Lire, écrire, et compter ses suiveurs…

Les réseaux sociaux se multiplient à l’envie, on ne saura bientôt plus où donner de la tête. Stefana Broadbent a bien raison, il faudra se résoudre à admettre que nos réseaux sont en réalité assez limités… en nombre et surtout en qualité… Alors pourquoi continuer de s’épancher sur facebook, twitter et autres RS… ? Si j’en juge par la nature des contenus des messages que j’y lis, l’important est d’être là…souvent en pointant vers des sites, parfois en exprimant, très brièvement un état d’âme, en tout cas pas en développant une pensée élaborée et argumentée. On lit beaucoup sur ces RS, on écrit, mais surtout des messages courts, et surtout on comptabilise sa popularité… Quand je lis, sur certains écrits en ligne, que l’auteur se vante d’être cité par d’autres, je me demande si ce qui l’attire c’est d’être reconnu ou autre chose. Bref, j’ai de plus en plus de mal à supporter ces personnes qui passent leur temps à s’exprimer de tout et de rien sur les réseaux sociaux, mais dans une forme bien particulière, l’écrit court.
Il me semble que dans les contributeurs actifs du web il y a deux catégories qui émergent : ceux qui y développent une pensée à partager et à débattre; ceux qui parlent, rapidement, de ce qu’ils croisent. C’est un peu l’écart qui sépare l’écrit long de l’écrit court, ce dernier l’emportant toujours. Pour les deux catégories, le nombre et la qualité des suiveurs est importante, mais pas de la même manière. Dans le cas de l’écrit court, on a l’impression que celui qui écrit est un peu comme ces adolescents accrochés à leur SMS, ils recherchent des preuves de leur existence dans le regard des autres. Dans le cas de l’écrit long, on a l’impression que l’auteur est à la recherche d’une confrontation, d’une propagation de sa réflexion et que c’est le sens fondamental de celle-ci qui dirige sa volonté d’écrire, même s’il n’est pas lu. Pour l’auteur d’écrits courts, il s’agit plutôt de prouver son existence face au vide potentiel du web et donc d’occuper ce vide. Les médias qui aiment les indices de popularité reconnaissent davantage ces derniers, car ils sont plus « visibles » et occupent plus le terrain. On peut d’ailleurs faire l’analogie avec les philosophes et leur place dans l’espace public… selon leur volonté et leur manière d’occuper l’espace… intellectuel.

Les jeunes, grands amateurs d’écrits courts, ne sont pas exactement dans la même logique. Le groupe de pairs étant pour eux la priorité pour parvenir à exister dans le monde, ils prennent soin d’en entretenir le réseau. Les écrits courts leurs permettent certes de voir qu’ils existent dans le « regard-miroir numérique » des autres. A la différence des adultes qui adoptent les mêmes stratégies techniques, ils abandonnent ce mode d’écriture dès qu’ils sortent de leur cercle, alors que ces adultes, au contraire, continuent, envers et contre tout à émettre des messages, comme si les pairs risquaient de les fuir…
En fait passer de l’écrit court à l’écrit long suppose de modifier la place que l’on assigne à l’autre, le suiveur, le lecteur, dans son écrit. Si l’on en reste à l’écrit court, l’autre est un suiveur, un contempteur, un générateur de clics… trace de popularité. Si l’on passe à l’écrit long, alors on assigne au lecteur une place différente : l’autre est un compagnon, qui doit s’engager dans la durée pour partager la pensée. L’autre est aussi un contradicteur potentiel, c’est à dire quelqu’un que l’on autorise à prendre la parole. Dans l’écrit court, l’injonction est très forte et la nuance génère trop de « caractères » pour être utilisable et utilisée… En d’autre terme l’écrit court enferme la pensée… dans un carcan quasi invisible…

Dans le monde scolaire, l’accès à l’écrit long se fait principalement sous la forme des « devoirs », c’est à dire des contrôles. Le droit d’écrire longuement est marginal et surtout n’appartient pas aux attentes du monde scolaire hormis pour vérifier la conformité aux normes de l’écriture. Si le plaisir de lire se perd souvent à l’école, le plaisir d’écrire ne s’y développe pas davantage… et avec les technologies numériques, le chemin ne s’ouvre pas davantage alors que le potentiel est infiniment plus riche et éventuellement multimédia. Prendre plaisir à lire et prendre plaisir à écrire est quelque chose qui n’appartient pas réellement au monde scolaire, même si certains enseignants s’y emploient, parfois avec succès. L’auteur de ces lignes, retrouvant les bulletins de ses années lycées, vers 1970 – 1973 a trouvé les traces de ces remarques qui vous dissuadent d’écrire… ou au moins tentent de le faire… Car fort heureusement, le plaisir d’écrire ne se résume pas à ce que le monde scolaire exige d’une qualité d’écriture (dont il faudrait vérifier qu’elle est présente aussi chez ses promoteurs…). L’écrit long n’est pas encouragé réellement. C’est plutôt l’écrit court. Et à lire toutes ces contributions sur twitter et facebook qui tiennent en quelques mots laconiques et parfois définitifs, on en voit les effets même sur les adultes : l’aphorisme, le lien brut, le bon mot… tiennent lieu d’expression.

Former les jeunes au monde qui les entoure amène à repenser le rapport aux écrits. Le monde scolaire, qui est celui par lequel il devrait être possible d’accéder aux multiples formes de l’écrit se doit désormais de poser la question. En faisant cela, il faut inviter les jeunes à prendre du plaisir à l’écriture. Non pas à l’écriture de reconnaissance, mais l’écriture de confrontation. En abordant la question des réseaux sociaux, il va être nécessaire justement d’analyser les formes d’expression que l’on y rencontre et mesurer les conséquences de chacune de ces formes. Or l’écrit manuscrit papier reste dominant dans le monde scolaire (c’est la modalité d’évaluation de presque toutes les disciplines). Le décalage qui se creuse entre cette façon d’écrire et les nouvelles possibilités et nouvelles pratiques, pose sérieusement question. Enfermer l’écrit long dans les seuls écrits savants est un danger pour l’avenir. Car derrière il y a la force de la pensée qui se déploie et qui s’énonce. Si l’on refuse l’accès à l’écrit long, parce que réservé à une élite, alors on condamne les jeunes aux écrits courts amplifiés par les moyens technologiques. Le succès de twitter surprend, tant il génère de la pauvreté argumentative et explicative, quand ce n’est pas simplement la vacuité du propos. Quand en plus le twitte est automatiquement relayé sur d’autres réseaux, on a en plus la répétition de la même pauvreté….

Ecrire en ligne est un plaisir, surtout lorsque cela amène au partage et à la confrontation. Malheureusement les tentations de l’écrit court risquent de renforcer la défiance vis à vis du numérique et de sa superficialité. Le monde scolaire, trop centré sur la normalisation de la qualité de l’écriture en oublie trop souvent le sens fondamental de cette activité. Le numérique nous ouvre un potentiel d’expression, encore faudra-t-il s’avoir l’utiliser. Ouverture vers une écriture longue, multimédia éventuellement, mais une écriture qui fasse sens et pas seulement bruit. Car le risque qui guette les adultes et les jeunes qui se contentent des écrits courts serait de ne plus entendre que le « bruit » et passer à coté des véritables réflexions argumentées. Pierre Bourdieu doit se retourner dans sa tombe… Lui qui souhaitait lutter contre la manie de la parole courte et contradictoire dans les médias audiovisuels, aurait sûrement dénoncé cette manie nouvelle de l’écrit court… si court qu’il en perd du sens…

A suivre et à débattre

BD

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(1 commentaire)

2 pings

  1. C’est très juste. je partage totalement votre position.

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