La fin des visions paradoxales ?

En publiant un long article sur les écrans dans les familles, le Monde magazine (26 février 2011), propose un angle de vue qui change de beaucoup de ce qui a été lu ici et là sur le sujet. On peut résumer cette approche en disant : éduquer, éduquer, éduquer… et les TIC trouveront leur place ! Dans le même temps le numéro 1340 de la revue Insee première constate à nouveau l’évolution de la place prise par Internet dans le quotidien de chacun de nous.

Le changement qui s’observe actuellement est celui d’une vision qui passe de l’approche catastrophe à l’approche ordinaire. En d’autres termes la publication de cet article modeste mais riche montre que l’on sort progressivement du dilemme TIC entre enthousiasme et nuisance. Ce passage est significatif d’une nouvelle ère qui s’ouvre pour les TIC dans la société mais aussi en éducation. Rappelons ici la quantité impressionnante d’articles vantant ou critiquant ces TIC mais oubliant, la plupart du temps, de les mettre à leur place, à leur juste place en regard des autres aspects de la vie. Certes le discours technophile ou technophobe n’a pas disparu pour autant ce qui est une bonne chose, compte tenu de la nécessité de poursuivre les débats et de ne pas tomber dans une sorte de milieu lénifiant qui consisterait à céder à une sorte de fatalisme voire d’allant de soi technologique.

Au delà de ce changement, il y a la réapparition de la question éducative et en particulier celle de la « crispation éducative ». Il y a là un phénomène important que les TIC ont de nouveau mis à jour, mais au plus près du quotidien. Les conflits générationnels ont longtemps été ancrés sur des comportements assez exceptionnels ou marginaux, comme en témoigne Célestin Freinet en 1960 lorsqu’il parle de la question des blousons noirs et de l’importation de la question éducative nord américaine en Europe à propos de comportements violents ou provocateurs de certains jeunes. La diabolisation est un mécanisme qui pendant longtemps a permis de contenir les questionnements des adultes. Avec les TIC les questions changement. Marie France Kouloumdjian et Pierre Babin, dans les années 1980 (les nouveaux modes de comprendre, Le Centurion 1983) ont mis en évidence l’irruption de ces questions éducatives liées au TIC dans la sphère privée. Comme si le théâtre de l’action se déplaçait à l’intérieur de la cellule, de l’espace de vie familial, alors qu’il se situait plutôt en dehors. La nouveauté de la question éducative n’en est pas une. C’est l’irruption de cette question dans l’intérieur du foyer familial qui la rend plus importante. Parce qu’elles renversent entre autres le schéma d’autorité familial, les TIC ont servi d’objet de travail pour les questions de conflit de génération et leur médiatisation. Les écrits de mise en garde systématique et radicaux se sont multipliés laissant peu de place à des messages plus complexes comme ceux d’un grand nombre de chercheurs et analystes qui tentaient de comprendre au delà des idéologies. Des livres comme ceux de Seymour Pappert n’avaient pas facilité les analyses et des travaux comme ceux du journaliste Michel Alberganti ont souvent été mal interprétés. La diabolisation sert souvent de paravent à l’analyse en profondeur, il faut choisir son camp, hors de cela point de salut.

En proposant la fin de la crispation éducative, on peut entre apercevoir une ouverture vers une pensée structurée et distanciée chez chacun de nous qui avons au quotidien la gestion des TIC dans l’éducation familiale ou scolaire. Cette approche doit aussi intéresser l’école, le monde scolaire et universitaire. Michel Serres dans sa récente conférence à l’institut de France conclut, comme il l’avait fait à l’INRIA plusieurs années auparavant, par une note d’espérance. Il constate notre obligation à inventer, à penser, en créer le monde de demain. Mais il constate aussi le retard que nous avons pris dans ce processus en cours au sein de nos institutions. Michel Serres nous annonce surtout la nécessité de changer de « pédagogie » en faisant le parallèle avec l’apparition de l’écriture puis de l’imprimerie. Les crispations nombreuses observées depuis l’apparition massive des TIC et d’internet dans la sphère publique puis privée ont longtemps tenu rang de cadre du discours ambiant : il était de bon ton de prévenir les dangers de ces TIC. Désormais il est temps de réfléchir notre « être en humanité » dans un monde de TIC. Réfléchir, c’est à dire d’abord se donner un temps réel d’analyse et d’observation et non pas de propos enflammés. Il semble bien que cette possibilité soit désormais devant nous et qu’il soit désormais possible de construire.

Si la réflexion sur l’éducation familiale semble pouvoir prendre ce chemin, en est-il de même pour le monde scolaire ? Probablement pas encore. Ce monde, oreille assourdie des bruits de la « vraie vie », reste en frilosité du fait de sa difficulté à faire entrer les TIC autrement que sur un mode institutionnelle. pour oser un néologisme on pourrait dire que le monde scolaire n’arrive pas à oser le mode « intuitionnelle » pour ces évolutions et qu’il préfère le mode institutionnel qu’il maîtrise si bien mais qui, et nous l’avons souvent répété, refroidit les sujets au risque de les congeler… Peut-on tout essayer dans le monde scolaire ? Faudrait-il tout essayer ? La réponse probable est non. Faut-il pour autant ne rien faire ? non plus. Entre les deux, il y a un écueil encore plus grand qui est celui sur lequel nous sommes appuyés : celui de la transposition, celui de l’intégration. Tordre les TIC pour qu’elles rentrent dans l’école telle qu’elle est ne sera pas plus productif que de projeter l’école sur les TIC et y appliquer son modèle (cf. la place des exerciseurs par exemple). A l’instar de Michel Serres, on peut dire que nous sommes en panne de construction et qu’il va devenir urgent de réfléchir au delà des murs, à moins que la partie ne soit déjà perdue. Mais les récents évènements dont nous faisons une brève et modeste analyse dans notre précédent billet nous invitent à espérer dans l’un des fondements de l’humain : la liberté d’apprendre.

A suivre et à débattre

BD

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(1 commentaire)

  1. Grâce aux TICE les possibilités d’apprentissages dans les cadres familiaux vont être décuplées. Et je ne suis pas du tout sûr que l’école soit en mesure de relever, seule, le défi du creusement des inégalités qui s’ensuit sous nos yeux. Je vois mal l’institution scolaire se départir des tropimes bureaucratiques qui l’empêchent de titrer parti des TICE. En revanche, les structures associatives me semblent mieux adaptées.

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