Déc 14 2010

Smartphone, tablette etc… ? T’es où, t'es là !

La multiplication des offres de smartphones de toutes tailles (jusqu’à la tablette Samsung par exemple) rencontre un succès étonnant dans le grand public (voir l’enquête Credoc 2010 http://www.credoc.fr/). La fonction téléphonique n’est plus qu’un des possibles, au coté des autres fonctions numériques (internet, photo, sons, lecture numérique, etc..). Devenus adultes, ces appareils sont désormais des ordinateurs complets, connectés en permanence. Or ces petits appareils fréquentent de plus en plus les poches des jeunes, et donc de nos élèves et étudiants. Leur utilisation est bien tentante, à chaque instant de la journée (un ado envoyant entre 20 et 50 sms par jour… et en moyenne 182 SMS/semaine – credoc 2010), et ne se limite pas aux seules fonctions de jeu et de communication interpersonnelle.

Le monde scolaire est en guerre contre les téléphones portables et utilise les règlements intérieurs pour tenter d’endiguer le phénomène. Mais il n’a pas encore intégré le développement des nouvelles potentialités de ces « couteaux suisses » que sont devenus les smartphones. Et pourtant de nombreux témoignages émergent à ce sujet, récents et moins récents : SMS, voire téléphone pendant le cours, utilisation de la fonction dictionnaire, traduction, calculatrice, accès à Internet… Autrement dit la question du cadre scolaire à penser pour faire face à cette évolution de comportement devient essentielle. Interdire, ne pas interdire, limiter l’usage, utiliser des brouilleurs ou confisquer (mais, est-ce légal ?), autoriser, jusqu’à quel point, peut-on encore filtrer si l’accès au réseau Internet se fait par d’autres canaux que ceux de l’établissement… ? Autant de questions auxquelles les équipes pédagogiques vont avoir à répondre dans les trois prochaines années.

Ce sont en premier lieu les lycées et l’enseignement supérieur qui sont concernés. Les collèges le sont dans une moindre mesure et surtout différemment. Quant aux écoles, si le smartphone est absent de la poche des élèves (pour combien de temps encore ?), il est présent dans celle des parents… qui peuvent ainsi devenir davantage demandeurs d’informations sur le quotidien de leurs enfants. Plus globalement la question n’est pas ici de savoir s’il faut ou non vanter les TIC et leur développement, mais de savoir quelle attitude une Ecole, dont les finalités sont ce qu’elles sont, et dont les acteurs ont une large part d’autonomie (bien plus qu’on ne pourrait le croire de l’extérieur), pourrait développer. Si l’on peut, et doit, questionner le sens du progrès, la place de l’école, et le devenir de notre société, les acteurs ont à affronter au quotidien des réalités auxquelles il faut faire face. Du coup, c’est aux acteurs, pris individuellement que revient le questionnement, la réponse  et le sens de la réponse. Au delà des postures idéologiques explicites des uns et des autres, on observe des postures, implicites elles, qui révèlent chez les adultes une ambivalence importante face à ces évolutions : je tiens un discours et j’agis un peu différemment…. Avec le règlement intérieur, l’établissement scolaire est confronté directement à ce problème, en particulier dans la mise en oeuvre concrète de ce qui y est écrit. La place qui sera donnée aux smartphone dans les prochaines années sera un bon indicateur des réflexions menées par les équipes éducatives.

L’arrivée des tablettes numériques (dotées d’écrans plus grand – 7 à 11 pouces) pourrait donner au monde scolaire une légitimité particulière par rapport aux smartphone. La taille de l’appareil qui l’apparente plutôt à notre ancienne « ardoise », peut très bien l’amener à trouver une place dans la classe, si le projet de concurrencer le smartphone par exemple est sous jacent. Pour l’instant on observe plutôt des opérations bouteilles à la mer (distribution de tablettes….) que de véritables réflexions de fond. La place que pourrait prendre une tablette dans l’environnement scolaire pourrait permettre de renvoyer le smartphone personnel au rang d’outil privé. Cela ne réglera pas les comportements, mais permettra au moins de poser une « différence » qui pourra être réglementée. L’avantage de la tablette est qu’elle permet avant tout de la consultation (cf. un message prochain sur ce blog). Ainsi elle s’inscrit dans la lignée du vidéoprojecteur, visualiseur, TBI, qui sont des outils qui prolongent le bras traditionnel de l’enseignant et ne lui imposent pas de modification pédagogique essentielle. En effet la tablette bénéficie d’une image bien différente de l’ordinateur et du netbook et cette image est soigneusement travaillée par tous les zélateurs de la vision transmissive (dans les médias de masse comme en éducation). En faisant de la tablette un objet scolaire à l’interactivité minimale, le système scolaire pourrait envisager de mettre de coté cet objet « personnel » qu’est le téléphone portable/smartphone. Mais c’est peut-être sans compter sur les réseaux sociaux… à moins que les filtrages efficaces des accès internet des tablettes ne les empêchent. Les expériences de contrôle des ordinateurs portables (Marseille, Rennes par exemple) ont montré un rejet assez large des enseignants et des élèves de ces contrôles et de ces limitations, voire des contournements inattendus…

Cependant, il ne faut pas trop rêver. La réalité des usages scolaires des TIC actuellement se heurte de plus en plus à un phénomène générationnel qui n’est pas nouveau, mais qui interroge différemment l’école que cela n’a pu le faire il y a trente ans (cf. Pierre Babin et Marie France Kouloumdjian, les nouveaux modes de comprendre, la génération de l’audiovisuel et de l’ordinateur). La principale différence porte sur la nouvelle façon d’accéder à l’information et aussi de la produire, rendue possible par le développement d’Internet, ainsi que de communiquer. On est passé d’un modèle diffusionniste à un modèle interactionniste. Mais la forme scolaire qui est plutôt du premier modèle va continuer de tenir son cap aussi longtemps que le hors scolaire ne le bousculera pas vraiment. La mise à distance des pratiques non scolaires des jeunes est la première manière de mettre à distance ce que les élèves font des TIC. En refusant d’envisager l’idée d’une évolution dans ce sens, le monde scolaire tente de conserver voire de renforcer sa légitimité. La tablette numérique pourrait bien être aussi ce moyen (cf. ardoise effaçable/versus papier conservable) et mettrait de coté la question des smartphones. Dans le même sens, il n’est pas certain que les jeunes soient aussi souples que cela et acceptent ainsi cette séparation des mondes. Car dans une société dans laquelle privé et professionnel s’entrecroisent, peut-on continuer de séparer de manière radicale le monde scolaire et le hors scolaire ? La question mérite d’être travaillée, au delà des a priori, en se posant seulement la question de l’étanchéité des mondes. Or la réponse est contenue même dans l’observation d’une réalité historique et systémique du système scolaire. Fondée pour enlever l’influence néfaste de la famille sur les enfants et mettre en place une influence de l’état (ou de l’église) qui serait meilleure, la création de l’institution scolaire que nous connaissons actuellement est clairement basée sur une articulation forte entre les mondes, mais en introduisant une troisième dimension : le hors scolaire se divise alors en deux : la famille ou la rue d’une part, la vie citoyenne et professionnelle d’autre part, et fait face à la vie scolaire, le monde scolaire.

Les TIC et en particulier les smartphones appartiennent, pour beaucoup de personnes, à la rue, au domaine du non sérieux, du divertissement, du loisir. Le monde scolaire devrait donc l’ignorer au profit du professionnel et du citoyen…. C’est pourquoi d’aucuns verraient d’un bon oeil l’arrivée de techniques qui renforcent ce clivage, au risque d’un grand écart. Si les tablettes numériques, appuyées par des livres numériques et une diffusion en flux, freinant l’interactivité et les interactions, prennent largement pied en éducation, alors on pourra penser qu’il s’agit d’une tentative renouvelée de marginaliser les pratiques hors scolaires non conformes…. aux finalités de l’école…

A suivre et à débattre

BD

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(4 commentaires)

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  1. La ville, les formes sociales en usage se généralisant depuis depuis quelques siècles à peine ne sont pas des constructions naturelles. Même certains processus mentaux sont comme le reste des inventions humaines pour lesquelles il n’y a pas de compréhension génétique. Leur compréhension et leur maîtrise est question d’apprentissage. Ce qui devrait être la fonction principale de l’école. Quels sont les instruments numériques qui sauraient assister l’école dans cette mission? Le smartphone étant collé de près au naturel, peut-être pas. La tablette de par son aspect ardoise (de travail) serait probablement plus appropriée (cohérente avec la mission) en maintenant une certaine distance avec l’aspect bavardage du smartphone de même que sa présence discrète dans le fond de la poche véhicule d’identité hors Académie à l’identique de la casquette griffée.

  2. Merci Bruno pour ce billet très intéressant.
    Il m’a aussi rappelé cet article de Jenkins que probablement tu connais :
    Jenkins, H., Clinton, K., Purushotma, R., Robison, A. J., & Weigel, M. (2006). Confronting the Challenges of Participatory Culture: Media Education For the 21st Century. Chicago: The MacArthur Foundation.
    http://digitallearning.macfound.org/atf/cf/%7B7E45C7E0-A3E0-4B89-AC9C-E807E1B0AE4E%7D/JENKINS_WHITE_PAPER.PDF
    Pour ma part je crains qu’on assiste à un phénomène inédit : le divorce d’une génération et de son école.

  3. Merci pour cet article qui résume bien les problèmes actuels et les conflits à venir. Est-ce qu’on veut avancer ou pas? J’ajoute une pierre à ce débat:
    https://sites.google.com/site/tachesdesensdanslesnuages/
    Simon Ensor

  4. Stylo Bic, calculette, téléphone mobile, tnwii: quel est le point commun entre ces 4 objets ?

    Ils ont tous été un jour déconseillés, ou interdits, à l’école.

  1. […] This post was mentioned on Twitter by Marsattac and Valérie Dudart, brunodev. brunodev said: nouveau message, Smartphone, tablette etc… ? T’es où, t'es là ! – http://www.brunodevauchelle.com/blog/?p=768 […]

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