Juil 16 2011

Technophile ou pédagogue ? Compatible ou pas ?

Cet article a été publié le 7 et le 8 Juillet dernier sur le site du Café Pédagogique
Cette question vient à l’évidence se poser à la lecture de l’enquête IPSOS Café pédagogique auprès d’un public qui a répondu à cette enquête à partir de sa fréquentation du site du Café Pédagogique. En effet le profil qui se détache de la plupart des enseignants ayant répondu à l’enquête est celui de ces enseignants impliqués dans les utilisations des TIC. Un chiffre doit nous impressionner : 66% des répondants font utiliser les TIC par leurs élèves dans leur classe. L’hypothèse de la pratique pédagogique semble tenir. Mais l’analyse des autres tableaux doit nous alerter sur l’analyse inverse. En fait l’usage dans le cadre de la classe n’est pas lié à des choix pédagogiques, mais plutôt à des choix culturels : il faut permettre à nos élèves de donner une juste place au numérique dans leur culture. Du coup les principaux usages du numérique pour les enseignants touchent davantage à la périphérie qu’au coeur de l’enseignement. C’est en particulier autour de l’accès à l’information et à la documentation que les pratiques sont souvent en place. Méfions nous cependant de l’enquête qui peut aussi faire un effet loupe sur certains aspects tout en en négligeant d’autres.

Cependant cette enquête corrobore des observations de terrain dans de nombreux établissements scolaires. La maturité d’intégration des TIC dans les établissements scolaires touche d’abord la question de l’information communication, c’est à dire la fonctionnalité sociale et culturelle des TIC, mais pas ou peu la fonctionnalité pédagogique. En fait le domaine du pédagogique est d’abord un domaine non technique pour la plupart des enseignants. Reconnaissons le ici, le plus « pédagogique » des TIC est une illusion pour la plupart des enseignants. Au contraire même, à entendre de nombreux témoignages, les TIC gênent la pédagogie et donc ne favorisent pas réellement les apprentissages, sauf lorsque les contenus de ces apprentissages sont liés à ces technologies.

Les réponses à cette enquête confirment une observation pragmatique sur l’articulation entre technique et pédagogie. Le développement d’Internet ne touche pas fondamentalement l’acte d’apprendre, sauf pour ce qui est de l’environnement informationnel. Pour ce qui est des compétences cognitives ou didactiques, elles n’apparaissent quasiment pas dans cette enquête. On peut d’ailleurs déplorer que l’on n’ait pas été plus avant dans l’analyse de l’articulation entre les contenus enseignés et les usages des TIC. Les professeurs de physique, de SVT, d’histoire et géographie, entre autres, auraient certainement ajouté des éléments particulièrement illustratifs de ces dimensions. A moins que les enseignants ayant répondu à ce questionnaire ne soient particulièrement marqué par les techniques en elles-mêmes, plutôt que par le lien à faire avec le coeur de leur travail.

Cette enquête reflète aussi assez bien une évolution des vingt dernières années qui elle même confirme les questions posées à l’aube des années 1970 sur les raisons d’introduire les TIC dans l’enseignement. Dès le début en effet, la question du lien avec les disciplines avait été recherchée. Puis en 1992, le conseil national des programmes avait posé des orientations claires et significatives pour l’intégration des TIC dans les disciplines. L’arrivée du B2i et sa double orientation, non disciplinaire et non strictement technique avait laissé le champ libre aux disciplines. Il suffit de relire les textes des programmes d’enseignement de 1990 à 2008 pour se rendre compte que seul l’information était constamment présente comme problématique au coeur des programmes des disciplines. Seules quelques unes ont, à l’instar de ce que disait Jean Didier Vincent dans une interview au Café Pédagogique avant la disparition du Conseil National des Programmes, tenté de rendre l’ordinateur banal dans l’environnement scientifique d’apprentissage, sans véritablement grand succès général, mais avec de nombreuses réussites locales.

Car c’est une autre caractéristique, que cette enquête ne peut mettre en évidence, mais que le forum des enseignants innovants tenu à Lyon récemment avait su montrer : les véritables usages pédagogiques et didactiques des TIC restent encore du domaine de l’innovation et pas de la banalisation. L’approche ministérielle de l’incitation à l’usage des TIC dans l’enseignement à largement pris cette option. Les deux dernières circulaires de rentrées (2010 et 2011) en témoignent : outre les ressources informationnelles, elles mettent toutes deux l’accent sur le périphérique de l’enseignement, à savoir les ENT et le cahier de texte numérique. Car finalement le ministère semble en incapacité actuellement d’avoir une vision systémique des TIC dans l’enseignement. Préférant aller dans le sens d’un environnement de suivi et de contrôle, il néglige actuellement le coeur de l’enseignement à savoir les pratiques pédagogiques et la place des TIC dans les contenus disciplinaires. Certes ce deuxième champ de préoccupation avance assez vite, mais le chemin à parcourir est encore long. L’enquête montre que l’on est encore loin de la liaison technique et enseignement. On peut malheureusement penser que les choses ne vont pas rapidement évoluer, car les travaux de recherche et les innovations sur les TIC dans les contenus d’enseignement ont bien du mal à diffuser jusque dans les programmes, tant que la réalité sociale ne les y impose pas.

Bruno Devauchelle

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