Décidément le numérique n’est pas fait pour la pédagogie !

Le programme Fatih en Turquie (http://www.ludovia.com/2015/05/les-ecrans-interactifs-en-tete-du-programme-educatif-numerique-fatih/) et cet article promotionnel sur les avantages du tableau interactif : http://www.ludovia.com/2015/11/les-sept-avantages-de-lecran-interactif-face-au-tbi/ font revenir à la surface une question essentielle : y a-t-il un lien entre pédagogie et numérique ? Faut-il vraiment qu’il y ait un lien ?
Alors que depuis des années on se pose la question de « transformer la pédagogie avec le numérique », on s’aperçoit que ce n’est pas vraiment le cas et que c’est plutôt l’inverse, à savoir que c’est parce que l’on change de pédagogie que le numérique peut avoir un autre sens que celui, dominant, que nous observons. Le cas du TBI, celui des tablettes, des ordinateurs portables et autres netbook est assez illustratif de ce débat. On pourra aussi parler des ENT et autres LMS, cahiers de texte numériques et autres logiciels de note et de suivi des élèves comme complément logiciel à cette question d’abord portée par le matériel comme en témoigne le plan numérique promu par la présidence de la république depuis plusieurs mois, fondé sur l’équipement massif en équipement mobile personnel des élèves.

fatih pedago

A regarder la photo du programme Fatih, introduire le numérique dans l’enseignement c’est d’abord enrichir la pédagogie traditionnelle. A lire les nombreux argumentaires autour des technologies en éducation, on s’aperçoit que l’argument du changement pédagogique est plus incantatoire que réel projet dans la plupart des cas. En d’autres termes c’est un bon argument de vente. Comme la plupart des promoteurs de ces produits ont davantage intérêt à la vente et au renouvellement (court terme, long terme) qu’à l’usage (moyen terme), et comme le système scolaire se trouve conforté dans ses habitudes, finalement tout est bien : l’apparence de modernité éducative (présence de moyens numériques) s’appuie sur la solidité de la tradition pédagogique diffusionniste d’une part. Le chiffre d’affaire des fournisseurs est garanti, l’Etat, la puissance publique, jouant les intermédiaires.
On peut se rappeler l’histoire des grandes antennes paraboliques siglées au nom d’une collectivité et installées sur le toit, visible des établissements scolaires dotés. Les enseignants n’utilisant que peu ou pas cette possibilité de montrer des télévisions du monde entier (décalage horaire, problème d’enregistrement, problème de droit), chacun était content. Sans déranger l’institution scolaire, on avait un rendement en termes d’image de marque…. du financeur. On se rappelle aussi le nombre de plaquettes d’établissements scolaires montrant une photo de la salle informatique dont on sait que le fonctionnement était aléatoire et l’usage rare.  Autant de dotations qui n’ont surtout pas eu d’écho en termes de pédagogie.

La photo ci-dessus illustre parfaitement le problème posé : le numérique ne doit pas modifier la pédagogie, il doit moderniser l’image de l’enseignement. C’est l’entrée première de ces politiques. L’argument pédagogique (cf. Jean Michel Fourgous) est parfois porté par les politiques mais on constate qu’en réalité c’est l’évolution du système scolaire qui n’est pas portée conjointement ou plus simplement que l’argument de modernité est peu associé à celui d’évolution pédagogique réelle. On pourra rétorquer qu’il n’y a pas besoin de faire évoluer un système qui fonctionne plutôt bien, même s’il laisse de côté entre 10 et 15% de ceux qui le traversent. On pourra aussi argumenter de l’éphémère du numérique ou encore de sa permanente évolution pour ne pas l’utiliser, en regard de la durabilité, voire de la temporalité des mécanismes d’enseignement scolaire. Mais surtout on argumente en s’appuyant sur les enseignants innovants et autres expérimentateurs qui sont souvent des pionniers volontaires mais qui essaiment très peu en réalité. En d’autres termes l’impact médiatique de l’innovation pédagogique avec le numérique est sans rapport avec l’effectivité des pratiques… quotidiennes. Cela ne serait pas gênant si un mouvement de fond accompagnait ces expériences. Malheureusement l’histoire récente de la prise en compte des évolutions proposées se heurte à un immobilisme général du système, ou plutôt une forte inertie. Les politiques tentent des ouvertures en proposant à la marge des aménagements, rappelons-nous les TPE et les IDD, pour mieux renforcer les fameux « fondamentaux ». Or c’est ce terme qui en fait porte le sens pédagogique de base, la tradition car il prend une double signification, contenant et contenu.

L’équipement massif des élèves, des établissements des classes, les projets pour une véritable prise en compte de la place du numérique dans l’éducation, ne peuvent faire l’économie d’un vrai travail sur l’évolution de la forme scolaire. Regardons simplement la place des tables dans la salle, la gestion des espaces dans l’établissement… On parle de classe inversée, parlons d’établissement inversé, qui mettent au centre la trajectoire de l’élève, entre le social et le scolaire au lieu de mettre en premier des programmes pléthoriques, des enseignants formatés, des espaces temps figés. Cependant cette évolution n’est pas liée au numérique, elle ne peut d’abord que se justifier par l’omniprésence du numérique pour ensuite réfléchir aux modèles pédagogiques pertinents pouvant accompagner cette véritable inversion.

A suivre et à débattre

BD

Derrière l’écran, les algorithmes mais aussi l’imaginaire.

Parmi les livres récemment parus, certains semblent importants pour tout éducateur (enseignants, parents, formateurs, éducateurs, etc…) qui utilise et fait utiliser l’informatique et les objets numériques dans sa pratique personnelle autant que professionnelle. Le premier, dans l’ordre de parution est celui d’Eric Sadin, « la vie algorithmique, critique de la raison numérique » (L’échappée, 2015), le second paru en début octobre est écrit par Dominique Cardon, « A quoi rêvent les algorithmes, Nos vies à l’heure des big data »(Seuil la république des idées, 2015). Deux autres, un peu différent, sont tout aussi importants. Celui de Fred Turner, « Aux sources de l’utopie numérique, De la contreculture à la cyberculture, Steward Brand un homme d’influence »(C&F Editions 2006 – 2012, préface de Dominique Cardon). Et enfin celui de Pascal Plantard, « les imaginaires numériques en éducation » (editions Manucius, 2015).
Si les deux premiers ouvrages nous invitent à comprendre ce qui se passe derrière les écrans et surtout dans toutes ces machines numériques connectées, les deux suivants nous invitent à comprendre comment se construisent les représentations mentales et sociales, les imaginaires, à propos de l’invasion des moyens numériques dans notre quotidien. Mais ce qui fait la force de ces quatre ouvrages c’est qu’ils nous permettent de regarder d’un peu plus près, d’y voir un peu plus clair et surtout d’articuler la technique et l’humain.
Dans ce billet je m’attarderai particulièrement sur l’un d’entre eux, celui de Dominique Cardon et ensuite j’évoquerai celui de Pascal Plantard. Non seulement parce qu’ils sont plus directement accessibles (taille, poids, langage – quoique ), mais aussi parce que ayant l’occasion de rencontrer ces deux auteurs au cours de ces années, il me semble que, chacun dans son registre, apporte aujourd’hui des clefs de compréhension et d’analyse essentielle au monde de l’éducation en général et au monde scolaire en particulier et ce, dans un contexte de poursuite des ambitions numériques du pouvoir politique et plus globalement, semble-t-il de la société.

Dominique Cardon nous propose une analyse en profondeur des algorithmes liés aux big data, aux traces et aux calculs qui sont faits. Après avoir présenté les quatre modes de regard que les algorithme portent sur l’information numérique et le retour qu’ils font dans les domaines de la popularité, l’autorité, la réputation et la prédiction, l’auteur nous invite à plonger dans le coeur des algorithmes liés aux traces. Ce faisant, il aborde une des formes que les algorithmes ont développées, parmi d’autres. En ce sens le titre de l’ouvrage est heureusement complété par le sous-titre qui évoque les big datas. Tout l’intérêt de cette analyse est, outre qu’elle explique les déplacements d’approche incarnées dans les algorithmes de Google ou de Facebook (et autres), c’est surtout de nous faire comprendre la mutation qui s’opère autour des traces et des signaux. Cette mutation, c’est principalement celle de l’individu qui devient un « produit » particulier dont il faut détecter les comportements pour mieux les guider (cf. les citations de l’ouvrage au bas de cet article.

Mais il ne faudrait pas qu’une lecture réduite aux quatre approches (qu’ont d’ailleurs faits certains journaux) occulte celle plus large de la question des algorithmes qui sous-tendent tous les logiciels, parfois les plus simples d’apparence (les traitements de texte par exemple) aux plus complexes au premier abord (les jeux). L’usage des logiciels du quotidien est marqué par les choix qu’ont faits leurs concepteurs. Ces choix sont plus ou moins perceptibles et relèvent de stratégies parfois explicites, mais le plus souvent implicites et qui pourtant imposent à l’usager des manières de faire qu’il peut difficilement contourner ou détourner. Or les algorithmes sont la traduction opérationnelle cachée des anciens modes d’emplois souvent illisibles que des techniciens rédigeaient pour les appareils grand public (on se rappelle l’exemple des magnétoscopes…). Mais à la différence de ceux-ci, on a remplacé le mode d’emploi par le « pas besoin d’apprendre » faites ce qu’on a programmé pour vous !!! La force de la programmation des machines est qu’elle impose l’usage (une sorte d’affordance exponentielle) et que les algorithmes qui sont à la base de sa conception ne sont rien d’autre « qu’une intention humaine embarquée dans la machine », dans le logiciel pour être précis. L’usager heureux de tant de possibles en oublie les impossibles et se laisse allégrement guider par cette volonté cachée.

C’est dans la rencontre de ces deux approches, celles des algorithmes des logiciels qui traitent les big data et ceux qui sont dans les logiciels les plus simples, que l’on retrouve une question fondamentale : la capacité de chacun à dépasser ces contraintes pour effectuer ses « propres choix », exercer une liberté, si fondamentalement chère à Michel de Certeau. Sans tomber dans une analyse manichéiste ou complotiste, il nous faut cependant bien comprendre les enjeux des développements actuels qui s’effectuent à l’échelle de la planète, de tous les humains et dont les conséquences sont quasiment impossible à prévoir. Les médias de flux qui servent de caisse de résonance n’ont pas grand-chose à faire de ces analyses qui sont aussi révélatrice de leur propre algorithme, celui les amène à chercher le scoop, l’audience, la popularité, en lieu et place, parfois d’une information authentique. En d’autres termes, les algorithmes sont dans nos têtes avant d’être dans nos logiciels. Nombre de nos dirigeants tentent de piloter nos sociétés et nos vies avec ces algorithmes. Contrairement à ceux qui sont dans nos machines, ils sont beaucoup plus difficiles à « objectiver », à « décrypter ». Mais ils sont aussi moins linéairement efficaces que ne le sont les machines binaires à la rhétorique implacable et parfois définitive, surtout lorsque le résultat fourni est une « bombe au centre de l’écran » (Apple) ou un « écran désespérément bleu » (Microsoft).

Pascal Plantard a publié un livre court et percutant sur les imaginaires numériques en éducation. Passant d’une analyse anthropologique à une étude de terrain, il nous permet de voir au plus près l’incarnation des imaginaires au travers des pratiques du quotidien (projet INEDUC). Il écrit : « En éducation, la place des imaginaires est première car le processus même de l’éducation formelle, informelle, familiale et artistique… procèdent de la construction voire de la transmission du partage des imaginaires » (p.19) A la suite de ce propos il présente, à l’instar de Pierre Musso, 6 marqueurs des techno-utopies : naturalisation de la technique (homme machine), la dimension révolutionnaire associée à la technologie, l’apaisement universel par les réseaux, la dimension libertaire et la dimension déterministe. Ce paysage posé, ainsi que celui des grands mythes qui sont revisités par le développement des techniques numériques, sert surtout à analyser la relation que les jeunes entretiennent avec le numérique, en particulier ceux qui sont au collège, puis du plan d’équipement massif proposé par le président de la république pour 2016. Effectivement on retrouve aussi bien dans les propos des jeunes sur les pratiques, de même que dans ceux des politiques, la trace des mythes et de ces marqueurs. On les retrouve aussi dans nombre de propos médiatiques sur le numérique. On pourrait ajouter aussi que chacun de ces mythes porte aussi son contraire, c’est à dire l’idée qu’ils pourraient porter le pire comme le meilleur (ce qui est le propre d’un mythe semble-t-il). La conclusion que l’on peut tirer de cette lecture est que les priorités retenues par les pouvoirs et nombre d’acteur face au numérique sont davantage inspirées par le flot communicationnel d’où émergent les mythes que par une analyse des besoins de la population, basés sur une vision politique à long terme.

On retrouve aussi dans cet ouvrage des liens avec deux auteurs, d’une part Philippe Breton d’autre part Fred Turner qui, chacun dans leur sens, éclairent la question de ces techno-utopies. Le premier de ces auteurs a très tôt soulevé la question des imaginaires en particulier au moment de l’émergence d’Internet à la fin des années 1990. Le second visite quant à lui les fondements culturels et politiques de l’Internet et de l’informatique d’aujourd’hui. La lecture du livre de Steward Brand (et de l’introduction de Dominique Cardon) est un plaisir immense pour qui veut se plonger dans l’histoire intellectuelle qui a donné vie aux technologies contemporaines et surtout à leurs formes d’usages, rendues possibles par ces visions qui petit à petit se sont infiltrées dans les programmes informatiques, les algorithmes, et plus généralement dans les manières de faire d’aujourd’hui. Cours d’histoire, certes, mais vivant et surtout extrêmement bien documenté, accessible et appuyé sur des analyses solides dont l’auteur prend plaisir à faire partager les interprétations, voir les conclusions.

Si les algorithmes sont particulièrement et spectaculairement présents dans l’usage des traces et des big datas, ils sont aussi, et bien plus encore présents dans le quotidien des usagers de l’informatique. De l’antique clignotement de l’écran des premiers ordinateurs individuels aux interfaces des tablettes et autres smartphones, les concepteurs n’ont eu de cesse de faciliter les utilisations. Mais la contrepartie c’est la « détermination » de ces usages. L’utilisateur obéit au concepteur. C’est ce dernier qui décide donc des possibles et des impossibles. Il décide aussi, et cela se voit plus souvent qu’on ne le pense, de ce que doit maîtriser l’usager pour accéder aux possibles. En d’autres termes selon la qualité de la conception, l’usager aura plus ou moins besoin de connaissances techniques. On se rappelle les manuels pléthoriques de certains logiciels des années 1980 – 1990. En faisant disparaître ces aides papier ou numérique, c’est l’ergonomie qui est repensée et plus encore la guidance automatique de l’usager au travers de programmes et d’algorithmes qui définissent ainsi les usages possibles. Un simple exemple pourra illustrer cela : ceux qui ont utilisé des logiciels/programmes/applications pour enfants savent bien que les concepteurs des produits font des choix. On se rappelle par exemple le produit Adibou qui donnait accès à des jeux à l’utilisateur qui avait atteint un niveau de résultat aux exercices imposés. Plus subtils sont les algorithmes qui analysent votre profil pour vous orienter, ce qui semble arriver dans les produits appelés « adaptive learning ». Mais beaucoup plus courants les algorithmes des appareils de guidage du conducteur basés sur le GPS. Le calcul d’itinéraire est bien le résultat d’un choix de programmation et d’algorithme qui s’impose et impose parfois à l’usager des trajectoires inattendues…

On semble découvrir aujourd’hui cette question qui pourtant n’est pas nouvelle. Cet effet de mode est renforcé par les luttes contre les hégémonies, voire les monopoles de toutes sortes dont il semble bien que l’on puisse penser qu’ils sont à l’origine de dominations et de contrôles. D’IBM à Microsoft, de Google à Facebook, et autres multinationales du numérique, chacune fait ou a fait l’objet de critiques majeures dès lors qu’elles ont été dominantes sur leur marché. La puissance économique politique et technique est devenue telle que certains s’inquiètent et cherchent à leur échapper ou au moins à neutraliser leur influence. Malheureusement on ne peut que constater la récurrence de ces questions, avec ou sans technologies numériques. Comme si la volonté de domination était une sorte de mécanisme fondamentalement inscrit dans le fonctionnement mental….

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Quelques citations importantes du livre de D Cardon pour alimenter la réflexion et aussi l’envie de lire son livre (qui fait l’objet de beaucoup de compte rendus de presse)

« La complexification des modèles algorithmiques mis en oeuvre dans les nouvelles structures informationnelles contribue à imposer le silence à ceux qui sont soumis à leurs effets » (p.13)

« Les objets techniques ne fonctionnent que parce qu’ils opèrent dans un « milieu associé » qui les rend efficaces et pertinents. » (p.14)

« Les données brutes n’existent pas. Toute quantification est une construction qui installe un dispositif de commensuration des enregistrements et établit des conventions pour les interpréter » (p.56)

« Il est encore temps de dire aux algorithmes que nous ne sommes pas la somme imprécise et incomplète de nos comportements » (p.103)

« Il s’agit désormais de calculer le profil e l’utilisateur à partir des traces des activités en développant des techniques d’enregistrement qui collent au plus près de ses gestes. » (p.34)

« les algorithmes prédictifs ne donnent pas une réponse à ce que les gens disent vouloir faire, mais à ce qu’il font dans vouloir vraiment se le dire » (p.34)

– (manipulation du réel, débordement des catégories; calculer au plus près, corrélation sans cause) « Ces déplacements montrent comment les statistiques, photographies extérieures de la société, sont progressivement entrées dans les subjectivités contemporaines en leur permettant de se comparer, avant de venir subrepticement calculer à leur insu le comportement des personnes. » (p.43)

« Les big data réaniment le projet d’objectivité instrumentale des sciences de la nature, mais cette fois sans le laboratoire : c’est le monde qui devient directement mesurable et calculable. Leur ambition est de mesurer au plus près le « réel », de façon exhaustive, discrète et à grain très fin. » (p.44)

« Même en ayant le sentiment de faire des choix singuliers, nos comportement obéissent à des habitudes routinières profondément inscrites dans notre socialisation. » (p.65)
« En préférant les conduites aux aspirations, les algorithmes nous imposent ce réalisme efficace. Ils nous emprisonnent dans notre conformisme. (…) ils sont prédictifs parce qu’ils font constamment l’hypothèse que notre futur sera une reproduction de notre passé. » (p.70)

« Le développement d’une éducation et d’une culture partagées des algorithmes devrait nous aider à décoder et interpréter la manière dont ils façonnent nos représentations. »(p.83)

« De façon très conservatrice, le calcul algorithmique reconduit l’ordre social en ajoutant ses propres verdicts aux inégalités et aux discriminations de la société : les mal notés seront mal servis et leur note en deviendra plus mauvaise encore. » (p.86)

Nouvelles technologies nouvelles compétences ?

Il est toujours agréable et désagréable de voir ses anciennes idées réutilisées comme nouvelles par d’autres plusieurs années après. Agréable car cela signifie que vos idées avaient déjà été perçue et que leur confirmation renforce votre vision. Désagréable car on a rapidement l’impression que dans le flot des données le dernier qui parle a raison, qu’il est innovant et visionnaire, sauf que ce n’est pas vrai.

Ainsi en est-il de ce texte que j’avais commis en 1998 et qui à l’époque n’était pas totalement visionnaire, mais dont je retrouve aujourd’hui, sous des formes voisines, la reprise au moins partielle. C’est pourquoi je ne résiste pas à l’envie de republier ce texte… de 1998 (17 ans déjà)…

A suivre et à débattre

BD

PS On trouve facilement sur la toile et dans les librairies nombre de documents plus récents qui confirment mon analyse.

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Cette intervention a eu lieu lors du forum Transfrontalier (Canton de Genève, Val d’Aoste, Haute Savoie) en Mars 1998

  Nouvelles technologies nouvelles compétences ?

 

Avec le développement actuel des nouvelles technologies nous pouvons constater que le monde du travail change. Face à cette évolution les jeunes sont confrontés à la nécessité d’intégrer ces changements. Après avoir essayé d’analyser les formes actuelles de ce changement dans le monde du travail, nous essaierons de comprendre quelle nécessité il y a pour les jeunes d’intégrer ces chargements, et ainsi essayer d’envisager quelles sont les stratégies à mettre en oeuvre dans un établissement scolaire pour répondre à ces nouveautés.

 

1 – Comment le développement d’une technologie modifie le travail ?

Une échelle mondiale.

La première caractéristique du changement de mode de travail est celle, et cela est banal désormais de le dire, de la mondialisation. Dans toutes les entreprises le développement et la stratégie dépassent désormais les frontières du pays d’origine. Il faut compter avec l’ensemble des entreprises, partenaires ou concurrentes, où qu’elles soient situées dans le monde entier. L’entreprise s’adapte donc progressivement à cette nouvelle donne et intègre bien évidemment les outils nécessaires pour y faire face.

L’ omniprésence de l’information

La multiplication des informations mises à disposition des individus dans le monde entier développe ce que certains appellent à une nouvelle société informationnelle. L’information est désormais non seulement disponible en permanence mais elle s’était largement multipliée et personnalisée. Le représentant de commerce, la secrétaire ou encore le cadre peuvent être en liens permanents et ainsi échanger les informations dont ils disposent. Les moyens de stockage ainsi que les moyens de diffusion de l’information sont les instruments de base de ce changement.

L’absence et distance en question

Les outils nouveaux tels Internet ou le téléphone portable dont l’usage se multiplie dans les entreprises tendent à faire disparaître les distance qui séparent le salarié du lieu de décision. Les notions de temps de travail et des disponibilités deviennent donc extrêmement relatives. L’ensemble de ces technologies et depuis trés longtemps tent à réduire les distances entre les salariés et leurs entreprises, entre l’ensemble des acteurs de la société, et tendent aussi à supprimer l’absence physique en la remplaçant par une présence virtuelle.

Une complexité grandissante

La perception qu’à désormais le salarié de son environnement est de plus en plus fragmentaire. Le flot d’information, l’absence de points de repère dans l’espace et dans le temps sont des éléments qui concourent à faire percevoir le monde comme complexe. Dès que le salarié essaie de comprendre comment sa tache s’insère dans la globalité, il s’aperçoit que les liens sont extrêmement nombreux, extrêmement complexes, et que, toute modification à son niveau, peut avoir des répercussions sur bien d’autres niveaux qu’il n’aperçoit pas a priori.

La libre concurrence comme modèle

Le cadre de cette évolution technique qui propose une société ayant l’information au centre de ses préoccupations s’appuie sur un modèle d’économie fondée sur la libre concurrence. L’objectif assigné dès lors à l’introduction des nouvelles technologies dans un cadre professionnel doit être au service de la productivité et ainsi permettre à l’entreprise d’être au niveau de ses concurrents. Jusque dans que sa tâche quotidienne, le salarié perçoit cette concurrence qui peut même lui faire perdre son perdre son emploi. Il doit donc nécessairement, non seulement faire face aux concurrents extérieurs à l’entreprise, mais aussi à ceux qui se trouve dans l’entreprise voire même aux technologies susceptibles de le remplacer.

 

2 – Comment les jeunes pourront-ils intégrer ces changements ?

Savoir s’adapter

Il est devenu banal de dire à des jeunes que dans leur vie ils auront à effectuer des métiers différents. Toutefois la réalité du travail n’est pas exactement celle-là. En réalité on peut observer qu’il s’agit davantage de s’adapter progressivement à de nouvelles conditions survenues dans l’environnement. C’est bien davantage une adaptation qu’à un changement de conditions de vie, de conditions de travail. Cette évolution permanente suppose donc que les jeunes développent cette capacité à s’adapter en particulier face à l’incertain.

Conduire sa trajectoire de vie

Si un certain fatalisme semble envahir une partie de la population, en particulier celle en difficulté, il semble bien nécessaire aujourd’hui de préparer les jeunes à ne pas accepter passivement les événements qu’ils ont à affronter. La sociologie des organisations, en particulier Michel Crozier dans « l’acteur et le système » propose désormais une idée selon laquelle tout individu doit pouvoir influer sur sa trajectoire de vie. Le développement progressif de la notion de projet, projet personnel de l’élève, etc. sont des signes de cette prise de conscience. Il faudra toutefois veiller à ce que cette mise en projet ne soit pas une injonction des adultes envers les jeunes mais bien l’intégration dans les dispositifs d’enseignement et l’éducation de la possibilité pour le jeune de développer la compétence à conduire sa trajectoire de vie .

Discerner et trouver la formation adaptée

Les jeunes se trouvent souvent face au paradoxe suivant : une immensité de choix et l’impression de ne pouvoir en faire aucun. La multiplicité des sources d’information de même que la possibilité d’accéder aux ressources du monde entier au travers des réseaux donnent l’impression de disposer d’une ouverture impressionnante et riche, permettant de faire des projets d’avenir. Dans le même temps les propositions de la société en terme d’insertion sociale se réduisent et de nombreux jeunes dénoncent les horizons bouchés.

Pour faire face à cette vision paradoxale et forcément réductrice, il est indispensable de préparer les jeunes à discerner dans la multiplicité des choix offerts et ainsi de construire un chemin. Le risque de désespérance reste grand pour ceux qui ne bénéficient pas de cette perspective d’ouverture, contraints qu’ils sont par une origine qui les disqualifie a priori et les enferme dans des trajectoires prévisibles.

Travailler en collaboration

La montée de l’individualisme, très souvent notée au cours des dix dernières années, a développé un modèle dans lequel une certaine idée de réussite ne pouvait avoir lieu que pour l’individu qui serait vainqueur d’une lutte contre les autres. Cette vision, renforcée par la libre concurrence, s’avère être un leurre dès que l’on essaie d’analyser l’environnement social, technique et économique. En effet, pour parvenir à réaliser des projets, il est de plus en plus indispensable de travailler à plusieurs. C’est à dire de travailler en « collaboration », dans le même esprit au service d’un projet partagé. Parler de travail collectif ne suffit pas , il s’agit en fait d’une taylorisation déguisée qui répond souvent à un impératif économique à court terme. Le travail collaboratif, qui s ‘appuie sur les notions de réseaux et de partenariat devient progressivement le moyen privilégié pour développer des projets.

Accepter l’incertain

Les jeunes qui essaient de trouver du sens dans des engagements extrémistes, politiques ou religieux, témoignent d’une peur de l’incertain apparue suite à l’écroulement du modèle rationaliste, vécu en particulier après la fin des trente glorieuses (1945 – 1975) et avec l’apparition des crises successives inaugurées par la question pétrolière, puis par la chute des idéologies communistes. Le modèle libéral triomphant, appuyé sur la mondialisation et la libre concurrence, n’apporte pas de réponse suffisamment significative pour le jeunes. La présence de l’incertain dans les espaces de la vie quotidienne demande à être acceptée. Les jeunes ont donc à développer de nouvelles attitudes, pour lesquelles les adultes ne présentent pas encore de modèle construit, identifiable dans des projets et des choix de société. De la violence, vers les autres ou vers soi même, à l’adoption d’attitudes sectaires, l’incertain fait peur aux jeunes, ils essaient de construire des bases pour dépasser cette angoisse.

 

3 – Quelle stratégie mettre en oeuvre dans l’établissement scolaire ?

A partir de ces constats, il me semble possible de proposer des pistes d’action pour l’école afin que celle-ci retrouve sa place dans une société transformée par les nouvelles technologies de l’information et de la communication.

Développement de l’autoformation

A l’opposé du modèle scolaire traditionnel (la forme scolaire), être capable de s’autoformer devient prioritaire pour les jeunes. L’école doit donc développer des stratégies dans lesquelles elle ne décrète pas l’autoformation, comme si cela s’apprenait comme n’importe quelle autre matière, mais qui permettent aux jeunes de développer progressivement des attitudes d’autoformation au sein du système d’enseignement. La direction de l’apprentissage ne dépend alors plus seulement d’un programme décrété par un ministère, où d’une progression décidée a priori par un enseignant, mais aussi du sens et de la direction que le jeune tente de mettre dans sa trajectoire.

Culture de la responsabilité

Les tentations de conformisme scolaire sont très grandes chez les élèves et les enseignants. S’il est rassurant de trouver des points de repères autour de soi, il est dangereux d’oublier d’apprendre à en poser soi même. La notion de responsabilité semble essentielle pour parvenir à développer cette possibilité de construire ses propres points de repères, en les « mettant en débat » tant avec les adultes qu’avec les jeunes. Cet accompagnement de la « prise de la responsabilité » par le jeune suppose l’acceptation et la reconnaissance par l’adulte enseignant de cette évolution qui pourra être davantage douloureuse pour l’adulte, qui devra alors reconstruire une identité légitimée, que pour le jeune puisse devenir responsable.

Conduite autonome de projets

Au sein de l’établissement scolaire, la conduite à projets ne doit pas être du seul ressort des adultes. C’est en particulier lorsque les adultes demandent aux jeunes de définir leur projet (projet personnel de l’élève par exemple) qu’ils ont des difficultés à laisser le jeune les construire de façon autonome. Du désir de l’adulte à l’angoisse transmise au jeune, on sent souvent au travers de cette démarche de mise en projet une volonté de rationalisation de la trajectoire du jeune. Le développement de la conduite autonome de projets suppose que l’on mette en place les conditions de l’émergence de projets, mais pour cela l’école doit passer du statut de lieu de transmission des savoirs à celui de lieu de vie.

Travail de groupe

Le développement des travaux de groupe s’inscrit dans la dimension collaborative vue plus haut. Trop souvent alibi scolaire permettant de parler d’élève acteur, le travail de groupe devra s’orienter vers une véritable travail de collaboration entre les élèves et les enseignants. C’est avant tout un lieu de co-construction des savoirs.

La concurrence scolaire

L’énergie que les élèves mettent dans la concurrence scolaire pourrait être mise au service de la progression de chacun en fonction de sa trajectoire. Il s’agit donc de développer des modèles évaluatifs individualisés (les NTIC peuvent y concourir) permettant au jeune de comprendre sa progression. Les travaux sur les portefeuilles de compétences ou encore les arbres de connaissance et aussi de bilan de compétence sont des axes qui peuvent être explorés.

Production collective d’élève

Favoriser les apprentissage par production de savoir semble être prometteur, en particulier à l’aide des NTIC, dans ses dimensions de communication à distance et travail collaboratif. Les démarches permettant ce type de fonctionnement ne peuvent se développer que si elles sont ritualisées et acceptées de l’ensemble de la communauté éducative. Si elles sont occasionnelles, brouillonnes et marginalisées, elles ne peuvent être évaluées et développées. C’est souvent le sort des innovations pédagogiques que de rester ainsi. Cette attitude suppose des décloisonnements disciplinaires et des modifications de l’organisation du temps et de l’espace scolaire.

Recherche du sens dans la collaboration

Pour terminer, il semble important que le sens des actions menées dans l’école soit travaillé. Les informations transmises par les nouveaux médias supposent une distance critique qui ne peut se construire que dans l’interaction humaine. Cet apprentissage suppose que dans la relation pédagogique, il y ait cette recherche permanente d’explicitation du sens des actes. La dimension collective de cette démarche vise en particulier à lutter contre l’isolement psychologique de la justification.

Cette démarche vise à faire en sorte que les nouveaux médias, comme les plus anciens, ne soient plus extérieurs aux individus, mais bien intégrés et appropriés, c’est à dire que l’entrée dans une société informationnelle ne soit pas subie, mais bien analysée et si possible maîtrisée par les générations actuellement dans nos écoles et bientôt à notre place dans la société.

 

Qu’est-ce qu’un chercheur ? Qu’est-ce que la recherche ?

D’une discipline à l’autre, l’idée que l’on se fait du chercheur change de manière significative. D’un milieu professionnel à un autre la compréhension de ce qu’est un chercheur et l’imaginaire qui y est associé est extrêmement variable, en particulier si l’on pense en être ou non. Déclarer qu’un « vrai chercheur » c’est quelqu’un qui publie dans des revues importantes (impact factor) est avancé jusque dans certains cercles. Cette conception de la recherche est d’abord marquée par un jacobinisme fort (les revues remplacent le pouvoir politique pour attribuer la reconnaissance) et ensuite elle promeut l’entre soi, voire la complaisance dans certains cas, du moins on peut l’imaginer. Car l’évaluation par les pairs, en aveugle, est la caractéristique essentielle de la reconnaissance de la qualité du chercheur. Plusieurs exemples récents ont montré les limites de cette vision et ont montré que la course à la publication et à la notoriété peut amener à déraper sur la qualité scientifique. Aucun système n’est parfait et celui-là moins que d’autres diront les défenseurs de l’orthodoxie universitaire. Ajoutons à ce premier tableau que l’on peut distinguer au moins trois grands types de recherches : fondamentale, appliquée, action. Or ce qui fait marcher l’imaginaire et les représentations c’est la figure du savant fou ou malade plus que le laborieux travail quotidien de l’observation, de l’expérimentation, de la lecture, de l’écriture. C’est d’ailleurs parfois associé à un sentiment de supériorité du fondamentaliste qui se sentirait chercheur dégagé des contingences du quotidien. Ainsi le tableau est posé, la recherche est enfermée dans un ensemble de représentations et de discours, mais aussi de règles et de rites qui la rendent souvent exotique à une grande part de la population.

Mais la recherche n’est pas le monopole des chercheurs patentés, titrés, institués et publiés… Il suffit de regarder la réalité, dans le monde de l’éducation, pour comprendre que la recherche, c’est d’abord un état d’esprit, puis une démarche et enfin des traces et pas n’importe lesquelles. Le développement de l’informatique en milieu scolaire illustre bien cette idée. Il suffit de regarder l’ensemble des productions écrites depuis le début des années 1970 pour comprendre le foisonnement et l’activité réelle menée et les recherches conduites, parfois de manière clandestine, souterraine, invisible. Ce ne serait pas de la recherche par ce que le « chercheur » professionnel ne serait pas à la source de ces travaux et surtout à la fin, dans les publications dans des revues classées !

Il faut donc renvoyer la recherche académique à sa niche. Et comme toute niche elle a sa valeur propre, mais encore faut-il qu’elle aille se diffuser et s’incarner. Car à côté d’elle, il y a nombre de travaux, dont on trouve trace dans des revues spécialisées comme jadis la revue EPI (papier) ou des revues moins spécialisées dans le numérique comme les Cahiers Pédagogiques. A la différence de revues comme la scientifique Revue Française de Pédagogie, la diffusion des travaux rapportés dans ces revues « intermédiaires » est beaucoup plus grande, même si elle est loin d’atteindre l’ensemble de la profession. Nombre de chercheurs académiques ont écrit des textes pour ces revues et ont tenté de sortir des niches des colloques et revues scientifiques, toutes à comité de lecture, bien sûr. Mais ces tentatives portées par des revues comme « Sciences Humaines » par exemple ou encore « Science et vie » ou même « La recherche » pour les plus connues du grand public, ne sont pas valorisées dans la carrière réelle d’un enseignant chercheur.

Bruno Latour, et d’autres, ont raconté ce qui se passe au cœur des laboratoires et des équipes de recherche. Aujourd’hui encore le fonctionnement réel des équipes laisse parfois penser qu’il est plus important de gérer sa carrière personnelle que celle d’un laboratoire, d’un collectif. Ce qui est paradoxal c’est que nombre de chercheurs collaborent avec leurs « amis » mais pas au sein d’équipes constituées et ayant un projet collectif. On se rappelle les propos sur le mandarinat de certains chefs, ceux sur la manière de se glisser dans le système pour y faire carrière etc… (« Un tout petit monde » livre de David Lodge). C’est ça la recherche ! disent certains qui découvrent cet univers ou le côtoient un peu.

La recherche c’est donc d’abord un état d’esprit : questionner les évidences, ne pas accepter le discours général ou la première impression. C’est une démarche, celle de la recherche de preuves de manière le plus rigoureuse possible. Il y a là un piège connu, celui de la méthode scientifique, dont l’emblème est le travail de Claude Bernard (au parcours scolaire difficile) ou celui de Jean Rostand (pourtant en dehors du monde universitaire). Les sciences humaines pourtant, de Levi Strauss à Michel Foucaud, d’Emile Durkheim à Bernard Lahire, par exemple, ont ouvert de nombreux possibles comme ceux que Howard T Becker a bien montrés dans son livre « les ficelles du métier » (la découverte 2003). Au lieu d’y voir de la complémentarité d’aucuns y voient des rivalités.

Revenons donc au quotidien des acteurs de l’enseignement et leur accès à des activités de recherche. En 2001, Philippe Perrenoud parlait de la pratique réflexive. Plus largement plusieurs auteurs ont évoqué la possibilité de la recherche action. Nombre d’enseignant sont dans une démarche de recherche et ce qu’ils écrivent et mettent à disposition, en particulier sur Internet, prouvent qu’ils ont déjà soulevé le couvercle. Mais celui-ci se referme très vite pour deux raisons opposées. La première est la temporalité de la recherche, la deuxième est la reconnaissance de la recherche. Pour la première l’enseignant plongé dans son quotidien et invité au présent de la classe a peu de temps pour la réflexivité au moins, la démarche de recherche au plus. Pour la deuxième, si jamais il parvient à une production, sa reconnaissance sera rarement celle des chercheurs patentés, sauf dans des cas bien précis qui rapprochent des praticiens des chercheurs et qui permettent des publications collectives.

Ce contexte global, dont on ressent dans les échanges avec des enseignants qui souhaiteraient entrer dans ces démarches qu’il est difficile, fait que nombre de ceux qui s’expriment se sentent éloignés de la recherche. Certains en refusent même les atours, de peur de se retrouver dans la position de l’arroseur arrosé. Du coup l’autorité de l’écriture a beaucoup de mal à être perçue à sa juste valeur, au-delà du titre académique. C’est pourquoi il nous semble essentiel, si l’on veut que les travaux de recherche gagnent en diffusion, qu’ils soient, à l’instar de ce que préconise la sociologie de la traduction, réalisés dans des collectifs « pluriels » dont nul n’est a priori exclu. Ces collectifs comportent aussi bien des acteurs du milieu que des acteurs d’autres milieux complémentaires. Un certain nombre de projets récents (eEducation par exemple) ont imposé la présence de chercheurs dans des consortiums de développement de solutions nouvelles. Ils ont imposé au chercheur un déplacement dans la posture : être dedans et distant en même temps !!! Cette expérience vécue par plusieurs laboratoires d’éducation récemment a permis de voir combien le chemin à parcourir est compliqué, mais combien il est nécessaire.

A suivre et à débattre

BD

PS on dit dans certains lieux que l’auteur de ce blog n’est pas un « vrai » chercheur mais plutôt un passeur. Mais qu’est ce qu’un chercheur qui n’est pas un passeur ?

Cloud et abonnement la nouvelle plaie du numérique…

Comment faire payer l’usager et lui faire croire qu’il est libre… de payer ? En essayant de le convaincre de nouvelles pratiques. Le premier exemple c’est le premium : un peu de gratuit pour commencer, et beaucoup de payant pour faire passer la frustration. Le deuxième exemple c’est celui des petites rivières transformées en grand fleuve : viens prendre ton abonnement chez moi, il n’est pas cher…. oui mais… attention, la suite peut s’avérer plus délicate : tant que le nombre d’abonnés est important l’accroche reste valable et dès que le nombre baisse, on restaure les marges. Quant au gratuit, payé par la publicité, c’est le troisième exemple. Encore plus pervers que les deux précédents, il implique celui qui met des contenus en ligne, par l’idée qu’il pourrait rentabiliser cette tâche, et celui qui les lit, qui en regardant la pub associée aux contenus, paye outre l’auteur, mais aussi l’éditeur et au final le paquet de nouille augmenté du prix de la publicité….

Acheter un bien et le posséder, matériellement c’est ce qui différencie le livre papier du livre numérique. Le sentiment de possession du livre numérique est peu évident : une bibliothèque de livres numériques dans le salon, ça n’a pas le même rendu que de vrais livres… (Ou simplement de vraies reliures…). Or l’informatique nous a habitués à accepter les objets sans matérialité. Certes il y a longtemps eu les modes d’emplois pléthoriques (trois classeurs pour Excel, deux ou trois pour MS DOS etc…), mais aujourd’hui ils ont disparu, soit qu’ils sont inutiles soit qu’ils sont remplacé par la « débrouille collective ». En d’autres termes la modification de la matérialité de ces objets dont on ne perçoit que « le bout du nez » est un questionnement psychique et perceptif fort qui petit à petit interroge les représentations mentales d’abord, puis les représentations sociales.

Et voilà qu’arrivent les deux nouvelles plaies : le nuage et l’abonnement. Adobe, Microsoft et bien d’autres ont choisi ce modèle plus ou moins récemment. Plutôt que de financer les mises à jour, un abonnement vous garantit la mise à niveau « automatique ». Comme en plus c’est dans le nuage, c’est à dire qu’il y en a de moins dans la machine qui est sur le bureau, l’usager a le sentiment d’être gagnant. Le fait de n’avoir plus de procédure complexe d’installation, au risque du plantage, d’avoir constamment la dernière version, et aussi de n’avoir rien en local et de pouvoir y accéder partout, quel que soit le lieu, l’heure et la machine, c’est le sentiment d’autonomie et de liberté qui est flatté, contre quelques royalties…

Il est loin le temps de la programmation des machines, seul moyen d’en faire quelque chose. Les informaticiens ont beau nous dire qu’il faut apprendre le code et l’informatique mais ils n’ont de cesse de nous cacher les couches techniques, afin de mieux nous vendre leurs services. Ce double langage est étonnant : soyez libre de vous soumettre à notre volonté et à nos produits. Soyez libres, nous veillons sur vous !!!

Dans les organisations, les institutions, les établissements scolaires, il est temps que le débat s’engage. Cela est d’autant plus urgent que c’est une sorte de plan pour développer l’Illectronisme et la dépendance aux techniciens, à leurs produits et à leur business, qui touche la société et, comme d’habitude, les plus démunis. Il est toujours plus facile de demande à un million de pauvre de donner un euro que de demander à un riche de donner un million d’euros… Et les commerçants, qui s’appuient sur ces informaticiens, ont bien compris comment il faut faire.
Le mieux que l’on observe en ce moment, c’est l’art de la récupération : faire les poubelles du web pour en faire des pépites commerciales. En fait c’est un peu plus compliqué : on ouvre un espace d’initiatives, d’inventivité, genre web 2.0. On regarde ce qui se passe et on forme nos brillants étudiants d’école de commerce et de management à en « tirer profit ». Autrement dit laissons le social inventer, le commercial passera ensuite à la caisse. On se rappelle que c’est une critique du modèle japonais dans les années 80…

Et maintenant, comment conduire une éducation, un enseignement dans ce contexte ? Comment délier les fausses libertés pour aller vers la véritable autonomie et peut-être même l’égalité (Cf. H Le Crosnier) ? Le constant attachement du politique à introduire le numérique à l’école est touchant de naïveté dans ce contexte. Surtout que l’important c’est d’abord l’équipement (le lobby des constructeurs), les ressources (le lobby des éditeurs), la formation (le « digestif »). Quant à la pertinence pédagogique, cela n’est pas quantifiable en termes de rentabilité. Surtout que le système résiste bien au numérique.
Revenons alors à l’essentiel. « Nous vivons avec ». IL est trop tard pour penser autrement les pratiques actuelles. Donc il faut probablement ouvrir les brèches du braconnage, du contournement et du détournement pour redonner sa force à l’initiative et à l’inventivité de chacun. Ne parlons pas ici d’innovation ou de créativité, mots galvaudés devenus presque vulgaire tant ils résonnent d’autres sous-entendus. Préférons expérience, invention, choix, dans le respect du Sujet. C’est à dire qu’il est temps que chacun de nous reprenne ses esprits, geeks ou alergeeks ! Regardons le monde en face et choisissons de le construire plutôt que de le subir….

A débattre

BD

De l’enfant consommateur à l’école consommatrice et prescriptrice

Suite à la journée organisée par le ministère de l’éducation en avril 2015, (http://eduscol.education.fr/cid90065/le-marche-des-objets-communicants-les-jeux-et-l-education.html) sur le thème « Le marché des objets communicants, les jeux et l’éducation », on peut s’interroger sur la place de la « consommation » dans l’éducation. Plusieurs écrits récents font état de ce questionnement sous divers points de vue qui méritent d’être mis en débat. Ainsi l’ouvrage « Digital Natives, Culture, génération, consommation » (coordonné par Thomas Stenger ems-éditions, 2015) illustre-t-il ce que les sciences de gestion tentent de mettre à jour des connaissances sur ce thème. On pourra aussi lire cet article qui, quoique un peu difficile d’abord propose une réflexion particulièrement intéressante pour qui veut exercer son « esprit critique » : Gollety Mathilde, « Quelle rationalité pour l’enfant-consommateur ? Prise en compte et incidence de la rationalité des enfants dans les recherches sur l’enfant consommateur. », (Management & Avenir 8/2011 (n° 48) , p. 135-157 URL : http://www.cairn.info/revue-management-et-avenir-2011-8-page-135.htm )

Il y a fort longtemps déjà que dans l’enseignement on recevait les marchands d’informatique en leur disant : si les élèves utilisent votre matériel ils seront prescripteurs pour les entreprises dans lesquelles ils travailleront. Même si ce temps-là a vécu aussi longtemps que les marges sur la vente d’ordinateur étaient proches de 40%, aujourd’hui cet argument ne fonctionne pas vraiment de la même manière. Le développement des ambassadeurs et autres personnels d’établissement privilégiés par certaines marques a pris le relais. Comment vendre au mieux aux établissements et par là même aux parents et aux élèves ? Il y a bien longtemps que les professionnels de nombre de secteurs ont développés des kits et mallettes pédagogiques qui permettent aux enseignants d’avoir clé en main des moyens de promouvoir leurs produits ou même leurs marques.

Si dans un établissement scolaire un constructeur équipe l’établissement d’une marque, les élèves, ou les étudiants auront-ils le réflexe d’acheter la même marque ou au moins une marque compatible ? On peut en douter depuis que l’équipement des familles a supplanté celui du monde scolaire et universitaire, contraignant même à une réflexion sur le BYOD (AVAN) et sur l’usage des matériels personnels en classe. Toutefois la compatibilité reste un élément de référence pour un grand nombre de personnes. L’élève qui s’aperçoit que sa tablette personnelle est incompatible avec les applis que l’école propose pourra, à l’instar de ses parents, se sentir mis à l’écart défavorisé. La fameuse compatibilité qui a fait la richesse de certains et le désespoir d’autres reste un facteur important pour développer les comportements d’adhésion de même que la fameuse interopérabilité. Pour favoriser l’achat, il faut tabler sur la cohérence et la convergence.

Un autre point mérite aussi notre attention : la fascination des jeunes pour les technologies. Celle-ci se traduit d’abord par les taux d’équipements et les usages. Cette fascination qui repose sur l’idée de progrès synonyme d’amélioration des conditions de vie et aussi sur le plaisir de la nouveauté et sa découverte a été fortement relayée par les médias et la publicité. Relayée signifie aussi bien encouragée que suivie. Car c’est une des habiletés qui consiste à tester une idée auprès du public pour ensuite la lui imposer quand on sent qu’elle a fait un peu écho. Alors le marché suit. Ainsi les montres connectées ont-elles bien du mal à trouver leur marché en ce moment. Mais peut-être le produit est-il en avance diront certains, trop éloigné des besoins diront d’autres, inutiles diront les derniers. Ce qui est assez impressionnant c’est que l’enfance et la jeunesse sont devenus davantage prescripteurs que leur parents et que les adultes en général. Certains adultes, pris par le jeunisme sous toutes ses formes font écho et deviennent des amplificateurs de tendance.

L’école ne serait plus prescriptrice mais suiviste. Au-delà des marchés, de la consommation, cibles faciles mais nécessaires, il y a plus généralement le décalage qui s’est creusé entre l’école et la société. Les promoteurs du retour à l’ancien temps heureux savent-ils qu’à l’époque l’école était bien la prescriptrice d’un ordre social et que la forme sociale était une suite logique de la forme scolaire ? Et pourtant s’ils analysaient ce fait, alors ils auraient une autre vision de l’école que celle qu’ils promeuvent. A moins qu’ils ne préfèrent ce retour en arrière pour tenter de restaurer cette force prescriptrice, mais pour prescrire quoi ? Car la force de l’école depuis sa création c’est que sa prescription était ancrée dans les réalités sociales du moment, sur l’ordre et la hiérarchie de l’école. Mais depuis tout ce temps bien des choses ont évolué, et pas uniquement le numérique, mais pour reprendre les trois premiers chapitres de « Petite Poucette » de Michel Serres ou encore « Deux pouces et des neurones » de Sylvie Octobre, un ensemble d’éléments qui font que les réalités sociales ont largement changé. Or l’école n’a pas modifié sa forme et a continué sur sa logique initiale de massification qui avait fait son succès jusqu’à la fin des trente glorieuses (1975).

Le marché, la consommation, l’argent ont longtemps été des objets « salissants ». Le numérique et ses multiples objets qui sont pourtant devenus un symbole criant de ce marché ne le seraient pas à l’école ? A entendre les discours des uns et des autres, on sent bien que même la plupart des tenant du retour à l’ancien temps heureux ne refusent pas les technologies numériques, en y ajoutant cette fameuse prise de distance critique. Distance dont on se dispense le plus souvent de la traduire dans les actes, les faits et les recommandations : comme s’il suffisait de le dire. Mais le marché est passé par là. Sa volonté de diffusion dans l’ensemble de la société a amené les gens de ces métiers à développer des stratégies de communication à la valeur pédagogique (ou au moins persuasive) forte. Certes ils ont tendance à peu se soucier des effets une fois le produit vendu…Mais au moins ont-ils réussi à convaincre pour une premier geste. Et par le fait le monde scolaire se trouve dépassé par les conduites sociales. Et dépassé signifie ici qu’elles sont génératrices d’attentes nouvelles, de besoins nouveaux. Ceux qui font des MOOCs et des classes inversées sont dans quel camp ? Soit ils sont suivistes et essaient de replâtrer l’institution en lui donnant un vernis de modernité, soit ils sont en train de proposer à l’institution de réviser ses classiques et tenter de trouver sa place dans une société dite « post-moderne ». A moins que ce ne soit simplement un feu de paille, une envolée lyrique et rhétorique, qui a au moins le mérite de montrer qu’il y a du possible. L’avenir nous le dira…

Et si finalement en entrant par cette question d’une société libérale de marché et ses mécanismes on interrogeait les fondements de l’école, du système éducatif. Peut-être pourrait-on, à condition de ne pas s’embourber dans les éternels débats idéologique, envisager de questionner plus simplement le fait de « faire société » et pas seulement de « vivre ensemble ». Pour le dire autrement, l’éducation est bien un objet Politique et pas seulement un instrument d’une politique ou d’une autre… et le numérique vient nous interroger de par sa propre forme et sa propre distance au réel.

A suivre et à débattre

BD

Tous fichés dès l’école ?

Plusieurs évènements techniques et réglementaires se sont produits au cours de l’été, en particulier entre le 16 juillet et le 10 aout. Entre un arrêté sur « France Connect » un autre sur le livret numérique « vie scolaire » (carnet de correspondance numérique) ainsi que les avis de la Cnil les concernant, (les liens sont en bas de cet article) on ne peut que s’interroger sur l’avenir du fichage des élèves, des jeunes, mais aussi de la population. Dans la lignée des nouvelles lois de sécurité, qui concernent justement la surveillance de la population par Internet, on peut s’interroger sur les instruments numériques mis en œuvre dans les établissements scolaires et au-delà et les conséquences que cela a sur les libertés individuelles et plus simplement sur le respect de la vie privée. Le suivi des « Sauvageons », terme initié par Jean Pierre Chevènement à la fin des années 1990, prendrait-il une nouvelle forme ?

Pour surveiller une population, encore faut-il mettre en place les infrastructures de base. Avec le numérique, l’élément fondamental c’est l’authentification. À partir du moment où celle-ci est réalisée (on sait qui vient de se connecter au service), il est très aisé de mettre en place les moyens de suivre son activité. Heureusement, nous dit-on, la CNIL veille. Ce n’est pas faux, mais a-t-elle réellement les moyens techniques et légaux pour cela ? Probablement pas vraiment au vu de l’habileté technique des pirates en tous genres (cf. les échanges vif entre gouvernants sur l’espionnage et les révélations de Wikileaks ou de E.Snowden) et en comparaison des autres pays.

Ce qui doit nous interroger plus particulièrement dans le domaine éducatif c’est que nous arrivons progressivement au « bouclage » de l’encadrement numérique des activités scolaires. Environnement Numérique de travail, Gestion des notes et emplois du temps, cahier de texte numérique, webclasseur, voilà quelques une des applications qui permettent d’accompagner numériquement l’élève. Avec l’arrivée du carnet de correspondance numérique, on complète la panoplie en remplaçant ce « mythique » carnet de correspondance (après le carnet de note et le cahier de texte), par sa version numérique. Le regroupement de toutes ces informations auquel s’ajoute la question de l’authentification/identification unique, invite à se questionner sur ce que l’on va pouvoir en faire aussi bien dans un établissement scolaire que dans l’administration centrale ou régionale. Les sauvageons n’ont qu’à bien se tenir, on va les suivre en temps réel… jusque dans leurs plus simples comportements quotidiens à l’école. Si le sanctuaire protégeait des bruits du monde extérieur, c’est aussi qu’il offrait un espace de non visibilité par ce même monde extérieur. Avec le cahier de texte numérique on sait ce que l’élève a à faire, avec le carnet de correspondance numérique on sait comment il se comporte, avec le logiciel de note en ligne on sait quelles sont ses performances, avec le webclasseur on sait ce qu’il souhaiterait faire etc…. En d’autres termes, de l’extérieur on peut suivre les jeunes.

L’intérêt de l’informatisation des services c’est d’assurer un meilleur accompagnement des usagers en leur facilitant la vie. C’est l’argumentaire pour le client. De plus on va pouvoir établir des statistiques sur le service et son utilisation. C’est l’argumentaire pour les personnes qui mettent en œuvre au quotidien, ce produit. Enfin on va pouvoir surveiller les utilisateurs en analysant leurs pratiques et en détectant leurs dysfonctionnements. C’est l’argumentaire implicite du concepteur. Evidemment, la CNIL veille et hors de question d’interconnecter ces informations en interne et encore moins avec d’autres fichiers externes (du type services sociaux, police, justice, impôts et autres administrations ou même banques… Mais c’est possible et la tentation pourrait être grande. On nous rétorquera que l’on est responsable et que l’on choisira la bonne manière et pas la mauvaise. L’histoire est peuplée d’inventions aussi bonnes que mauvaise, mais, comme le dit Jacques Ellul, bonnes et mauvaises aussi dans leur utilisation. Le fameux calcul « bénéfice-maléfice » cher à la médecine vaut aussi ici, mais les dérapages sont possibles…

Revenons à l’établissement scolaire. On se souvient de ces échanges verbaux à propos de comportements d’élèves qui ont amené à des dérives parfois inquiétantes, mais sans beaucoup de conséquences a priori. L’instrumentation désormais possible des preuves et des traces de ces comportements risque d’enrichir encore davantage les tableaux statistiques que les logiciels de notes nous présentent pour le conseil de classe. Imaginons un couplage entre les différentes solutions logicielles en place et alors on peut imaginer un suivi longitudinal de l’élève associant travail personnel, notes et comportement sur une courbe de l’année qui permettrait de faire des corrélations et peut-être même de se lancer dans l’analyse de causalité. Les conseils de classe, de discipline et autres instances d’analyses du travail des élèves à l’école sont en train d’être dotées d’instruments dont l’usage va devoir être travaillé au sein des équipes, dans le projet éducatif et pédagogique. Ce ne sont pas les discours politiques et syndicaux qui sont requis, mais bien un travail individuel et collectif au sein des établissements.

Au moment où l’enseignement moral et civique s’installe dans les établissements scolaires, il peut être intéressant qu’un temps de travail partagé (voire plusieurs) soit mis en place afin de réfléchir et d’analyser la manière dont nous comptons désormais « regarder les élèves » et plus largement « regarder les jeunes ». Les sauvageons n’ont qu’à bien se tenir, on va avoir les preuves…

A suivre et à débattre

BD

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Les textes et articles de référence sur la mise en place de ces fichiers

– Arrêté du 16 juillet 2015 portant création d’un traitement automatisé de données à caractère personnel ayant pour objet de permettre aux élèves et à leurs responsables légaux d’être informés des événements de vie scolaire : http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000030967230&dateTexte=&categorieLien=id

– Délibération (CNIL) n° 2015-185 du 25 juin 2015 portant avis sur un projet d’arrêté portant création d’un traitement automatisé de données à caractère personnel ayant pour objet de permettre aux élèves et à leurs responsables légaux d’être informés des événements de vie scolaire (demande d’avis n° 1852959) : http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000030968399&dateTexte=&categorieLien=id

Arrêté du 24 juillet 2015 portant création d’un traitement de données à caractère personnel par la direction interministérielle des systèmes d’information et de communication d’un téléservice dénommé « FranceConnect » :
http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000030972764&dateTexte=&categorieLien=id

– Délibération (CNIL) n° 2015-254 du 16 juillet 2015 portant avis sur un projet d’arrêté portant création d’un traitement de données à caractère personnel par la direction interministérielle des systèmes d’information et de communication d’un téléservice dénommé « FranceConnect » (demande d’avis n° 15012943) :
http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000030973293

Qu’est-ce que FranceConnect ? : https://doc.integ01.dev-franceconnect.fr/

Commentaire sur France Connect : http://www.silicon.fr/france-connect-authentification-unique-jo-etat-plateforme-123567.html
Autre commentaire sur France Connect : http://www.nextinpact.com/news/96092-le-deploiement-sso-france-connect-officiellement-autorise-par-arrete.htm
Commentaire sur le carnet de correspondance numérique : http://www.nextinpact.com/news/96066-bientot-carnet-correspondance-numerique-pour-collegiens-et-lyceens.htm?skipua=1

Le carnet de correspondance ? Il y a une application pour ça : http://www.lemonde.fr/bac-lycee/article/2015/08/13/le-carnet-de-correspondance-il-y-a-une-application-pour-ca_4723162_4401499.html#ZKY737vfgOzxJt8c.99

Quelques lectures complémentaires pouvant être utiles :
– Debarbieux Eric. Le professeur et le sauvageon [Violence à l’école, incivilité et postmodernité]. In: Revue française de pédagogie. Volume 123, 1998. La violence à l’école : approches européennes. pp. 7-19.
– Une belle généalogie de la montée du discours sécuritaire « De Chevènement à Sarkozy : genèse du consensus sécuritaire »http://lmsi.net/De-Chevenement-a-Sarkozy-genese-du
– Texte en ligne de Najat Valaud Belkacem de 2010 « le ministre et les sauvageons » http://www.najat-vallaud-belkacem.com/2010/06/07/desolante-actualite/

Nation, Patrie, État, Pays, quel sens à l’ère du numérique ?

Parmi ces mots, lesquels sont absents du nouveau programme d’E.M.C. (éducation morale et civique) à l’école et collège, quel est le nombre de citation de ceux qui y sont cités ? Ce petit exercice pratique, que j’invite chacun à faire, vise simplement à mettre en évidence la perte d’importance de ces termes dans la société actuelle. Certes c’est le terme République qui prend le devant de la scène, mais au moment où l’on prépare la rentrée scolaire et où il faut penser à l’enseignement moral et civique, les mots doivent être choisis avec soin. Au-delà des mots officiels, il y a leur présence dans la société, dans la vie quotidienne de chacun et en particulier des jeunes qui vont être dans nos classes, dans nos amphis. Alors que le numérique recompose la perception que chacun se fait de l’espace-temps, ces mots ont-ils encore un sens une portée, une force ? Ou plutôt comment interroger ces mots dans un contexte de vie numérique ?

On parle souvent de frontières devenues poreuses, d’échanges au-delà des limites habituelles, de regard direct sur le monde, d’immédiateté de la transmission des faits, de la mise à distance du réel par la médiation technique au travers des écrans mais aussi des algorithmes qui les conduisent. Autrement dit un enfant né avec le numérique dans son environnement quotidien (il me semble important d’éviter l’emploi systématique des expressions anglo-saxonnes) découvre un monde avec d’autres intermédiaires que ses prédécesseurs. Un simple fait technique permet d’envisager cette question. En 1960 quand la télévision française commence à arriver massivement dans les foyers, il n’y a qu’une seule chaîne et un ministre de l’information. Autrement dit si l’espace de représentation du monde s’est ouvert à de nouvelles dimensions, celles-ci sont particulièrement limitées et contrôlées. Regardons aujourd’hui les pouvoirs politiques qui continuent de tenter de contrôler les flux d’information (en particulier sur Internet), mais aussi les pouvoirs économiques et industriels qui tentent de garder la main sur ces intermédiaires, on s’aperçoit que l’enjeu est de taille et qu’il concerne bien sûr les conséquences qu’à le sens que chacun donne aux termes nation, patrie, état, pays… voire République.

Si l’on reprend les habituelles définitions des termes (par exemple celles données ici http://omnilogie.fr/O/Pays,_%C3%89tat,_nation_et_patrie), on peut les interroger ainsi :
1 – Le pays représente un territoire, un lieu géographique.
Le passage de la perception physique d’un espace à une perception plurimodale de cet espace introduit une nouvelle dimension. La sensation physique d’un espace est bousculée par la représentation numérique de celui-ci. Découvrir le pays avec ces nouvelles « modalités » c’est d’une part enrichir la connaissance mais d’autre part c’est risquer la surcharge voire l’égarement. Si à l’école on travaille sur le village ou le quartier, il est intéressant d’utiliser des ressources numériques (internet, photos, etc…) mais cela peut aussi amener des confusions dès lors que l’information n’est pas personnellement située. Si l’on regarde les périphéries de nombre de villes, on s’aperçoit qu’elles se ressemblent toutes si on en reste simplement à la surface, au sol et à ses constructions.
La notion de territoire ajoute une dimension que l’éthologie ou encore la géographie humaine nous ont appris à associer à la manière dont celui qui y habite le construit. On comprend aisément que l’usage des réseaux en ligne et autres interactions définit à côté du territoire physique un territoire numérique et/ou imaginaire bien différent

2 – L’Etat, comme représenté par des institutions reconnues par un groupe humain et régit par des règles définies pour un pays donné, est bien sûr questionné de par son éloignement et sa proximité. La fameuse définition du département (ainsi que les autres unités) comme un espace relié par un déplacement de cheval met bien en évidence le fait que la constitution de l’état est bien liée à des flux de personnes, de biens, d’information. Le développement de l’informatique en réseau modifie singulièrement la donne. Le développement de la dématérialisation des démarches ainsi que la généralisation des démarches administratives en ligne modifie la perception de l’Etat et de ses institutions et surtout de son fonctionnement.

3 La nation, comme rassemblement de personnes formant un ensemble dans un pays, est particulièrement mise à mal par les évolutions des populations. Les flux migratoires ne sont pas nouveaux. Les métissages culturels sont anciens. Si nous prenons l’histoire de la Picardie, on identifie, entre autres, des migrations espagnoles, polonaises, belges, portugaises, algériennes etc… Et ces migrations humaines sont à la source de l’évolution de tous les groupes humains. L’ouverture de canaux de communication nouveaux (transports physiques, réseaux numériques etc…) a développé une nouvelle forme de métissage par le numérique. Rappelé par plusieurs chercheurs en sociologie des médias, la télévision, la radio, Internet désormais, ont permis d’ouvrir de nouveaux échanges culturels sans flux migratoires physiques. Même si ceux-ci se poursuivent (et c’est l’un des sens de l’histoire des humains), c’est désormais la circulation numérique des informations qui impose progressivement à chaque jeune le cadre de construction de ce que l’on appelle encore nation, mais que les textes tendent à appeler désormais République. Comprendre la notion de nation, en s’appuyant sur la perception du pays et de l’état est de plus en plus complexe. La disparition de l’idée de nation semble progressivement annoncée, tout au moins dans la manière dont on peut aujourd’hui la construire avec l’environnement dans lequel nous vivons.

4 La patrie, en tant que ce qui fait unité entre les habitants d’un pays (langue, histoire, culture…), est la notion qui fait le plus polémique. Non pas en tant que telle, mais en tant qu’incarnation. Les métissages culturels, la relecture de l’histoire, l’évolution des langues, l’évolution des populations et de leur composition, tout indique une tendance à la mondialisation, certains parlent de moyennisation. Mais beaucoup d’auteur notent le dialogue essentiel en local et global. En cela le numérique a apporté à chacun une vision du global, une perception de ce qu’il ne peut voir, comprendre, percevoir physiquement. Or le local continue d’exister, mais semble s’être fortement restreint. La vie de quartier et de village a beaucoup évolué au cours des cinquante dernières années et s’est largement modifié du fait des conditions de vie. L’arrivée des possibilités du numérique amplifie le dialogue entre le local et le global, au risque parfois de faire disparaître, fondre, le local dans le global. La patrie est donc une notion qui semble ne plus recouvrir une réalité aisément perceptible si ce n’est dans des discours, en particulier politiques. Mais là encore, la décrédibilisation de ces discours vient de leur mise en concurrence avec d’autres sources, aujourd’hui accessibles à chacun. Même si celles-ci sont douteuses.

L’éducation morale et civique ne peut donc faire fi de ces évolutions. D’ailleurs il est fait à plusieurs reprise au numérique dans le texte ministériel. Mais il faut rester vigilant car ces textes abordent ces questions comme on abord un objet extérieur (exotique, étranger ?), un objet d’étude, alors que ces questions sont des questions de vie. Voire ses grands-parents prendre leur retraite dans un pays étranger peu couteux, avoir l’obligation d’aller à « l’étranger » dans un cursus d’étude, être en permanence confronté au métissage des langues au quotidien (e-learning, Massive Open Online Course, flipped learning, et autres termes anglo-saxons), etc… tout cela concoure à rendre de plus en plus difficile l’abord de ces questions. Quant au terme République, on peut craindre que l’opportunité politique ne vienne prendre le pas sur le sens même des choses. A moins que ce ne soit un rappel à l’ordre c’est à dire un retour aux fondements de ce que l’on a appelé république à la fin du XVIIIè siècle. En d’autres termes, il y a fort à parier que ce mot ne soit encore plus vite mis à mal dans les classes que les quatre précédents. Mais attendons la mise en œuvre dans les classes pour l’analyser.

A suivre et à débattre

BD

On pourra aussi lire avec intérêt cet article :
Peloille Bernard. Le vocabulaire des notions « nation », « État », « patrie ». Quelques résultats d’enquête. In: Revue française de science politique, 33e année, n°1, 1983. pp. 65-108.
1983, url : http://web/revues/home/prescript/article/rfsp_0035-2950_1983_num_33_1_394057 Consulté le 08 août 2015

Et bien sûr les textes officiels de référence : http://www.education.gouv.fr/cid90776/l-enseignement-moral-et-civique-au-bo-special-du-25-juin-2015.html

Une vie en direct est-elle possible ?

Peut-on parler d’une intermédiation cognitive ? Derrière cette expression qui pourrait rendre méfiant, se cache une réalité simple : chaque jour nous utilisons des moyens technologiques entre nous et le monde qui nous entoure. Le développement des objets connectés semble aller encore davantage dans ce sens : nous ne percevons plus le monde directement, mais à partir de ce que les « artefacts » techniques nous en font percevoir. La vie quotidienne reste pourtant majoritairement marquée par le contact direct avec notre environnement mais ne pourrait-on imaginer une vie presque totalement (inter)médiée par les appareils numériques (ou pas)?

Imaginons quelques instants une vie totalement intermédiée. Je ne sors plus de mon domicile et j’interagis avec le monde extérieur en utilisant les communications numériques et les autres moyens technologiques. Que ce soit pour travailler, acheter, vendre, apprendre, etc… il suffit de me connecter. Si je veux connaître la température externe, l’état de mon jardin, l’état de mes finances, algorithmes et robots peuvent m’aider allant même jusqu’à me proposer d’effectuer les tâches à ma place (cf. ce jeune français retenu par Google pour leur concours d’innovation numérique et qui propose un robot jardineur pour personnes à mobilité réduite). Un de mes voisins ressemble à ce portrait d’une vie intermédiée, hormis le chien et le chat qui semblent être ses relations sensibles et directes privilégiées. Pour le reste hormis quelques sorties, la boite aux lettres et les livreurs sont de bons intermédiaires.

Revenons sur ce terme d’intermédiation et son usage. Il se trouve que c’est dans le monde de la finance et de la gestion qu’il est principalement utilisé, il suffit pour s’en convaincre de questionner un moteur de recherche. Est-ce à dire qu’employer ce terme à propos d’une relation au monde concret signifie que nous acceptons cette domination du monde économique sur nos vies ? Ce raccourci peut choquer, mais les mots ont un sens. Quand Jean François Cerisier interroge ce terme (Cerisier, J.-F. (2014). La désintermédiation comme agent de transformation culturelle dans l’éducation Dans D.Peraya et C. Peltier (dir.) La médiatisation de la formation et de l’apprentissage. Mélanges pour Daniel Peraya. Bruxelles : De Boeck) il semble bien qu’il n’adopte pas le paradigme économique et financier du terme, mais par contre qu’il en interroge le processus qui lui est commun au monde de la finance et celui de la communication éducative. Dans d’autres écrits, nous avons évoqué l’idée de transaction pour évoquer ces échanges en ligne (« une formation transactionnelle et multimédia », Biennale de l’éducation 1992) en essayant d’ailleurs d’effectuer cette transposition et d’en mesurer la force explicative.

Vivre par des intermédiaires est bien un processus qui s’apparente à l’évolution progressive du monde de la finance au cours du dernier siècle. C’est plus généralement la prise de distance entre la matérialité du travail et sa rémunération (sous toutes ces formes) qui petit à petit amène à l’idée que dans l’activité de chacun de nous la valeur dépend des intermédiaires (cf. la récente crise agricole). La question qui se pose à l’éducateur est donc la suivante : ne sommes-nous pas en train d’éduquer des jeunes à entrer dans un monde fait d’abord d’intermédiations et dont la nature est de plus en plus technologique, informatique et algorithmique ? Du coup quel sens a le travail de la classe au quotidien au moment où les MOOCs et classes inversées semble nous montrer que la désintermédiation humaine diminue au profit de l’intermédiation technologique ? Quand on en arrive à créer un MOOC sur la Classe inversée (FUN rentrée septembre 2015) on peut rêver à l’inversion de l’inversion… Mais la rentrée scolaire va bien faire rentrer physiquement les jeunes dans des classes où ils deviendront des élèves avec un programme, des notes et des examens…

Nous sommes fascinés par cette évolution qui depuis bientôt vingt années nous indique que le mode d’être au monde est en train de changer. Aussi toutes ces expériences, toutes ces « innovations » semblent nous indiquer un chemin qui semble vraiment nouveau, mais pas forcément idéal… C’est la redéfinition du rôle et de la fonction d’intermédiation dans un monde numérique. ENT, classe inversées, Cahier de texte numérique, tablettes etc… tout semble aller dans le même sens : notre vie se peuple de nouveaux objets intermédiaires, alors peuplons en aussi nos écoles ! Nous sommes en train d’apprendre à vivre ensemble dans ce nouveau contexte. Cela prend du temps, d’autant plus que peu de choses sont encore stabilisées. On nous annonce la 5G à peine avons-nous la 4g, on nous promet des assistants numériques pour chaque acte de notre vie quotidienne, bref on nous rêve en « humains augmentés ». Et cela nous fascine et nous fait envie. C’est une sorte de rapport ambigüe que nombre d’entre nous entretenons avec ces évolutions : entre terrains à conquérir pour un monde meilleur et terres inconnues qui nous font peur, nous retrouvons la vieille fascination humaine pour les espaces nouveaux à conquérir (cf. l’histoire de la conquête des régions montagneuses et les légendes qui s’y rattachent)

Au vu de l’usage quotidien des smartphones, il nous faut interroger les intermédiations nouvelles qui se construisent sous nos yeux. Impossible de passer sous silence ce changement essentiel de notre vie quotidienne et surtout impossible de ne pas interroger nos propres modes de vie. Car avant d’être un changement sociologique, c’est d’abord un changement intime. Car c’est une des très grandes réussites de cette évolution numérique : avoir réussi à impliquer chacun individuellement pour que cela devienne une évolution collective voire sociétale. Au lieu d’imposer un nouveau genre de vie, on nous a proposé des instruments pour mieux nous assujettir à un genre de vie : nous avons l’impression de l’avoir choisie, cela lui donne une plus grande force de pénétration dans toutes les strates de la société et donc, bien sûr de l’école…

A suivre et à débattre

BD

Photo numérique, Bourdieu, Gunthert, Freud ? Une éducation ?

Nous faisons tous un nombre de plus en plus important de photos que nous stockons, gardons, diffusons, partageons. Nos élèves sont de plus en plus amateurs de photos et de vidéos. Et pourtant, entre l’apprentissage du code, celui de l’usage ou encore celui des médias et de l’information, il ne faudrait pas oublier que l’avènement du numérique pour la photo et la vidéo apporte une véritable révolution dans les comportements : communication, autoscopie ou autoportrait, mémoire, souvenir, témoignages… Il y a là un questionnement qu’il ne faudra pas oublier dans les prochaines années en éducation.

A la fin des années 80, dès 1992, la photo numérique entre sur la scène des appareils numériques. Qui se rappelle le CD Photo de Kodak, le Digital Video Interactiv (CD-I) de Philips ou encore du CDTV de Commodore ? Qui se rappelle des premiers appareils photos numériques que nous expérimentions aux environs de 1985 comme le Canon Ion (en 1987, je faisais un faire-part de naissance avec des photos numériques de mes enfants !!!) ? Et aujourd’hui que l’argentique à presque disparu et que chacun de nous dispose dans la poche d’un appareil photo/vidéo quelles sont nos pratiques, qu’est-ce qui a changé ?

La représentation visuelle du monde a connu des évolutions importantes. Les techniques des peintres des sculpteurs (ou des maîtres vitriers par exemple) d’une part, puis l’invention de la photographie d’autre part marquent un changement important dans la trace que l’on construit et dans la transmission de cette trace auprès d’unpublic de plus en plus nombreux. L’avènement du cinéma va créer une branche singulière en introduisant une autre manière de voir le monde en y introduisant le mouvement, puis le son. Passer de l’image fixe à l’image animée est aussi un changement qui va longtemps rester limité à peu de gens et plutôt des professionnels. L’arrivée de l’électronique analogique puis le passage au numérique sont, pour l’image fixe comme l’image animée, la dernière révolution majeure. A cela il faut ajouter, pour reprendre la thèse d’André Gunthert, le renouvellement de la dimension communicationnelle dans laquelle l’image prend sa place et qui, avec la mise en réseau devient une nouvelle forme conversationnelle. (Revue études photographiques printemps 2014, « l’image conversationnelle, les nouveaux usages de la photographie numérique »).

Ce qui est le plus marquant dans cette évolution, c’est l’accès de tous, tout le temps et en réseau, aux images et la possibilité de les fabriquer et les transmettre de manière instantanée. Plus qu’une évolution technologique, c’est une évolution sociale et psychologique qui est en train de se produire. A regarder le nombre de prises de vues (le plus souvent avec le smartphone) dans un concert, à regarder la multiplication des selfies partagées ou non, et simplement à observer l’explosion du nombre de prises de vue dans la vie quotidienne, on ne peut que constater un changement et un questionnement.

Le changement réside dans l’adoption quasi générale de la photo et de la vidéo comme « extension de soi ». Le questionnement réside dans la notion de « point de vue » et le degré de conscience que chacun a face à cette pratique devenue parfois même inconsciente chez certains. Or cette notion de « point de vue » mérite d’être analysée dans le champ éducatif. De même l’idée d’extension de soi doit aussi interroger, pour reprendre Michel Serres, cette idée d’externalisation.

L’extension de soi est une donnée qui n’est pas nouvelle. Vivre en société c’est accepter l’extension de soi par les autres, utiliser des techniques c’est se doter d’extension de soi, utiliser un smartphone et plus encore un GPS c’est pousser l’extension de soi à son point ultime, le remplacement d’une fonction de soi par la technique (avec le GPS je n’ai plus à me soucier de rechercher l’itinéraire !). Les moyens numériques et en particulier la photo et la vidéo apportent une dimension complémentaire : je regarde le monde qui m’entoure et avec mon smartphone, par exemple, j’en témoigne au-delà des limites physiques et de manière instantanée. Si j’y ajoute l’autoportrait (selfie) alors j’étends l’image de soi-même à une sphère bien plus large. Ici l’extension de soi est une augmentation de la possibilité de partager ce que je regarde. Ce partage (communication ?) est aussi un autopartage dans la mesure où j’en attends un retour soit en termes de souvenir soit en termes de popularité. Prolonger l’instant présent vécu est une forme de l’extension de soi que le numérique amplifie notablement

Mais reste la question du « point de vue ». Ce sont les sociologues (Pierre Bourdieu) et les linguistes qui se sont le plus largement emparés de la question. La question ici est de comprendre l’importance d’une éducation au point de vue à partir non pas des propos mais des photos et éventuellement des vidéos que chacun peut réaliser. Rappelons ici l’excellent ouvrage « la petite fabrique de l’image » (1998 (réédition), Magnard, de Jean-Claude Fozza, Anne-Marie Garrat, Françoise Parfait) dans lequel chacun pourra se replonger pour comprendre qu’un point de vue ça se fabrique. En d’autres termes c’est un construit, mais dont, en particulier avec la photo numérique, nous ne sommes pas toujours conscients. Quand j’écris ce texte, je prends le temps qui me permet une certaine distance critique. Quand je suis au musée, en famille, au spectacle sortir son smartphone pour photographier ne suppose pas la même distance. Certes c’est bien un acte conscient et intentionnel, mais c’est le ‘point de vue » qui lui ne l’est pas réellement.

La lecture de Sigmund Freud et plus avant la théorie psychanalytique permet d’interroger ce double changement : extension de soi et point de vue. En passant par la question du narcissisme à laquelle il convient d’ajouter la construction identitaire, on s’aperçoit que l’usage du numérique pour la photo et la vidéo est en train prendre une place essentielle. Aussi se trouve posée la question de l’éducation, non pas à l’image, mais à la photo. Nombre d’enseignants ont recours de plus en plus souvent à l’utilisation de la fonctionnalité photo du smartphone pour amener les élèves à produire un discours. Mais prennent-ils vraiment le temps de travailler cette notion de « point de vue ». Comment faire diront certains ? Justement en prenant le temps ou plutôt en amenant l’élève à penser sa prise de vue. Car « apprendre à faire des « prises de vues », c’est d’abord apprendre le « point de vue » ! »

De même, il est intéressant de revenir sur les questions que posait Pierre Bourdieu à propos de la télévision et de la mise en scène sur laquelle reposent les émissions. Mettre en scène c’est construire, voire reconstruire, une réalité. Prendre une photo, faire une vidéo c’est aussi « mettre en scène ». C’est donc proposer une intention et tenter de la faire partager. La photo reçue embarque bien évidemment l’intention de celui qui l’a prise. Dans quelle mesure le récepteur peut identifier cette mise en scène et bien plus cette construction intentionnelle d’un discours. André Gunthert nous invite à aller voir dans le conversationnel, et il apporte là un éclairage important. Mais en deçà du conversationnel, il y a simplement le support iconique et son usage. Dès lors on peut retourner à l’histoire des supports iconiques pour comprendre combien cela peut avoir un rôle premier dans la société. Si les chrétiens ont largement utilisé le Livre et la Parole n’oublions pas qu’ils ont su largement utiliser l’image sous toutes ses formes car elle permettait de transmettre aux populations illettrées un message fort et symboliquement enrichi (Perriault, la logique de l’usage, 1989).

Au final, la photo et de la vidéo deviennent un élément du langage quotidien. Ils se situent avec, à coté, en dehors de la parole, du texte. Donner accès à chacun à ce langage suppose qu’on y travaille dans tous les domaines qui l’utilisent. Les enseignants ont une responsabilité de plus en plus grande dans le domaine et leur propre attitude doit faire l’objet d’une prise de distance et d’une analyse critique. En devenant ordinaire avec les smartphones, la photo et la vidéo ont un nouveau statut, une nouvelle place dans le quotidien et dans l’imaginaire. Sachons avancer sur ce chemin difficile de l’éducation aux images… numériques et multimodales

A suivre

BD