Intention d'apprendre ?

Il ne suffit pas d’avoir l’intention d’enseigner, peut-être faut il aussi avoir l’intention d’apprendre ? C’est à propos de récents articles publiés sur les jeux sérieux et après avoir suivi des échanges sur les apprentissages informels organisés par la revue Savoirs que cette question m’a semblé devoir être évoquée ici. Lorsque nous lisons la rhétorique employée par certains promoteurs de logiciels pour l’enseignement (jeu sérieux, EAO, etc…) on a parfois l’impression qu’ils oublient qu’il y a aussi la démarche de l’apprenant à prendre en compte et que celle-ci est bien plus importante qu’on ne l’imagine, ou qu’on feint de l’imaginer.
En fait d’intention d’apprendre, il faudrait plutôt parler de « dispositions à apprendre ». En effet si l’on parle d’apprentissages informels ou même d’apprentissages inconscients, il faut reconnaître qu’il n’est pas aisé d’y repérer une intention, en tout cas de l’entendre exprimée. Car en effet toute intention d’apprendre peut ne pas être identifiée comme un apprentissage, mais comme d’un autre registre.
En faisant la promotion des jeux sérieux, on pourrait comprendre que certains pensent que l’on peut faire apprendre à l’insu même de l’intention d’apprendre. Ne serait-ce pas le rêve de tout enseignant de produire cet effet ? Mais l’intention d’apprendre, explicite ou implicite (associée à une autre intention) n’est pas forcément synonyme de volonté de faire des apprentissages scolaires. Car c’est bien là que le raccourci est difficile à accepter. Or l’émergence des jeux sérieux dans l’espace médiatique ne doit pas réduire ceux-ci à la dimension scolaire. D’ailleurs le marché de ces jeux a bien du mal à pénétrer ce monde. Par ailleurs les enseignants observent souvent qu’en dehors de l’école il y a des apprentissages effectifs qui se font, mais qu’il leur est difficile de les prendre en compte, tant les programmes scolaires modifient les objets d’apprentissages en les scolarisant.

Ce qui a fait très peur avec l’arrivée des TIC dans les familles c’est justement le risque de démonstration, bien plus forte que précédemment, d’une possibilité de concurrence de l’intention d’enseigner par d’autres secteurs que le monde scolaire. Et le pire c’est que ce n’est pas forcément une autre intention d’enseigner qui viendrait concurrencer l’intention du monde scolaire. En fait, concernant les technologies, on trouve un phénomène qui est proche de celui de la langue maternelle, même si les résultats sont différents. L’apprentissage n’est pas le but, c’est la maîtrise d’un environnement qui est le but. Dans la langue c’est l’environnement relationnel dont il est question, dans les TIC c’est l’environnement numérique qu’il convient de maîtriser. La différence fondamentale est la « médiation de l’objet ». Autrement dit l’acquisition du langage s’opère dans une interaction presqu’exclusivement humaine, alors qu’avec les TIC, c’est la relation avec l’environnement machinique qui agit. Ce qui est commun cependant c’est que l’apprentissage permet la maîtrise de l’environnement. Peut-on dire alors qu’il y a intention d’apprendre ? Oui certainement, mais d’une autre manière que l’on ne peut nommer de la même manière, d’autant plus que ce n’est pas explicité.

Dans le monde scolaire les jeunes ont-ils réellement l’intention d’apprendre ? On peut parfois se poser la question et nombreux sont ceux qui ont fait l’expérience de cette intention flottante, intermittente au cours d’une journée. A tenir des jeunes entre 6 et 8 séances de 55 minutes d’affilée chaque jour de classe, il est impossible qu’ils mobilisent cette intention de manière constante. Aussi partagent-ils leur temps entre différentes phases. Et c’est là que l’on observe que le rythme scolaire n’est pas fait réellement pour favoriser l’intention d’apprendre. D’ailleurs nombre d’enseignants le savent pour eux mêmes lorsqu’ils se retrouvent dans une situation proche de celle de leurs élèves. Plus encore que le rythme, c’est l’organisation scolaire qui est forcément partiellement mobilisatrice. La récréation est un temps de décompression, or il s’y produit aussi des apprentissages, mais d’une toute autre nature, justement sans intention d’apprendre et peut-être même avec une contre intention d’apprendre. Cette contre-intention n’est rien d’autre que la capacité de résistance de l’enfant, du jeune, à la scolarisation de leur vie. Face à l’ordinateur ils démontrent d’ailleurs de belles capacités d’apprendre, mais sur un autre registre. Et c’est cela qui trouble l’enseignant : ces apprentissages n’ont pas la structure des savoirs scolarisés. Ils n’ont pas non plus l’ampleur de ceux-ci. Ils se limitent en fait souvent à l’espace de maîtrise dont les jeunes ont besoin selon les situations qu’ils vivent et qu’ils veulent vivre.

Car il y a une deuxième dimension dans l’intention d’apprendre, celle de la stratégie. Dans le monde scolaire la stratégie d’apprendre est le plus souvent guidée par l’enseignant. Or en dehors des cadres d’enseignements, ces stratégies dépendent fortement du contexte de la situation. Il faut de la part du jeune une forte capacité à réfléchir ces situations pour construire des stratégies, surtout si les domaines d’apprentissages sont complexes. Et pourtant ils sont capables d’y arriver. Mais il est souvent plus facile de se soumettre aux stratégies guidées par les enseignants que de construire les leurs. De récentes études sur la difficulté des garçons dans les apprentissages scolaires devraient nous inviter à réfléchir à cette dimension stratégique. On a parfois l’impression que l’absence de possibilité stratégique rebute les garçons davantage que les filles, dans le monde scolaire. Non qu’ils n’en soient pas capable, mais ils le refuseraient dans le contexte scolaire, tandis que les filles l’intégreraient plus facilement pour se l’approprier ensuite. Car on l’observe ultérieurement ce déséquilibre évolue au cours du temps.

En voulant enseigner, on a tendance à fabriquer un cadre d’apprentissage a priori. Ce cadre est d’ailleurs souvent lié à son expérience d’enseignant et d’ancien apprenant. A l’observation de la place donnée aux TIC dans l’enseignement on s’aperçoit qu’il y a là un fait de blocage important. Comme si les enseignants étaient mal à l’aise avec cet entre deux : intention d’enseigner, mais objet fuyant du coté de ceux qui apprennent. Comme si le cadre posé perdait rapidement de sa force structurante et déplaçait l’intention d’apprendre. En fait il est possible que les jeunes ont acquis de telles habitudes d’élaboration de leurs propres connaissances dans le domaine des TIC dans leur contexte personnel qu’aucune intention d’enseigner ne peut fonctionner si elle pose des stratégies a priori. Ainsi cette situation contraindrait à un modèle pédagogique qui permettrait aux jeunes de construire leurs propres stratégies sans avoir à ce soucier sur modèle a priori que les enseignants pourraient souhaiter imposer. De nombreuses innovations pédagogiques dans ce domaine peuvent être analysées avec ce prisme. Je crois qu’elles le confirmeraient le plus souvent.

A suivre et à débattre

BD

Print Friendly, PDF & Email

(2 commentaires)

1 ping

    • Nicolas Bannier on 12 mai 2011 at 12 h 45 min
    • Répondre

    Votre article me donne envie d’en savoir plus. Qu’entendez-vous par « possibilité stratégie » ? La possibilité de développer ses propres stratégies ?
    Vous écrivez plus loin : « De récentes études sur la difficulté des garçons dans les apprentissages scolaires » : avez-vous un lien vers ces études ? Merci
    NB

  1. Je suis pour l’apprentissage et l’enseignement surveillé, orienté par ce que donné plus de savoir pour l’accès à l’internet, téléchargé, regardé sur internet des sites, des forums, des blogs non surveillés.
    On plus savoir aux enfants donne plus de pouvoir de consulter des sites sécurisés.
    Mais il faut leur donner un savoir, savoir agir bien orienté

  1. […] Intention d’apprendre ? « Veille et Analyse TICE Pour Bruno Devauchelle «Il ne suffit pas d’avoir l’intention d’enseigner, peut-être faut il aussi avoir l’intention d’apprendre ? C’est à propos de récents articles publiés sur les jeux sérieux et après avoir suivi des échanges sur les apprentissages informels organisés par la revue Savoirs que cette question m’a semblé devoir être évoquée ici. Lorsque nous lisons la rhétorique employée par certains promoteurs de logiciels pour l’enseignement (jeu sérieux, EAO, etc…) on a parfois l’impression qu’ils oublient qu’il y a aussi la démarche de l’apprenant à prendre en compte et que celle-ci est bien plus importante qu’on ne l’imagine, ou qu’on feint de l’imaginer.» (tags: RevuePresse histoire enseignement JeuEducatif apprentissages SeriousGames) Partager :e-mailImprimerFacebook blog comments powered by Disqus /* La dernière fabrique de machine à écrire était indienne. Jusqu'en 2009, la production était encore de 10'000 à 12'000 machines par année. Mais aujourd'hui Godrej & Boyce ferme. Il ne reste … [Lire plus …] Depuis le Chasseral, on distingue Saint-Imier, prochaine étape, ainsi que de majestueuses éoliennes jurassiennes. Date : le 26 avril 2011 Mode : solo … [Lire plus …] […]

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :