieures. Et la nouveauté tient alors justement dans cette réactualisation par un contexte spécifique et différent du contexte des formes antérieures.

A suivre et à débattre

BD

L’exemplarité, un concept mal placé avec le numérique…

Quand un sénateur rappelle l’exemplarité (rapport de M Jacques Grosperrin qui commence par la saluer en p.21 puis par demander son cadrage stricte p.103) dont devraient faire preuve les enseignants au nom de l’idéal d’une certaine école de la République, il oublie simplement la moitié du problème : il ne suffit pas de se sentir exemplaire pour l’être et inversement. On peut même dire que c’est parce que ceux qui revendiquaient cette exemplarité au premier rang de ce qu’ils faisaient ont failli que cette exemplarité ne suffit plus. Le monde politique peut bien donner des leçons aux enseignants, mais il faudrait d’abord que lui-même s’interroge. D’une part nombre d’entre eux sont loin d’être des porteur de l’exemplarité (il suffit de lire les débats de l’assemblée pour en faire observation) et d’autre part ils ne devraient jamais oublier que l’exemplarité ne se décrète pas, elle se constate et se confirme dans le regard de ceux auprès desquels on revendique notre exemplarité.

Le numérique dans l’enseignement ou plutôt l’éducation nous offre ici un bel exemple. En voulant faire signer une charte, un code déontologie, le règlement intérieur, le sénateur espère qu’ainsi cela suffira. Sans doute pense-t-il aux sanctions possibles pour ceux qui ne respecteraient pas ces documents. Aux pages 102 et 103, on peut même lire un propos discriminatoire rapporté ici à propos de certains personnels dont la probité est mise en question en fonction de leurs origines. Dans ce climat de méfiance voire de défiance on peut lire à propos des usages d’Internet par les élèves :

« Le discours des enseignants se trouve ainsi mis en concurrence avec d’autres sources d’information. Les élèves n’hésitent plus à comparer le contenu des enseignements avec l’information disponible sur Internet : « vous aviez raison je suis allé voir sur Internet et ils disent pareil ». Et si ça n’est pas le cas, ce sera nécessairement l’enseignant qui aura tort… Les élèves sont, par conséquent, continuellement tiraillés entre le discours de l’école et celui de l’extérieur. « (p.127)

Cela signifie que l’exemplarité des enseignants, des éducateurs ne tient plus à leur statut (et leur recrutement) mais à leur compétence !!! S’offusquer, en faisant appel à Alain Finkielkraut, de ce fait numérique, fait sourire. Mais beaucoup plus grave la posture de défiance est un mauvais signe pour les jeunes ou les nouveaux éducateurs entrant dans le métier. Les jeunes qui arrivent dans l’enseignement (comme enseignant et comme élève) ont tous eu connaissance de l’ordinateur depuis leur naissance. Ils ne l’ont pas choisi. Ils se sont retrouvés mis devant le fait accompli d’une société technicienne dite de progrès, ce dernier étant a priori considéré comme positif, sans discernement. En d’autres termes les jeunes n’ont pas à être considérés comme responsables du « mauvais » exemple et des « mauvaises » préconisations de leurs parents, des adultes. Si l’on considère l’auteur de ce rapport, on s’aperçoit de la volteface qu’il effectue en regard de ses propos antérieurs…vous avez dit exemplarité !!!

Mais revenons plutôt à l’exercice de l’exemple et de l’exemplarité en éducation. Chacun de nous porte dans ses souvenirs d’élèves ces multiples situations qui nous amenaient à critiquer entre élèves les enseignants et leurs comportements (ceux qui fumaient en cours ou dans l’établissement…jadis alors que c’était interdit aux élèves dans l’établissement). Nombre d’entre nous (enseignants) portent le souvenir de propos de conseils de classe au sujet d’élèves qui auraient mérité une sanction tant ils étaient infamants voire diffamatoire. Non nous ne sommes pas exemplaires en tant qu’éducateur, nous sommes simplement des exemples en tant qu’adultes. Or c’est cela qui fait problème dans la société actuelle : l’enseignant n’est plus « déconnecté » de l’adulte social qu’il est et le numérique ne fait qu’amplifier ce phénomène. Un enseignant est d’abord un « exemple » pour ses élèves. Que cet exemple soit positif ou négatif, peu importe dans les limites du respect, il est, pour celui qui le regarde, une référence d’adulte à partir de laquelle il se détermine, il se construit : imitation, interaction, expérimentation sont au cœur des apprentissages humains, même en dehors de toute forme scolaire. Quand Pierre Merle (Rennes) parle de l’élève humilié, il met en évidence le fait d’exemple et son effet, il confirme les dangers de l’exemplarité quand elle va dans ce sens négatif.

Avec les objets numériques, la critique des jeunes est facile, celle des adultes l’est beaucoup moins. Surtout quand les comportements adultes sont dictés par l’impératif professionnel de productivité par exemple. Une discussion avec des cadres d’entreprise ne laisse que peu de doute sur cette question, un simple voyage en transport en commun dans des TGV du travail permet de l’observer. Quant aux jeunes, c’est mal les connaître, voire refuser de les connaître, quand ce n’est pas simplement oublier sa propre jeunesse, que d’avoir un a priori de méfiance. S’ils prennent les adultes en exemple, c’est bien parce qu’ils en comprennent l’intérêt : en regardant le comportement des adultes je comprends mieux les codes et règles implicites qui dirigent leur mode de vivre ensemble. Car l’exemplarité dont il a été question dans ce rapport, c’est l’exemplarité explicite qui fait, bien sûr fi de l’implicite. Les comportements quotidiens des adultes avec le numérique ne laissent aucun doute aux jeunes : c’est un sésame pour l’insertion sociale. D’ailleurs l’OCDE vient de publier une note et un ouvrage sur les compétences des adultes qui ne laisse aucun doute : Les compétences numériques : un investissement vraiment rentable ? (http://www.oecd-ilibrary.org/docserver/download/5js023qt18d5.pdf?expires=1437027576&id=id&accname=guest&checksum=541145969A4D33038646A4332F84A4FC)

L’argument de l’exemplarité ne vaut que s’il est réellement assumé dans le monde tel qu’il est. Or les incantations politiques de cette nature risquent surtout de creuser une fois de plus les inégalités scolaires et sociales. A ne pas penser autrement le numérique scolaire et le numérique dans la société, on oublie que le lire et le compter se font aussi désormais avec des moyens nouveaux qui apportent leurs propres langages. Aussi le monde scolaire ne peut laisser de côté cette dimension, au risque de se retrouver dans la même situation qu’au XVIIIe siècle, avant la révolution, au moment où le Peuple a compris la tromperie de ses dirigeants… et surtout leur manque d’exemplarité…

A débattre

BD

Les inégalités scolaires ne sont-elles pas d’abord produites par l’école ? Le numérique peut-il résoudre ce problème ?

A force de vouloir la même école au même âge pour tous les enfants, on pouvait croire que tous les enfants devaient apprendre les mêmes savoirs au même moment et les maîtriser en même temps. Rapport après rapport, on s’aperçoit que dans le système scolaire tel qu’il est actuellement, il y a des inégalités qui perdurent. Plutôt que de déplorer cela, il est temps de se questionner sur le fait qu’une certaine image de l’école se traduit par une « normalité » dans le rythme auquel tous les enfants doivent apprendre. S’ils ne suivent pas ce rythme, soit ils sont précoces, soit ils sont en difficulté, soit ils sont « à besoins particuliers ». Cette question n’est pas nouvelle, des établissements expérimentaux comme le lycée d’Hérouville Saint Clair en ont même fait un axe de leur projet, mais il se renouvelle avec le numérique. D’un univers qui contrôle et qui définit des frontières à un espace poreux et en relation de plus en plus régulière avec son environnement, le monde scolaire se trouve confronté à une redéfinition de sa relation aux inégalités scolaires.
Force est d’observer que le numérique est tantôt un étendard, tantôt un repoussoir, tantôt un bouc émissaire en particulier en éducation. Face aux questions d’inégalités entre les élèves, le numérique est souvent évoqué (cf Pascal Plantard) sous différentes formes : équipement, compétences, usages… Dans l’école égalitaire, le numérique a bien du mal à trouver une place. Dans l’enseignement des disciplines professionnelles et techniques la question ne se pose pas au nom de l’adéquation entre les métiers et la formation qui y prépare. C’est dans la partie mal nommée « enseignement général » que l’on ne peut parvenir à lire autre chose que des impulsions, des velléités, voire des équipements. Rappelons ici, à titre d’exemple, que l’une des raisons de l’abandon de l’option informatique au lycée tient à son caractère considéré comme élitiste : l’option étant choisie par des élèves ayant des parcours scolaires de réussite dans des filières plutôt scientifiques. Paradoxalement, la mise en place du B2i, qui devait permettre de lutter contre les inégalités a été largement freinée aussi bien par les cadres intermédiaires que par les tenants d’un enseignement de l’informatique. Les premiers estimant que cela ne les concernait pas vraiment(cf rapport de l’IGEN en 2003)les seconds voulant continuer leur projet d’instaurer une discipline informatique à l’école. L’inégalité des usages, pourtant constamment signalée dans les travaux de recherche, n’a pas été perçue comme nécessitant de la part de l’école un effort particulier. Le B2i en a subit les conséquences : mal mis en place voire totalement dévoyé dans certains établissements, il s’est ensuite intégré dans le socle commune de compétences (2005 -2006), perdant en partie son identité, mais aussi subissant les effets des pratiques « allégées » de la mise en place du socle et surtout de la certification des compétences, dont pourtant il était le précurseur.
Revenons aux faits : les terminaux personnels mobiles connectés ont envahi les poches, les sacs et les cartables des jeunes. Les usages qui en sont fait sont d’abord marqués par le fait social : exister dans la société actuelle impose l’usage du numérique. Le monde scolaire, velléitaire, n’a pas été capable de préciser un positionnement sur le sujet. De 1970 à 2000, un confortable discours sur l’informatique en faisait d’abord un objet professionnel et donc éloigné de la sphère scolaire, hors enseignements spécifiques. De 2000 à 2015, la prise de conscience de la place du numérique est restée aussi hésitante qu’auparavant, la décentralisation renforçant les inégalités territoriales du fait des prises de décision et des moyens disponibles localement. Entre plans et stratégies, l’absence de vision véritablement stratégique (la volonté exprimée par Vincent Peillon étant surtout centrée sur l’organisation institutionnelle – mise en place de la DNE) sur le numérique au quotidien a cependant été marquée par quelques « objets » significatifs. C’est en particulier le cas des Environnements Numériques de Travail (ENT) et du cahier de texte numérique (CTN). Si les premiers sont toujours l’objet d’interrogations nombreuses et surtout de pratiques éclatées et peu pérennes, le second a marqué assez significativement les pratiques des enseignants et surtout la relation enseignant-élèves-parents en créant un lien nouveau non plus seulement fondé sur des données administratives produites (notes, emplois du temps, sanctions…) mais sur des données pédagogiques à partager (travail à faire, suivi de cours). Intégré aux ENT le cahier de texte numérique en est l’une des composantes les plus consultées, voire la plus consultée. Il manque cependant à ce jour une analyse qualitative des usages parentaux et des usages hors temps scolaires de ces moyens sous le prisme de l’égalité scolaire.

Les récentes publications sur les populations les plus défavorisées n’ont pas pris en compte de manière significative et explicite l’importance du numérique dans les mécanismes de développement des inégalités sociales voire scolaires. Or le Credoc dans son enquête annuelle (2014, à partir de la page 135) a mis en évidence des usages différents en lien avec les niveaux sociaux (CSP). Une analyse plus avancée des difficultés des élèves permet de faire du lien entre usages du numérique et trajectoire scolaire. Tout comme avec le livre, l’accès et les modes d’usages du numérique sont déterminants dans la socialisation, l’accès aux savoirs et plus généralement l’apprentissage. L’école, institution fondée sur l’accès à l’écrit et au livre, a réussi à lutter contre ces inégalités dans un premier temps en permettant l’accès de la plus grande partie de la population à la lecture écriture. Cependant le fait que près de 160 000 élèves sortent du système scolaire chaque année en difficulté dans ces domaines(analyse confirmée depuis 1996) interroge la capacité de l’école à répondre à sa mission. En ne parvenant pas à définir une ligne de conduite sur le numérique, elle augmente encore cette incapacité à remplir sa mission pour tous.  Certains mêmes (comme le sénateur Jacques Grosperrin) vont jusqu’à changer d’avis et revendiquer l’interdiction des « tablettes » au collège, confirmant ainsi la labilité des visées politiques. Il semble bien que les supports numériques et les contenus associés ne soient que la prolongation du livre et de l’écrit et que les compétences de lecture et d’écriture à l’ère du numérique ne soient soumises aux mêmes dynamiques inégalitaires que le papier.

Dès lors que peut, que doit faire le monde scolaire ? Tout sauf l’ignorer d’abord. Un rejet radical du numérique, comme certains le rêvent serait simplement un acte de discrimination sociale. Ensuite, les trois langages, informatique, usage, information-communication que nous avons évoqués par ailleurs ne peuvent être ignorés dans leur contexte numérique. Comme pour l’écrit, la grammaire et le vocabulaire n’ont jamais suffit à développer la pertinence d’usage en réception comme en émission. De plus la contextualisation des usages du  numérique, contrairement à l’écrit et surtout au livre, s’est fortement élargie et concerne désormais aussi bien des gens qui, à l’époque de l’exclusivité du livre, n’avaient pas accès à celui-ci, que des lieux et des temps non prévus pour l’accès à ces moyens et supports. Une école égalitaire ne peut ignorer ce changement et ce d’autant moins que c’est sous l’effet de l’industrie et du commerce que cette évolution se produit. Prendre en compte c’est permettre à chacun de situer. Encore faut-il que les éducateurs eux-mêmes soient en mesure de situer. Or on s’aperçoit que c’est le premier problème à affronter. Et la formation ne suffit pas, elle que l’on convoque systématiquement sans jamais en explorer la forme et les dispositifs pertinents. Le recours à l’autoformation des enseignants est insuffisant et pourtant indispensable. Car contrairement à d’autres apprentissages, le numérique impose davantage de pratiques à celui qui veut les comprendre que des contenus plus traditionnels. Or ce qui fait la différence, les inégalités c’est justement la forme d’usage, et là le monde scolaire peut faire quelque chose… si tant est qu’il veuille réellement lutter contre ces inégalités…

A suivre et à débattre

BD