Faire le choix d’éduquer ce n’est pas uniquement réprimer

Le harcèlement remis au gout du jour avec le développement des outils TIC tient le devant de la scène, illustré par trois clips réalisés pour le ministère de l’éducation. S’il est hors de propos de nier le problème, pas nouveau, mais nouvellement mis à jour, il est étonnant de voir la manière choisie. Pour l’aborder. Une comparaison s’impose avec les campagnes publicitaires du même type sur les comportements des automobilistes au volant. La même approche vise à faire peur et quand on connait l’effet de ces campagnes et les doutes émis sur l’impact on peut se poser la question à propos du harcèlement. En fait d’autres actions seraient moins visibles et donc moins médiatisables, mais peut-être plus efficaces. En tout cas, il est nécessaire d’engager le débat au delà de ces spots publicitaires et de réfléchir à d’autres modes d’action possibles.

En premier lieu le harcèlement s’inscrit plus globalement dans un univers de concurrence et de confrontation plus que d’entraide. C’est un univers dans lequel la différence est rapidement mise en accusation, en exclusion. Il suffit d’écouter les discours officiels qui incitent à se méfier des autres pour comprendre que la base de l’incompréhension est aussi là. Harceler ce n’est, aux yeux de certains, que mettre en application la règle de cette exclusion voulue et assumée. Comment éduquer dès lors les jeunes qui assistent à ce spectacle et auxquels on ne propose pas vraiment d’alternative ?

Les TIC semblent avoir remis au gout du jour cette question et plus globalement celle de la violence en ligne en plus de la violence ordinaire. Cette question qui semble récurrente a été aussi beaucoup posée pour la télévision. Si pour la télévision les contenus étaient « imposés » dans le flux, avec l’ordinateur le jeune peut aussi choisir les images, les contenus. Il est donc étonnant d’impliquer davantage les nouveaux écrans que les anciens en termes de violence. Pour le harcèlement, c’est une autre hypothèse qui émerge. De jeunes élèves disaient à leurs enseignants que le harcèlement commence d’abord, comme le montrent les films du ministère, dans les relations ordinaires. A cela des enseignants répondaient à ces élèves qui leur demandaient s’ils le voyaient que le plus souvent ils ne percevaient pas grand chose de ces violences s’ils ne tombaient pas sur le fait ou si elles ne leur étaient pas dénoncées. On le constate l’affaire n’est en rien nouvelle et n’a pas attendu les écrans pour exister. Mais alors les 15% de jeunes qui disent avoir été un jour ou l’autre l’objet de ce genre de violence le sont-ils de la même manière et dans les mêmes proportions qu’avant la généralisation des écrans (et des caméras aussi) ?

Derrière l’écran, dit-on, on se sent fort et protégé, d’où des dérapages. Cette approche des choses semble se trouvée confirmée par le fait que nombre de jeunes pris dans de tels affaires ne sont pas des enfants habitués à ce genre d’attitude, voire même considérés comme éloignés de ces pratiques. Si c’est le cas, cela peut signifier que la réalité, hors écran, est probablement plus forte qu’on ne le pense, ou qu’en tout cas les attitudes de silence complice (présentes elles aussi dans les films) sont bien plus nombreuses qu’on ne l’imagine. Cela peut aussi signifier qu’effectivement l’écran protège celui ou celle qui agresse, mais que, visiblement, certains jeunes n’ont pas cru qu’on pouvait les identifier, pas su. Mais du coup, on peut penser que les plus aguerris aux actes de violence virtuels savent eux mieux se cacher…. Mais dans tous les cas, les TIC sont le révélateur de l’attitude personnelle de « lâcheté » « d’indifférence » voire de « complicité » au delà de ce qu’on pensait.

Dans tous les cas, réprimer est la solution ultime du monde adulte. Signe d’abord de l’échec, la répression ne peut s’envisager sans d’autres mesures plus importantes et plus en amont. Quels seraient quelques uns des moyens d’endiguer le développement de ces attitudes chez les plus jeunes… en ligne ou non ?

A un niveau élevé, on voit bien que la première mesure serait de ne pas faire de la concurrence entre enfants (et aussi entre adultes) le seul mode d’entrée en société dès le plus jeune âge.
Ensuite l’emploi de « formes douces » de relations au sein de la cellule familiale. Cela commence par le niveau de voix, puis se poursuit par le choix des mots et se continue dans les invectives ou autres formes d’agressions verbales au sein du foyer.
Puis, lorsque le conflit apparaît, avoir immédiatement le souci de l’apaisement d’une part, de la médiation ensuite.
Dans un autre contexte, avec les écrans, il semble qu’il faille re-réaliser l’autre virtuel. En d’autres termes c’est amener à identifier l’autre derrière l’écran comme un autre déjà là.
Pour poursuivre, la culture de l’anonymat systématique renforce le sentiment d’impunité, voire d’invisibilité de celui qui s’exprime
A la suite il semble important de développer la compréhension  de la construction identitaire par celui qui l’effectue : ainsi accompagner les modes et pratiques d’expression de ses enfants est une nécessité pour les adultes. C’est à dire dialoguer, échanger, mais aussi donner à discuter telle ou telle attitude.
Enfin et de manière plus générale, éduquer c’est apprendre à faire de la différence une source d’enrichissement, d’altération. Transformer le « c’est pas bon » en « j’aime pas » est une base. Chercher à dépasser les premiers sentiments pour comprendre la différence, comme cette petite fille qui gène sa maman dans la rue en regardant ce monsieur au visage déformé : n’est-il pas possible d’en parler plutôt que de se détourner, voire de se moquer, ou encore n’est-il pas possible de faire rencontrer la différence en la situant. Mais dans un univers concurrentiel aussi bien pour le corps que pour l’avoir, cela est très difficile semble-t-il.

Le cyber harcèlement ouvre les yeux non pas sur la dangerosité des technologies mais sur le harcèlement ordinaire et sur son effectivité. Ce qui est effrayant, les enseignants qui l’ont observé le savent bien, c’est de s’apercevoir qu’on a pu pendant une ou deux années passer à coté. Ayant été surveillant d’internat (75 jeunes en étude et dortoir) puis enseignant en LP et responsable de colonies de vacances, il m’est arrivé de me questionner mais aussi d’intervenir auprès des élèves, des jeunes sur ces questions. Il apparaît que ce qui est primordial c’est l’attitude adulte comme modelante de celle des jeunes. Autrement dit, le violent le harceleur est aussi un miroir du monde qu’il vit, c’est ce qui est troublant. Il est tentant de se limiter à la répression, pourtant nécessaire de ces comportements, il faut aller plus loin. Le cyber harcèlement en est une des composantes qui devrait permettre de dépasser répression et cours de morale pour aller vers une véritable construction de vie ensemble. Il faut évidemment que l’Ecole ne prenne pas seule en charge cela mais qu’elle implique aussi les autres adultes de l’entourage. Mais c’est bien compliqué. Aussi il est plus confortable de réfugier dans le déni ou encore dans l’exclusion…

A débattre, encore longtemps ?

BD

PS au moment de mettre ce message en ligne, je suis aussi victime de propos menaçants postés sur une liste de diffusion … malheureusement c’est un adulte qui se le permet !!!

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(6 commentaires)

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  1. Un article que j’aurais aimé écrire tant son argumentation est solide et me va bien.

    Deux remarques néanmoins :
    – sur le fond : il ne faut pas négliger, je crois, l’argument du clientélisme sécuritaire idéologique et électoraliste qui tend, avec cette campagne contre le cyber-harcèlement, à stigmatiser dans le même mouvement Internet et les jeunes ;
    – sur la forme : j’ai toujours un mal fou à lire vos billets, avec ces lignes longues, trop longues…

    1. Merci de ce commentaire.
      Sur le fond, effectivement ce clientélisme est présent et il faut le prendre en compte.

      Sur la forme, désolé, mais j’ai toujours du mal à écrire autrement…

    • Marie-Odile Morandi on 29 janvier 2012 at 8 h 03 min
    • Répondre

    Bonjour
    Vous écrivez « au moment de mettre ce message en ligne, je suis aussi victime de propos menaçants postés sur une liste de diffusion … malheureusement c’est un adulte qui se le permet !!! »

    Peut-on en savoir plus !

    En tout cas merci pour tous vos textes !

    Amicalement

    1. Je ne souhaite pas diffuser publiquement l’information, mais seulement en privé. Simplement et parce que c’est aussi ce que je recommande aux enseignants victimes de tels agissements de la part de collègues ou d’élèves, je vais porter plainte et alerter la hiérarchie de l’auteur des lignes incriminées.

      BD

    • Benoit on 30 janvier 2012 at 12 h 02 min
    • Répondre

    Bonjour

    Je souscris à votre analyse, mais avec deux questionnements.

    Les outils numériques n’ont ils pas tout de même un impact supplémentaire en terme de harcèlement par le fait qu’ils proposent une visibilité accrue, et donc le risque potentiel de victimisation des personnes à l’extérieur du « cercle habituel » de harcèlement ? Je m’explique : une situation de harcèlement circonscrite à une classe peut se retrouver relayée sur un quartier, une autre structure, un autre référentiel de vie de l’enfant, là ou un certain cloisonnement préexistait « auparavant ».

    Mon second questionnement concerne plus les situations de conflits que de harcèlement. En effet, des échanges avec des chefs d’établissements laissent penser que des conflits entre jeunes peuvent être relayés au delà de leur cercle habituel de relations proches, entrainant une augmentation des prises de position par rapport à ces conflits chez leurs pairs. Et, parfois, un sentiment de « massification » de ces conflits par les personnels des établissements scolaires…

    Qu’en pensez vous ?

    1. L’effet amplificateur du numérique est potentiel. Effectivement le risque de diffusion au delà des cercles habituels est présent. Le problème survient surtout lorsqu’il y a volonté délibérée d’amplifier un problème local. On a observé des comportements de cette nature chez des élèves qui s’adressent directement aux médias de masse pour obtenir cet effet.
      Un jeune qui souhaite amplifier un conflit a effectivement la possibilité de très rapidement le partager avec d’autres élèves ou personnels de l’établissement. Pour ce qui est des réactions, on remarque cependant une certaine distance chez de nombreux jeunes, voire une méfiance. Ce sont surtout les plus jeunes qui sont les plus tentés par ces diffusions (collège). En se développant les jeunes ont davantage conscience de l’impact de ce qu’ils font et ont aussi une certaine distance, parfois en dérision, d’autre fois en indifférence face à ces comportements. Ils sont donc moins enclins à aller dépasser les limites.
      On observe cependant que dans les milieux les plus défavorisés psychologiquement et intellectuellement, la prudence est moins présente et le repérage des dangers moins perçu. Ces milieux ne sont pas liés à des critères économiques, mais à des critères d’organisation de la vie quotidienne, de gestion difficile de la vie ordinaire.

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