La "faim d'apprendre"…

Cette édifiante vidéo http://www.ted.com/talks/sugata_mitra_the_child_driven_education.html (sous titrage en français possible) devrait alerter les éducateurs du monde entier et en particulier ceux des sociétés les plus riches. L’accès à l’éducation à la scolarisation est un facteur de développement dit-on depuis longtemps. Et pourtant on observe que la mise en place de ce service pour tous rencontre de nombreuses difficultés dans les pays pauvres. Et voici qu’arrive Internet !!! et pas dans les écoles, mais dans la rue… Et qu’observe-t-on ? Que les jeunes qui découvrent cette ouverture sur le monde sont très rapidement apte à mettre à profit l’outil pour répondre à leur « faim d’apprendre ». Mais ce qui fait défaut à beaucoup de ces jeunes, très pauvres, c’est qu’avant d’apprendre il leur faut parvenir à manger ! Or, dès que le problème de la survie quotidienne est dépassé, apprendre devient le coeur du moteur de leur vie. C’est bien pourquoi il nous faut nous interroger sur notre façon d’envisager apprendre dans les sociétés riches.

Certes cette vidéo laisse beaucoup d’éléments dans l’ombre et l’art des Ted Talks supplante parfois l’esprit d’approfondissement. Cependant la suite de la vidéo nous donne encore plus d’informations : Lorsque Sugata Mitra explique qu’il a été obligé de s’exiler dans des pays riches pour pouvoir poursuivre ses travaux, même s’il ne l’évoque pas directement, à regret, il a tenté de transposer son expérience sur ces nouveaux environnements. Et là qu’observe-t-on ? Que les jeunes de ces pays ont aussi « faim d’apprendre » pour peu que l’on modifie son approche de l’enseignement. En faisant ce lien entre l’expérience des quartiers en Inde avec l’école en Grande Bretagne ou aux Etats Unis, Il nous invite à dépasser les structures instituées dès lors que l’on parle d’apprendre pour s’intéresser à l’essentiel : la progression des jeunes. Là encore la démonstration est trop rapide et l’éblouissante présentation ne doit pas nous tromper. Et pourtant le message semble clair : Internet est un vecteur essentiel de l’apprentissage dès à présent (et non pas demain comme on le dit souvent).

Ce que nous apprend cette vidéo c’est que la faim d’apprendre est liée au contexte de vie. En d’autres termes, il est très facile d’inhiber ce processus, mais il peut aussi être aisé de le débloquer. A condition de déplacer le cadre. Certes ce n’est pas nouveau et nombre de pédagogues « modernes » l’avaient bien mis en évidence. Malheureusement une pédagogie moderne dans un lieu, une institution structurellement archaïque a peu de chance de donner de bons résultats… C’est pourquoi dans l’imaginaire collectif, une pédagogie traditionnelle reste le must, puisqu’elle correspond bien aux couleurs des murs dans lesquels elle s’exerce.

C’est alors qu’arrive le numérique. Ici pas de murs, pas d’horaire, pas de filtres, juste des écrans, et encore, ces écrans sont-ils prolongés par des moyens techniques supplémentaires chargés de les rendre encore plus accessibles à tous tout le temps. C’est effrayant pour le système scolaire traditionnel, justement fondé sur le contrôle a priori et sur la réussite individuelle. Sugata Mitra nous invite à réfléchir à ces deux points : le contrôle et l’individualisation. Et là il met en évidence un champ de réflexion important : le contrôle a priori est une vision d’adulte qui « saurait » pour des enfants que « ignoreraient ». Cette vision ne tient pas compte de la soif d’apprendre et de la capacité d’autorégulation des jeunes. C’est aussi le renoncement à l’individu au profit du collectif qui est essentiel dans cette approche. Là encore la réussite individuelle comme modèle unique de l’apprentissage scolaire est une vision située dans le temps et l’espace. Ici nous est encore montré combien la compétition a priori, est un obstacle à l’apprentissage. Autrement dit il y a d’autres codes sociaux, construits sociaux que ceux du monde libéral ou individualiste. Ce sont des construits sociaux et non pas des faits de nature comme certains tentent de le faire croire.

L’approche que nous avons des TIC dans le contexte scolaire a été longtemps marquée par cette idée de l’individu seul devant l’écran. Nombre d’échanges avec des collègues montrent qu’au delà même des TIC, le modèle préceptorale de l’enseignement (individuel) est très imprégné au coeur de l’imaginaire professionnel collectif. En mettant en évidence le potentiel du co-apprentissage dans des contextes de découverte (la démarche de découverte se caractérise par le refus d’une recherche du résultat précis en amont de l’action), cette vidéo nous rappelle qu’il est possible et souvent très profitable de générer des interactions entre jeunes devant des écrans, et pas uniquement des écrans (nous l’avons nous même expérimenté en lycée professionnel il y a de nombreuses années).

Ce que nous apprend aussi cette vidéo, c’est que l’institution scolaire n’est pas l’exclusif vecteur de l’apprentissage, fusse-t-il de contenus scolaires. Cela est beaucoup plus gênant pour les pays de longue tradition scolaire. C’est d’ailleurs ce qu’expriment nombre d’acteurs du système lorsqu’ils expliquent qu’à l’école on apprend ce qui est nécessaire d’apprendre alors qu’en dehors les apprentissages ne sont juste que des habiletés… sociales. Observant depuis de nombreuses années l’évolution des pratiques des jeunes, et la rigidité de l’école et de nombre de ses acteurs sur des formes d’apprentissage non scolaire, on peut se demander si le modèle scolaire n’est pas à bout de souffle face à une société qui met en place d’autres stratégies d’accès aux savoirs. Certes on objectera le caractère inégalitaire de cette approche. Mais Sugata Mitra nous montre qu’il est possible de ne pas se laisser dériver, pour peu que l’on en ait le projet politique et que l’on fasse des choix sociaux différents.

Le développement des usages spontanés du web, lorsqu’il s’effectue dans un compagnonnage entre pairs et intergénérationnel, est porteur d’une force qui peut permettre à nombre de jeunes d’accéder à la connaissance et à l’insertion dans la société. Ne pas le reconnaître c’est faire preuve d’aveuglement. L’analyser et le critiquer est sain, encore faut-il accepter que le prisme d’analyse soit en mesure de se distancer des modèles anciens, et de s’appuyer sur l’histoire pour construire l’avenir. Roger Chartier, (http://eduscol.education.fr/pid25134/seminaire-metamorphoses-livre-lecture.html) en fait une magnifique démonstration ici, tout comme dans ses cours au collège de France (à écouter jusqu’à la fin…). La mutation sociale qui se construit sous nos yeux est d’autant plus difficile à percevoir que le système de masquage que constituent les institutions en place est puissant. Dès lors que pour des raisons externes ces institutions se révèlent inopérantes, alors ces masques tombent. Rappelons-nous les projets étonnants nés au moment de l’entrée dans la crise du virus H1N1. Les institutions étant mises en difficulté, les TIC, si souvent décriées, trouvaient alors grâce aux yeux de tous… comme si, magiquement, elles devenaient « correctes ».

Sans se faire d’illusion sur l’avenir de l’éducation et de la scolarisation dans les pays riches, il est indispensable d’avancer nos réflexions sur le domaine, à moins qu’il ne soit trop tard !!!

A débattre

BD

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(1 commentaire)

  1. Merci pour cet article, qui met parfaitement l’accent sur l’intérêt primordial d’encourager l’apprentissage par les pairs. En complément, je signale un excellent article écrit par un enseignant de l’école libre d’Albany, dans l’état de New York (une école alternative), dans lequel j’ai trouvé quelque chose de fondamental, qui ouvre des postes stimulantes our améliorer l’enseignement au niveau du collège. Je ne résiste pas au plaisir d’en traduire quelques passages. Il est question d’une étude commandée par l’état fédéral américain voici une dizaine d’année au Carnegie Institute, sur l’état du système éducatif américain et les pistes d’amélioration. Une des recommandations de cette étude : « la vraie urgence se situe au niveau de la middle school (= collège en France). Les jeunes adolescents, souligne le rapport, ont un unique ensemble de besoins que l’école du pays ignore totalement. Ce dont les jeunes ont besoin par dessus tout dans cette période de développement, c’est d’un accompagnement pour les aider à grandir socialement et émotionnellement. L’exploration d’eux-mêmes et des autres constitue leur préoccupation principale. L’apprentissage relationnel, en d’autres termes, même si cette expression n’était pas à l’époque d’un emploi courant. Continuer à essayer d’encombrer leur cerveau avec des informations est une perte de temps, parce qu’ils ne sont tout simplement pas réceptifs. Le réglage fin de leur intellect peut attendre jusqu’à la high school (lycée en France), quand le profond désarroi se sera calmé et que les jeunes seront prêts à rediriger leur attention à l’extérieur, en direction du monde ». L’auteur de l’article fait justement remarquer que cet apprentissage relationnel présente de l’intérêt également aux niveaux supérieurs au collège. Cela me semble tellement juste ! Mais tellement peu conforme au modèle de l’éducation à l’occidentale ! Faut-il passer par les écoles alternatives (qui conservent un statut d’établissements expérimentaux 30ans après leur création…) pour trouver un peu de compréhension du développement des jeunes et, partant, des approches adaptées ? L’article complet est ici : http://www.educationrevolution.org/relational.html

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