Petite cuisine de la dépendance… aux TIC

Sommes-nous en train de devenir dépendants des TIC ? Quel sens prend aujourd’hui l’insistance à développer les usages des TIC si ce n’est celui de nous amener à être encore plus dépendant ? Une éducation à un « usage raisonné des TIC » ou un enseignement de « l’informatique et des sciences du numérique » peuvent-ils amener à lutter contre cette dépendance ou à la renforcer ?
La généralisation de l’idée que les TIC sont incontournables se traduit par des actions dans tous les domaines : enseignement scolaire, éducation populaire, enseignement supérieur, vie quotidienne, vie professionnelle, etc… Il s’agit de développer l’utilisation et la maîtrise de l’usage de ces technologies, projet qui envisage donc de permettre à chacun de ne pas être « esclave », « agent », mais bien auteur de sa destinée dans un monde de plus en plus numérisé. Malheureusement l’analyse de tous ces discours, de toutes ces actions ne met que rarement en évidence les nouvelles dépendances qui sont en train d’émerger. Et pourtant ces discours prétendent libérer, émanciper, favoriser la maîtrise, bref de ne pas être dépendant, mais sans aller vraiment au fond de l’émergence de cette nouvelle contrainte de vie en société qu’est la dépendance aux TIC. Si l’on observe notre attitude personnelle et quotidienne ainsi que les évènements qui nous entourent, nous avons souvent l’impression d’un point de non retour, autrement dit on ne « pourrait plus s’en passer ». Quelques exemples illustrent cela : lorsque je souhaite avoir de l’argent liquide, il m’apparaît désormais normal que des machines puissent, en pleine rue, répondre à ma demande (pas mon besoins ?). Lorsque je me déplace, j’annonce volontiers mon départ par un SMS ou un appel téléphonique, lorsque j’arrive, j’appelle pour dire que je suis bien arrivé… pour répondre à la demande (au besoin ?). Deux alpinistes récemment décédés au sommet des Grandes Jorasses étaient en lien avec la vallée par leur téléphone portable et ils étaient ainsi localisés et suivi dans leur drame… Malheureusement, la batterie s’est épuisée… et du coup ce qui était un fil possible s’est rompu, et les médias ont aussitôt fait le parallèle avec des drames antérieurs et similaires qui ne disposaient pas encore de ces moyens. Or récemment dans un refuge de haute montagne qui ne « captait pas le réseau », j’ai bien senti l’agacement et entendu les propos rageurs de certaines personnes à propos de cette impossibilité de répondre à ma demande (besoin ?)

En développant le cahier de texte numérique, les notes en ligne, les ENT, etc… le monde scolaire est-il en train lui même de créer de nouvelles dépendances ? (besoins ?). On peut se poser la question ! La course au numérique semble inéluctable dans toutes ses dimensions et nous sommes en train de modifier notre être même au monde du fait des dépendances que l’on nous propose et que nous adoptons de plus en plus… Ainsi nous choisissons nos dépendances… Le problème est probablement que ces dépendances, qui deviennent addictives, ne sont pas considérées comme telles. Bien au contraire elles sont « normales » voire souhaitables, quand ce n’est pas imposées. L’enseignement des sciences et des techniques impose de plus en plus deux thématiques à intégrer dans les programmes : l’épistémologie et l’histoire. Mais voit-on au travers de ces programmes l’analyse de la construction des dépendances ? Rarement en fait car il faudrait ajouter une dimension essentielle à ces enseignements, l’étude de leurs impacts sur l’organisation humaine sociale. Mais si, comme le disait Jacques Ellul, on ne peut pas discuter du bienfait de la science et des techniques, en particulier avec ceux qui la font et la promeuve, alors on comprend que les programmes d’enseignement, souvent conçus dans le même sérail, de manière directe ou indirecte, ne veuille aborder cette question.

L’ambigüité des politiques qui promeuvent le développement des technologies est qu’ils évitent d’aborder cette question de la dépendance sur le fond. En fait l’idée de domination, présente dans l’esprit des gens de pouvoir, est facilement identifiable dans les stratégies de développement massif du numérique. On sait combien la lutte contre les monopoles menés par les instances européennes, surtout quand ils émergent de pays concurrents est le révélateur du risque de contrôle et de dépendance. Car, insidieusement, cette lutte, outre qu’elle révèle des risques de dépendances nouvelles à des opérateurs comme Facebook, Apple et Google actuellement, Microsoft et IBM antérieurement, elle fait aussi germer l’idée que cela pourrait aussi rendre service à nos gouvernants. Le responsable d’établissement scolaire, l’enseignant pourrait, au travers des outils de suivis des activités, contrôler les usages et ainsi orienter les dépendances dans le sens voulu… La dépendance aux technologies est liée à leur nature même mais aussi à la manière donc chacun peut le vivre. Et c’est là que la « petite cuisine de la dépendance » se construit.

L’un des apports essentiels des technologies d’information et de la communication numérique en particulier, dans la suite des analogiques est de tenter de remplacer l’imagination et l’imaginaire par la communication en temps réel… et multimodale (image, son, vidéo, texte…). « Tenter de remplacer » peut être critiqué. On peut même considérer qu’il y a un nouvel imaginaire qui se construit, différent du précédent. Mais la question de fond, c’est celle initiée par Leroy Gourhan et poursuivie par nombre de chercheurs et de philosophes et qui est un renversement complet : qu’est-ce que la technologie fait de l’homme ? Dans la suite de la question : qu’est-ce que l’homme fait des technologies ? Elle même issue de l’autre question : comment l’homme fait la technologie ? Si Michel de Certeau a attiré notre attention sur cette deuxième question, c’est aussi pour amener à la première et même bien davantage pour nous inviter à surtout penser la première. L’espoir en la lucidité de l’humain sur le monde environnant s’il est pensable au niveau personnel, individuel, l’est beaucoup moins au niveau collectif, au niveau de sociétés, comme de nombreux exemples actuels le montrent dans l’actualité.

En développant les ENT, les cahiers de textes numériques, alertes absence en ligne, etc… le monde scolaire devrait se poser la question des nouvelles dépendances qu’il instaure. Nous avons déjà montré que l’architecture des établissements scolaires créait des dépendances, de même que la gestion du temps et de l’espace etc… dans le monde scolaire. Déployer de nouveaux outils doit nous interroger sur les nouvelles dépendances que nous sommes en train d’installer. En modifiant notre imaginaire et notre imagination, les outils numériques nous invitent souvent à accepter de devenir dépendants, soumis, contraints, sans que nous en souffrions. C’est justement là qu’est la subtilité de ces avancées : avec le sentiment de progrès, nous oublions que l’humain est de plus en plus dépendant, mais inconscient de ses dépendances…  Le prix de la liberté ce n’est pas seulement autour de nous qu’il se mesure c’est désormais de plus en plus à l’intérieur de chacun de nous, dans la manière dont il construit sa dépendance…

A suivre et à débattre

BD

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(3 commentaires)

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    • fornerp on 4 décembre 2011 at 12 h 15 min
    • Répondre

    Lecteurs de ce blog passionnant, bonjour,

    Si je suis tout à fait favorable à la mise à disposition de contenus, y compris d’un cahier de texte numérique, je suis très inquiète face à ce que je considère comme une dérive avec l’arrivée massive dans les établissements de systèmes ENT – logiciel de notes et administratif qui vont permettre l’accès aux notes et à la vie scolaire.

    L’ouverture aux parents des notes en temps quasi réel, des sanctions éventuellement, même si elle est désirée par les familles, me semble un effet vraiment pervers du système numérique et d’une certaine vision de plus en plus consumériste et liberticide de l’éducation.

    Répondant à une injonction sociétale d’une école aux mains de commerciaux (les parents – clients ont le droit de tout savoir sur le produit), nous allons créer un nouveau besoin voire une dépendance- savoir en live ce que font nos enfants à l’école – contre nature, car l’école est l’instance séparatrice de l’enfant et de sa famille, un lieu où il peut se former- dans un cadre- à la liberté et à la responsabilité.

    Le concept diffusé par un des prestataires  » ‘école directe » dit en lui-même le fantasme parental qu’il véhicule : une école sans filtre, où tout sera visible, et les groupes facebook qui concernent ce logiciel type  » école directe a gâché ma vie » ou « il faut détruire école directe » au delà de l’humour de potache qu’ils distillent, ne nous disent-ils pas ce qui est en train de se jouer sur le dos des jeunes et de leur existence à l’école?

    On peut effectivement supposer que ce focus quotidien mis sur leurs résultats ne va pas adoucir la vie scolaire des élèves, qui sont par ailleurs assez souvent fantasmés dans la promotion de ce type d’outils comme des feignasses roublards en mal de coups de pied au c… paternels, alors que les parents sont perçus comme empêchés de remettre leurs enfants dans le droit chemin par le manque d’informations.

    Il était temps qu’un tel outil, auquel il ne manque plus que la fonction webcam pour devenir un vrai instrument de flicage, vienne contraindre l’école à tout dire et permettre aux parents de mettre bon ordre dans l’éducation de leurs enfants!

    Sans prétendre jouer les Cassandre, je vois dans ce mouvement massif des ENT globaux de nombreux risques:

    J’y vois le risque d’une la pression croissante sur les différents acteurs :
    élève dont certains découvrent déjà leurs notes sur internet ( » je n’ai pas le temps de rendre vos copies, les notes sont sur internet » ) et vont avoir affaire à une nouvelle addiction parentale ( la consultation quotidienne sur iphone du dossier scolaire quand ça ira mal)

    enseignants qui vont se trouver « en vitrine » et évalués sur leur réactivité numérique: rapidité de correction, fréquence des notes, richesse des contenus déployés, assiduité à l’ENT à des heures utiles pour les familles,

    et parents qui vont se trouver sommer d’agir efficacement par les messages numériques qu’ils vont recevoir ( à eux de trouver le graal : punitions, suppression d’internet (?) cours particuliers…).

    J’y vois le risque d’une déshumanisation des rapports ( c’est pratique car cela évite de se déplacer mais un échange d’emails remplacera-t-il un entretien pour se connaître et donner du sens aux résultats ?) , d’une dérive dans la communication institutionnelle (messagerie interne profs parents ou parents profs dans le dos de l’élève). Cela ne peut aboutir qu’à plus de violence dans les rapports école famille, le contraire de l’effet recherché dans la co-éducation.

    Je suis preneuse d’échanges sur ces questions car je me sens très isolée. Tous autour de moi semblent penser que c’est un progrès formidable et une avancée incontournable pour rester concurrentiels…Cela me fait douter, non pas de moi, mais de la clairvoyance des différents acteurs. Cela m’inquiète, car je pense que le cadeau empoisonné est déjà dans Troie.

    Merci
    Sylvie Fornero ( Lyon)

    • fornero on 4 décembre 2011 at 13 h 50 min
    • Répondre

    Enfin!
    Voici dit plus brillamment ce que je pense!
    http://skhole.fr/construire-l-école-transparente-par-philippe-danino-et-christian-laval

    1. Sylvie

      Désolé, mais ce texte montre trop de méconnaissance de la part de ces deux messieurs. J’ai déjà eu l’occasion de commenter leur propos et de signaler qu’ils avaient probablement découvert tardivement des questions et qu’ils avaient une vision que je trouve presque idéologique (cf les débats avec Stiegler)

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