Culture clavier, culture crayon

Parviendrons-nous un jour à la disparition du clavier ? Il y a bien longtemps que l’on nous laisse envisager techniquement ce rêve sans pour autant que cela advienne. Le dernier avatar de la question est la tablette numérique, sans clavier physique, mais bien avec un clavier virtuel. Très tôt on s’est imaginé  la commande des machines numériques autrement que par un clavier, mais la réalité des usages atteste que pour l’instant on en est loin. Même en mettant deux écrans au lieu d’un on est encore assez loin du compte et l’analogie de surface ne résout pas le problème…

Le crayon va-t-il finir par disparaître de la panoplie de l’élève, de l’enseignant, du travailleur ? Personne ne l’envisage sérieusement (pareillement avec la disparition des livres papier) et pourtant il est sérieusement concurrencé par le clavier. Il suffit d’observer les usagers professionnels pour s’interroger sur le fait de savoir si le crayon ne servira plus que pour la signature et encore en forme numérique avec un stylet ou même le doigt directement; Et pourtant la reconnaissance de caractère incluse dans la dernière version de Windows 7 est attirante, du moins de premier abord.

Quel est l’intérêt de ces deux questions ? C’est que nous avons sous les yeux des évolutions faciles à observer et qui méritent toute notre attention parce qu’au delà de l’objet technique, c’est un changement de représentation qui est en train de s’opérer, un changement qui s’il ne peut être à lui seul considéré comme culturel fait pourtant bien partie de ce qui est entrain d’émerger avec la culture numérique. Si la question de la disparition du clavier peut sembler plus annexe que celle du crayon, elle n’en est pas moins significative. Si le crayon (et ses cousins, de la plume d’oie, la tige de fleur ou le stylo à cartouche ou encore le stylo à bille) a de nombreux siècles, le clavier en a à peine plus d’un. Les machines à écrire se sont certes perfectionnées, mais elles ont mis sur le devant de la scène le clavier le rendant incontournable pour toute relation professionnelle à l’écrit (alors que sa forme actuelle a freiné la vitesse de frappe volontairement, elle n’a pas significativement évolué depuis de nombreuses années). L’informatique ayant immédiatement adopté ce clavier, il est devenu encore plus présent. Celui qui se rappelle de la magnifique écriture des cahiers de comptes ou encore d’état civil manuscrite et à la plume, a bien conscience que le clavier a créé une révolution ô combien importante, en normalisant l’art d’écrire et en donnant à accès à tous et à chacun à une forme écrite formellement impeccable. L’élève qui écrit mal à la main, retrouve avec l’ordinateur une honorabilité dans l’écrit qui lui sera bien utile tout au long de la vie. Le professionnel qui écrit mal est enfin lisible : ainsi les ordonnances des médecins décryptés parfois avec peine par les pharmaciens et encore plus par les patients laissaient un drôle de sentiment par rapport à l’écrit. Et puis les correcteurs orthographiques ont enrichi la panoplie si décriée des « mauvais en français », pointés du doigt si souvent actuellement.

On se rappelle que le passage à l’écrit en général et aussi à l’écrit personnel a fait frémir Socrate et que pendant de nombreux siècles, scribes et moines avaient le monopole de l’écriture. L’invention de l’imprimerie n’avait pas modifié le rôle de l’écriture pour la population (mais plutôt celui de la lecture et de l’accessibilité de l’écrit), elle avait simplement fait disparaître certains métiers, tout comme l’informatisation et l’évolution des techniques de reprographie le fond depuis maintenant quarante années. L’accès à l’écrit est d’abord lié au développement de l’école et à l’irruption de la compétence à l’écriture « correcte » comme discriminante pour l’entrée dans la société, l’invention de la dictée en étant le symbole principal.

Ces nombreux élèves, sélectionnés par l’orthographe et l’écriture défaillantes, étaient surtout bloqués dans leur relation à l’écriture. Est-ce que le clavier les libère ? A regarder l’augmentation de la production d’écrit dans toutes les couches sociales du fait de l’ordinateur et des réseaux, force est de reconnaître qu’il y a un réel effet (tout comme la distribution des journaux gratuits sur la lecture de l’information) même s’il peut être jugé limité. Car nombre d’observateurs « autorisés » dénigrent ces lectures, ces écritures qui, trop ordinaires, ne sont pas dignes de ce nom. Or l’accès à l’écriture, vécu comme une douleur scolaire par nombre de nos concitoyens, est devenu brusquement une possibilité normale pour tous. Et nombre d’entre nous y avons souscrit et nous en somme emparés, certes modestement, ces écrits n’ont aucune prétention littéraire. Car voilà bien le problème de l’écrit : la considération académique de leur valeur.

Clavier ou non, crayon ou non, là n’est pas le réel problème. La principale question est le passage à l’écrit. Or l’écrit est d’abord un objet idéalisé et mis à distance par nombre d’entre nous, parce qu’inatteignable. Et je ne parle pas des écrits ordinaires, mais des écrits aboutis. Car c’est bien là la difficulté. Le mépris dans lequel nombre de personnes tiennent les écrits ordinaires amènent nombre de personnes à renoncer à ces écrits (qu’ils soient crayon ou ordinateur) car elles ont idéalisé l’écrit. Cette difficulté face à l’écrit se retrouve dans de nombreux lieux, même inattendus, comme dans des formations continues d’enseignants dans lesquels on découvre que des prescripteurs d’écrits sont eux-mêmes en difficulté par rapport à leurs propres écrits.

Internet et les réseaux sociaux redonnent le « droit d’écrire ». Quelqu’en soit le moyen, le fait d’écrire est en soi un acte qui sur le plan cognitif signe une personne. Malheureusement une lutte est engagée contre ces écrits, aussi bien par le système académique que par les technologies elles-mêmes qui prônent plutôt la réception que la production (cf. contribution précédente). Quand à l’usage du multimédia, outre qu’il est depuis longtemps déconsidéré (cf. les travaux sur l’audiovisuel dans les années 70 et 80), il est encore plus complexe à analyser. Et pourtant là encore, la photographie numérique, par exemple renouvelle aussi le droit d’écriture…

Le monde scolaire aurait fortement à gagner à réfléchir à cette évolution et à ne pas la négliger, voire la mépriser. A priori aucune écriture n’est plus noble qu’une autre (et pourtant la bande dessinée en fait encore souvent les frais, ou encore l’humour populaire dans le cinéma). Par contre le passage à l’écriture, sous quelque forme que ce soit, est à développer, renforcer, inciter. A moins que nous ne voulions conserver certains clivages sociaux basés sur cette différence culturelle… La lenteur du développement des usages des TIC dans la classe et l’importance conservée pour le crayon (cf. les examens) sont des signes clairs de la difficulté à entrer dans ce monde et à en accepter les potentialités.

Si un jour, clavier et crayon disparaissent, au profit d’autres interfaces multimodales, il restera toujours ce problème de fond qui est que la première mission de l’enseignement scolaire devrait être de promouvoir le droit et la dignité d’être contributeur actif dans la société et non pas simple consomma-spectateur d’une élite qui de plus en plus, se révèle impitoyable pour toutes les formes qui la dérangeraient. S’il y a une révolution minuscule à engager c’est celle du droit à écrire… (sous toutes les formes) encore faut-il que tout le monde en prenne conscience…. car c’est un des éléments fondamentaux de la liberté individuelle et collective, celui du droit à l’expression de soi !

A débattre

BD

One Comment

  1. […] This post was mentioned on Twitter by Marsattac. Marsattac said: RT @brunodev: nouveau message, Culture clavier, culture crayon – http://www.brunodevauchelle.com/blog/?p=785 […]

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