Environnement personnel professionnel de l'enseignant

En travaillant à plusieurs reprises avec des enseignants qui développent des usages « ordinaires » des TIC dans leur pratique professionnelle, on peut faire quelques observations intéressantes sur le devenir des TICE. On peut observer trois grandes catégories : le travail personnel, le travail en classe, le travail de suivi. Chacun de ces aspects se développe en lien avec les deux autres, amenant l’enseignant à organiser son environnement personnel professionnel de travail. Cette analyse peut d’ailleurs se faire dans de nombreuses professions, mais la spécificité des métiers d’enseignement (les élèves…, les adultes…, l’institution…) le rend particulièrement intéressant d’autant plus que les contraintes professionnelles sont aussi fortement liées à des choix personnels que fait l’enseignant. En d’autres termes enfermés dans un cadre qui peut paraître très enfermant, les enseignants ont depuis très longtemps développé une autonomie puis une liberté (reconnues dans la loi) qui, dans le domaine des TICE, est particulièrement lisible. Les textes réglementaires dans le domaine restent souvent, dans leur mise en oeuvre réelle, liés à des éléments de contexte qui font que seule la volonté des acteurs permet de les mettre en oeuvre (cf le B2i).

Le développement d’un environnement personnel professionnel est une réponse normale de toute personne qui tente de s’adapter à son milieu. Les TIC, parce qu’elles touchent l’ensemble des aspects de la vie des personnes supposent donc des évolutions individuelles signifiantes et qui renvoient à ce milieu, à ces objets des informations qu’il faut prendre en compte. Le métier d’enseignant, parce qu’il est un métier de « tous les instants » (on y pense et on y travaille même quand on est loin de l’établissement d’enseignement) mais qu’il n’a comme surface de visibilité sociale que le lieu d’exercice met toute une partie de l’activité dans l’ombre, voire dans la non reconnaissance. Le développement des usages des TIC pourrait bien remettre en lumière et renouveler, voir développer des aspects du métier peu connus : préparation, suivi, accompagnement,…

S’il est acquis que la quasi totalité des enseignants utilise le numérique pour son travail personnel, encore faut-il aller voir de quelle manière ? En l’absence d’un véritable soutien autre que des injonctions (B2i, programmes…), des promesses (ordinateurs portables, formation, moyens etc…), les enseignants ont d’abord misé sur leur bonne volonté et leur compréhension personnelle des outils pour les intégrer dans leur ordinaire professionnel. Et la première chose qu’ils font est de s’appuyer sur leurs découvertes en ligne pour enrichir leurs pratiques. Bien qu’observant leur manque de curiosité publique surtout lorsqu’ils sont entre pairs, il faut reconnaître qu’en privé ils font preuve d’une volonté de découverte importante. Observant récemment des enseignants de primaire, je me suis étonné, alors que de nombreuses ressources leur étaient proposées à la découverte, qu’ils ne se donnent pas un temps pour explorer les ressources proposées. Comme si devant leurs pairs ils attendaient d’abord qu’on leur montre plutôt que d’aller eux même à la recherche. En fait je me suis aperçu qu’ils préfèrent aller voir de leur coté dans le secret de leur pratique personnelle. Cela confirme une impression déjà observée dans les premiers temps de l’informatisation des bulletins de notes. Au début, les enseignants redoutaient d’être en difficulté devant leurs collègues en salle des profs. Après une période d’habituation, ils osent désormais avancer à découvert, même si des réticences restent observables. C’est d’ailleurs cette évolution qui est la plus significative : certains enseignants peu à l’aise osent désormais aller au delà de leurs premières craintes, même avec leurs collègues, voire même en s’appuyant sur les interactions avec leurs collègues. Du coté des pratiques personnelles on aborde une période de maturité. Malheureusement le transfert vers les pratiques en établissement souffre souvent de barrières le plus souvent techniques et aussi pédagogiques et organisationnelles qui freinent les enthousiasmes.
De fait on observe des pratiques semi clandestines du type blog ou facebook ou autres pratiques personnelles déplacées dans la gestion du pédagogique individuel. Il n’est plus rare d’entendre des enseignants témoigner de leur usage du mail avec leurs élèves ou leurs collègues et les blogs de classe ou de projets disciplinaires se développent sans souci autre que celui d’une volonté personnelle de ne pas s’embarrasser de moyens « officiels ». Car c’est là un des questionnements les plus importants : est-ce que les injonctions du type ENT vont avoir un effet sur ce genre de pratiques ? Autrement dit est-ce que les enseignants rentreront dans le cadre (et leurs élèves aussi) ? Cela n’est pas sûr. Le cadre posé par les ENT est souvent artificiel en regard des pratiques personnelles. L’articulation entre ces outils institutionnels et ces pratiques personnelles devra rapidement être réfléchi par les concepteurs des produits. Surtout que des approches critiques des ENT en viennent à considérer que certaines « usines à gaz » sont très enfermantes et ne donnent pas envie aux enseignants de s’y plier.
Nous sommes à un moment de basculement. ENT, cahier de textes en lignes etc… sont des cadres que les enseignants sont invités à s’approprier. L’exemple du cahier de texte est intéressant car il est justement à l’articulation de la pratique personnelle et la pratique professionnelle. Les potentialités des applications proposées sont importantes. Ainsi un chef d’établissement observait que l’usage de la pièce jointe dans le cahier de texte était quasi inexistante de la part des enseignants. Peut-être est-ce la confusion possible qu’il y a entre le cahier de texte, version « administrative » et le cahier de texte version pédagogique. En effet, le versant administratif est celui de rendre compte à l’état, celui du pédagogique est celui de l’accompagnement de l’élève. Est-il possible de combiner les deux dans le même outil au risque de confusion entre les deux finalités ? Suivant la manière dont les enseignants interpréteront la nouvelle circulaire on peut penser qu’ils vont y regarder à deux fois avant de trop en mettre en ligne. Même si pour l’instant, les retours des établissements utilisateurs sont plutôt tranquilles et montrent un usage raisonnable, on peut s’attendre à des questionnements plus forts dans les prochains mois prochaines années si une extension large s’effectue et si les enseignants y voient un contrôle administratif (hiérarchie ou famille) plus grand.
Il semble que ce soit à la frontière de l’informel et du formel que se développent actuellement les initiatives les plus prometteuses. Sans être exceptionnelles sur un plan médiatique, elles ont pourtant du mal à rentrer dans les cadres proposés. L’arrivée des ENT se fait peut-être trop contre le développement des EPPE (environnement personnel professionnel de l’enseignant), au risque de se voir désertés.
Lors de la création des sites mutualistes aujourd’hui bien connus (café pédagogique, weblettres, Sésamath, clionautes etc…) on était loin de penser à leur durée. Aujourd’hui ils ont déjà plus de dix ans (le Café Pédagogique fête ces jours ci les dix années de sa création) et ils démontrent, outre leur ancrage dans le paysage enseignant, leur force face à des démarches institutionnelles. Sans forcément bousculer les organisations existantes, ces initiatives démontrent la double démarche du monde enseignant qui a un pied dans sa culture privée et un pied dans la culture professionnelle officielle. On aurait pu penser à une normalisation lente, il n’en a rien été. Dans les pratiques personnelles, et cela risque d’en être d’autant plus répandus que l’institution a de plus en plus de mal à accompagner réellement le système éducatif dans son ensemble, les enseignants construisent une identité propre autour de l’usage des TIC. Ils grappillent ici ou là les occasions offertes mais n’entrent pas automatiquement dans des stratégies descendantes dont ils perçoivent très vite qu’elles ne sont pas vraiment adaptées à leurs réalités. Artisans plus que profession libérale, l’enseignant, comme dans l’établi de Robert Linhardt, est en train de se forger des instruments, seuls ou en groupe, dont il y a fort à parier qu’ils sauront mieux répondre à leurs besoins que toutes les initiatives institutionnelles… En tout cas les trois prochaines années nous permettront de mieux voir comment va se construire un équilibre entre ces deux univers…

A suivre et à débattre

BD

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(1 commentaire)

  1. Intéressant dans sa mise en relation de la sphère professionnelle privée et de la sphère professionnelle publique, qui est caractéristique de l’enseignement, du primaire au supérieur. Mais vous semblez, sans en avoir l’air, reprendre à votre compte la méfiance contre les injonctions institutionnelles (qui, il est vrai, ont de nombreux aspects criticables), sans montrer qu’elles contribuent, même indirectement, au dévoilement des tactiques individuelles d’utilisation du numérique (après tout, si « même » le ministère demande à utiliser le numérique, pourquoi continuerais-je à me cacher), et, d’autre part, qu’elles ont tout de même une fonction d’orientation des choix numériques des enseignants.
    Je crois qu’un investissement massif dans les technologies numériques des enseignants ne pourra se faire sans un accompagnement institutionnel, et que toute la difficulté est et sera dans l’équilibre à trouver entre injonction (nécessaire pour des pratiques comparables, communes, et aussi évaluables) et accompagnement (nécessaire au développement des pratiques, et à la marge de manœuvre créatrice de l’enseignant, sans laquelle il lui sera toujours difficile d’entrer dans un quelconque dispositif – la fameuse « liberté » pédagogique).

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