A distance : enseigner ou apprendre ?

Voilà un modèle qui dure : il suffit de mettre des contenus en ligne (ou de les envoyer sous forme papier) puis d’envoyer des devoirs à rendre pour dire que l’on fait de la formation à distance !

Ce modèle n’est pas nouveau, mais malheureusement, il faut bien constater que, malgré les constats multiples de son inefficacité, il est encore présent dans l’esprit de nombre de gens, dont, en particulier, de ceux issus des systèmes de diffusion de masse (audiovisuel, édition, presse etc…). Et pas seulement dans l’esprit car on voit encore nombre d’organismes, d’officines, qui, proposant de l’enseignement à distance, continuent sur ce modèle traditionnel. Ils y ont évidemment ajouté une pincée d’ouverture, soit sous forme de tutorat, soit sous forme de présentiel complémentaires, soit sous une forme collaborative en ligne etc… Mais fondamentalement la nouveauté, pour cette catégorie de personnes, réside dans la fameuse : médiatisation des contenus. Il suffirait de médiatiser des contenus pour que l’enseignement puisse être dit à distance.
Or depuis le milieu des années 80, aussi bien au Québec (Teluq…) qu’en France (feu la société Vendôme formation…) il est clairement apparu que le modèle traditionnel était insuffisant pour assurer un apprentissage de qualité, et surtout de garantir de manière significative des apprentissages réellement maîtrisés. De plus le nombre d’abandon en cours de formation était extrêmement impressionnant à tel point que des organismes cachaient ces chiffres. Bien qu’ayant beaucoup travaillé la médiatisation des fameux contenus, cela n’atteignait pas l’efficacité escomptée. De plus le travail de mise sur support numérique passait par une démarche qui s’approchait bien davantage de l’industrie cinématographique que de l’enseignement. Dans le début des années 90 j’avais mené une recherche sur cette conception de produit et j’avais pu observer que trois modèles se développaient : le contenu classique numérisé, le contenu médiatisé et numérisé pour usage autonome, et la mise en ligne de contenu médiatisé. C’est à la fin des années 90 que le questionnement sur l’interaction et le tutorat en formation à distance ont pris une place importante dans notre pays, toutefois sans pour autant effacer les précédents. D’ailleurs l’évolution des termes employés témoigne de ce changement : avec le mot ouvert, ou avec le mot flexible, la FAD prenait une nouvelle coloration; avec le collaboratif, l’interactif, il prenait encore un autre chemin qui amène aujourd’hui aux notions de blended, ou hybride… Quant au tutorat, pourtant très tôt essayé, il est resté une modalité dont les contours sont extrêmement variables d’un dispositif à l’autre et dont la définition des tâches activités et responsabilités reste très variables (et nous parlons de la fonction tutorale et pas de la personne des tuteurs, ce qui est un peu différent.

Comment se fait-il que ces questionnements aient gardé autant de dimensions archaïques ? Il semble que l’on puisse envisager une piste de réponse en parlant de dimension économique et industrielle de la formation à distance. L’ignorance de l’histoire de la FAD et de la FOAD (et pourtant il y a de la littérature, en particulier au Québec par exemple) n’est que la suite de ce que l’on observe dans le domaine des TIC : une amnésie dès lors que l’on parle de lien avec l’enseignement/apprentissage. Dans le cas particulier de la distance en formation, on assiste à la construction assez récente d’une représentation économique : la FAD réduit les coûts, entend-on en particulier au début des années 2000 dans les différentes rencontres sur le thème. Cette représentation infondée en terme scientifique (cf. les différentes travaux sur la question – par exemple l’ancienne étude menée à l’université de Picardie sur le sujet) a pourtant la vie dure. Et cela d’autant plus que ceux qui le disent n’ont pas été y voir de près. A cette dimension économique incontrôlée s’ajoute la dimension industrielle. Il a là un paradoxe étonnant : le rapprochement entre individualisation et industrialisation. Ainsi la FAD permettrait cet étonnant rapprochement. On retrouve là les vieux modèles de l’enseignement programmé des années 60… qu’il suffirait de mettre en ligne (début des années 2000) en y intégrant les mêmes modèles. Il suffit de regarder nombre de logiciels de conception de cours en ligne ou sur ordinateur (EAO) pour comprendre la prégnance de ce modèle. En concevant des parcours variés, il suffit de les mettre en ligne et cela permettra à un grand nombre de personnes d’y accéder (industrialisation) mais chacun selon son cours, son parcours (individualisation). Ainsi une certaine représentation de la FAD devenue entre temps FOAD, pour paraître plus tendance, a favorisé les discours simplistes et les visions pédagogiques les plus anciennes (Skinner, machines à enseigner…). En fait vu du décideur non impliqué dans la réalité de ces dispositifs et environnements, l’objet est flatteur : il va permettre de valoriser celui qui met en place ces dispositifs. Mais vu de l’usager ces modèles n’ont pas rencontré l’adhésion générale. Et l’on s’est rapidement aperçu que les acteurs des dispositifs ajoutaient, élargissaient par leur propre moyens les outils mis à disposition afin de mieux répondre à leur objectif, quand ils n’abandonnaient pas purement et simplement.

Comment expliquer à un responsable qui a ce discours qu’il fait fausse route ? Difficile si sa culture pédagogique, didactique et psychologique est réduite. Les travaux sur l’apprentissage ne s’arrêtent pas à Alain et à Jean Piaget, ni même à Rousseau, même si chacun d’eux à apporté sa contribution à la compréhension des phénomènes. Il faudrait informer ces responsables ? Non probablement pas, cela serait insuffisant. Un élément profondément enfoui dans l’inconscient collectif est à prendre en compte : le souvenir personnel de sa scolarité et de sa relation à l’acte d’apprendre. Il n’est pas rare que l’on y fasse référence et que cela amène à une lecture faussée de l’apprentissage. Le travail est donc beaucoup plus important et long qu’on ne le pense de prime abord. L’une des solutions pourrait être de faire vivre réellement des situations d’apprentissage à distance dans ces dispositifs archaïques à ces responsables. Il est possible que cela déclenche des prises de conscience. Une autre solution pourrait être de les amener à interroger leur propre relation aux savoirs et à l’apprentissage de nouvelles compétences afin, en particulier de comprendre le rôle des AUTRES : pairs, tuteurs, enseignants… Car bien souvent une image colle à la peau de ces représentations : individuel égal solitaire. Certes apprendre est un développement individuel, mais l’apprentissage n’existe que dans l’interaction en alternance avec la maturation individuelle. Le responsable, le décideur parlent souvent de leur solitude professionnelle. Or cette solitude développe une vision solitaire de l’évolution et de la progression de la personne dans le monde. Du coup lorsque ceux-ci envisagent la question de la FAD/FOAD, ils ne l’envisagent que sous ces prismes déformants que sont leurs représentations.

Quelques exemples récents au sein de certaines institutions publiques et privées montrent qu’il est encore nécessaire de faire travailler la représentation de ce qu’est apprendre, et en particulier apprendre à distance. Quand on parle de contenu et qu’on ne parle pas de situation d’apprentissage, on peut se demander si apprendre ce n’est pas simplement mémoriser pour celui qui l’énonce ainsi. Quand on parle d’individu et pas de collectif apprenant, on peut se demander si le modèle de la solitude n’est pas prééminent avec sa dimension libérale sous jacente (l’idéologie de la construction de soi…) qui s’oppose au « vieux » modèle collectiviste présent inconsciemment dans de nombreux esprits….

A suivre et à débattre

BD

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(2 commentaires)

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  1. bonjour,
    A-t-on justement des exemples basés sur des situations d’apprentissage innovatrices?
    Je pense que si on tombe dans les travers cités ici, c’est aussi parce qu’on n’arrive pas à formuler et concrétiser des modèles efficaces d’apprentissage.
    Et merci de nous offrir ce lieu de débat!

    • Christine Vaufrey on 15 décembre 2010 at 10 h 57 min
    • Répondre

    Si les réflexions sur la scénarisation des parcours d’apprentissage, et donc la construction de situations d’apprentissage, ne manquent pas au Québec, là-bas comme ici il reste malheureusement beaucoup de cours distribués à distance qui se résument à un paquet de documents pdf même pas découpés suivis de tests d’évaluation. Il manque « juste » le cours ! Comment s’en étonner ? L’apprentissage est une boîte noire et cette façon de faire en ligne me semble être le juste reflet du désarroi des enseignants qui écrivent que tel élève « n’est pas motivé » pour signaler qu’ils ne savent pas pourquoi son apprentissage ne fonctionne pas…

  1. […] que la FOAD n’est pas dénuée de critiques comme cet article de Bruno Devauchelle : A distance, enseigner ou apprendre ? et qui plante le décor : « Voilà un modèle qui dure : il suffit de mettre des contenus en […]

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