Déc 28 2010

Développer la culture d'amateurisme ?

Bien que déçu par la lecture de cet ouvrage : « Le sacre de l’amateur, Sociologie des passions ordinaires à l’ère du numérique », (Patrice Flichy, Seuil, la république des idées 2010), le sujet en est particulièrement important. Et l’auteur à grandement raison de nous mettre en évidence cette montée progressive de « l’intelligence » humaine caractérisée par ce signe que constituent ces amateurs qui oeuvrent de plus en plus, en particulier sur le Net.

Certes l’amateurisme n’est pas nouveau et l’expression a longtemps eu une connotation ambivalente : noble pour le sport (jusqu’à une époque récente), médiocre par rapport au monde professionnel. Ce qui est nouveau c’est donc la possibilité pour les amateurs de développer l’objet de leur amateurisme dans des activités et ou des communautés appuyées sur le web.

La première caractéristique de cette évolution est la remise en cause des professionnels par les amateurs. Cette remise en cause se traduit parfois même par la confusion entre les uns et les autres (cf. l’évolution du journalisme en ligne). Il est intéressant de noter que des « professionnels » (scientifiques, journalistes etc…) prolongent leur activité par une pratique amateur ayant parfois le même objet. La notion de professionnel était symbole d’une forme de territoire fermé ayant des codes interdisant l’accès aux amateurs. Longtemps d’ailleurs la phrase de mépris « c’est du travail d’amateur » a été le signe de cette différenciation. Mais elle est aussi souvent le signe de la peur des professionnels de se voir concurrencé par les amateurs.

Dans le monde de l’enseignement, la professionnalisation du métier a aussi pour effet de reléguer les paroles non professionnelles (exprimées par des professionnels patentés) en dehors et de les refuser. Cela d’autant plus que le monde scolaire est un des univers professionnels sur lequel le plus d’amateurs se prononcent (tout le monde à une expérience de l’école….) La deuxième caractéristique de cette évolution est la découverte d’une nouvelle forme d’autorité de la parole qui dépasse désormais le clivage amateurs professionnels. Les professionnels des médias qui s’étaient réservé ce droit au nom d’une autre professionnalité se sont trouvés dépassés et concurrencés sur cette activité. Ils ont d’ailleurs rapidement tenté de canaliser cette concurrence : ainsi les journaux ouvrant les plateformes de blog et relayant dans leurs colonnes les contenus de ces blogs en donnent-ils l’exemple. L’amateur ou les groupes d’amateurs (car c’est souvent le cas) ont désormais une reconnaissance de plus en plus forte et sont conviés aux mêmes tables parfois que les scientifiques.

La troisième caractéristique de cette évolution est la mise en cause des savoirs établis et de leurs modalités de validation. De nombreuses controverses lues sur Internet montrent que la pratique amateur devient un véritable contre-pouvoir sur les savoirs. Par des remises en causes, des croisements d’informations, des confrontations de point de vue, les pratiques amateurs mettent en évidence des controverses nouvelles des questionnements forts, et désormais il faut en tenir compte dans la sphère publique. Certes les pratiques amateurs sont aussi le terreau des approximations diront certains (la théorie du complot en étant une bonne illustration). Mais ce qui est rassurant c’est que ces pratiques, pour peu qu’elles ne soient pas elles même professionnellement dogmatiques et idéologiques (malheureusement cela arrive), permettent la réflexion, voire même l’imposent. Dans de nombreux domaines les réseaux d’amateurs posent des questions et dérangent une logique rationnelle qui semblait piloter inexorablement notre société (cf. ce qu’en pensait Jacques Ellul). Car si le risque d’approximation est réel, il ne l’est paradoxalement pas moins chez les amateurs que les professionnels, si chacun de ces groupes n’a pas un minimum de rigueur…

Eduquer à l’amateurisme est-ce possible ? Que peut faire le monde scolaire de la culture de l’amateurisme. L’exemple de la musique ou celui du sport sont suffisamment vivants pour ne pas risquer l’analogie. La particularité avec Internet, c’est que l’encadrement des pratiques est beaucoup moins fort et que l’amateurisme peut émerger sans aucun contrôle à tout moment. On le sait le monde scolaire a du mal avec les pratiques amateurs. L’enseignant qui a devant lui un groupe d’élève au sein duquel quelques amateurs sont présents se trouve parfois en difficulté pour les gérer, à moins de ne se faire de ceux-ci des alliés. Car c’est bien là un exemple intéressant : pour prendre en compte l’amateurisme il vaut mieux s’en faire un allié qu’un opposant, voire un marginal.

On n’éduque pas à l’amateurisme, on le permet, on l’encourage, on l’accompagne. On peut même penser, en raisonnant par l’absurde, que si tous les élèves étaient amateurs de connaissances il n’y aurait pas beaucoup de problèmes à l’école… Mais l’école ne serait pas ce qu’elle est actuellement… dans sa forme comme dans son fond. Les luttes entre contenus disciplinaires, les rivalités de temps et de moyens, l’organisation temporelle en font l’opposé même de ce qu’est une pratique amateur, dans son principe. Malheureusement le monde scolaire est encore loin de pouvoir prendre en compte ce mouvement. Comme avec les TIC, la mise à distance est le plus souvent de rigueur. Quant on intègre ces amateurs c’est pour mieux les encadrer, et non pas les valoriser; sauf lorsqu’ils ont obtenus d’autres soutiens qui imposent au monde scolaire une autre logique, et encore (l’exemple des classes sport étude serait à étudier à ce propos).

Le développement des pratiques amateurs est une forme d’écho au développement de l’esprit critique. Aussi l’école, en prenant exemple sur ces pratiques collectives pourrait-elle encore mieux contribuer à l’émergence d’un nouveau citoyen responsable, mais aussi vigilant, sachant se ressourcer ailleurs que dans le discours officiel pour mieux se situer par rapport à lui…

A débattre

BD

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