De l'objet à l'environnement, le chemin conceptuel des TIC, ENT et plus…

L’expression « Environnement Numérique de Travail » prend, depuis quelques temps, plusieurs sens selon les interlocuteurs ! Si pour les spécialistes du domaines qui depuis 2003 suivent les propositions du ministère de l’éducation, un ENT est clairement situé : « Un ENT a pour objectif de fournir à chaque utilisateur (enseignant, élève, administratif, technicien, mais aussi parent, intervenant extérieur…) un point d’accès unifié à l’ensemble des outils, contenus et services numériques en rapport avec son activité. » (présentation accessible sur le site de la fing http://fing.org), il n’en est pas de même pour les non spécialistes. A un chef d’établissement scolaire à qui je posais la question, il parlait de distribution d’ordinateurs portables aux élèves, un autre parlait lui du logiciel de notes, d’absences de cahier de texte et d’emplois du temps. Bref une cacophonie assez impressionnante et cela d’autant plus que dans le jargon actuel l’acronyme ENT sert de nombreux intérêts et des volontés parfois contradictoires… Il est nécessaire de resituer les termes et de clarifier les représentations des uns et des autres, dès lors que l’on veut parler d’ENT… La littérature spécialisée est désormais suffisamment abondante pour qu’il ne soit pas besoin ici d’y revenir (l’ouvrage cité plus haut sera une bonne référence de base).
Il semble par contre nécessaire de travailler les termes, et de les mettre en système. C’est ce que nous proposons avant de revenir aux ENT.

Objet, outil, instrument, dispositif, environnement sont des termes qui méritent toutes notre attention, tant ils permettent de poser un cadre d’analyse et de compréhension de la relation que nous entretenons avec ce qui nous entoure. Que l’on soit en classe, dans la rue, au travail, à la maison, ces cinq termes permettent de lire la manière dont chacun de nous interagit avec le contexte dans lequel il évolue. Les TIC en milieu scolaire et de formation fourniront, entre autres, de bons exemples, de bonnes illustrations de cette approche.
Ce propos s’inscrit dans une réflexion qui tente de faire une synthèse entre des approches théoriques, des observations du quotidien, et les enjeux actuels que constitue la question de l’adaptation des personnes, des organisations et des institutions avec le milieu dans lequel elles évoluent. Avec les TIC nous avons un bon exemple de ce qui se passe.

  • – Chaque personne est environnée « d’objets ». Nous évoluons tous dans des lieux dans lesquels il y a des « actants » (selon la terminologie de Callon – Latour). Mais avant d’être des actants, ce sont des objets (objectivation) c’est à dire des éléments que l’on perçoit mais qui ne font a priori pas sens. Le passage de l’objet neutre au à l’objet sens, c’est la projection sur l’objet de ce que chacun connaît de ce qu’il perçoit de l’objet en question. Quand j’entre dans une pièce d’habitation, elle est peuplée d’objet avant que je désigne le sens des objets que je perçois. L’ordinateur est d’abord un objet quelconque, puis un ensemble écran clavier avant d’être nommé ordinateur
  • – Dès lors que je vais employer les objets, ils peuvent devenir des « outils ». Dès la taille des silex, (Leroi Gourhan) la transformation de la pierre en outil, l’homme assigne à l’objet une fonction, unique le plus souvent, mais qui peut se multiplier, selon les contextes et le degré de sophistication de l’outil. C’est celui qui transforme l’objet en outil qui assigne à celui-là le statut d’outil. Nous sommes habitués à avoir autour de nous des outils plus ou moins sophistiqués, dans les cuisines par exemple, l’ordinateur présentant un niveau de complexité presque jamais atteint dans le contexte familial.
  • – Entre celui qui crée un outil celui qui emprunte l’outil créé, une transformation nouvelle se produit (parfois) qui amène à « l’instrument ». Si l’on considère que l’outil correspond à l’intention de l’auteur (usage prescrit) on peut dire que l’instrument est lié à celui qui « s’approprie » l’outil. A l’instar du désormais systématiquement cité Michel de Certeau (l’invention du quotidien, les arts de faire) l’instrument s’appuie souvent sur le « bricolage » que va faire l’usager en s’emparant de l’outil et en lui donnant une destination, en s’instrumentant avec l’outil, l’objet. Autrement dit l’instrument donne sens, pour le sujet, à l’objet. Trop peu employé dans le domaine des TIC, « ce n’est qu’un outil ! » a-t-on coutume de dire souvent, le terme instrument est pourtant précieux, justement pour distinguer le prescrit du réel (on se référera aussi au travail de Pierre Rabardel). Or les TIC, dans le monde scolaire ou universitaire, passent progressivement du statut d’objet au statut d’instrument dès lors qu’un enseignant se les approprie pour sa pratique personnelle/professionnelle. Dans d’autres milieux professionnels il est très courant de constater cette évolution. L’invention des usages par les usagers est un élément essentiel de l’appropriation et en amenant l’objet au statut d’instrument, l’usager montre son degré d’appropriation.
  • – Mais cela ne saurait suffire, car c’est oublier des éléments de contexte. L’objet existe dans un contexte, et c’est là que la notion d’actant (sociologie de la traduction) est utile. Elle est particulièrement utile pour aborder la notion de dispositif (cf. le numéro 25 – 1999 de la revue Hermès consultable à l’adresse : http://documents.irevues.inist.fr/handle/2042/14700, coordonné par Geneviève JACQUINOT-DELAUNAY et Laurence MONNOYER). Au delà de l’instrument, la mise en oeuvre de cette instrumentation ne se fait jamais indépendamment des autres actants de la situation. Aussi la notion de « dispositif » peut venir avec intérêt nous éclairer. Daniel Peraya définit ainsi le dispositif :  » « une instance, un lieu social d’interaction et de coopération possédant ses intentions, son fonctionnement matériel et symbolique enfin, ses modes d’interactions propres. L’économie d’un dispositif son fonctionnement, déterminée par les intentions, s’appuie sur l’organisation structurée de moyens matériels, technologiques, symboliques et relationnels qui modélisent, à partir de leurs caractéristiques propres, les comportements et les conduites sociales (affectives et relationnelles), cognitives, communicatives des sujets. ». Cette définition un peu complexe peut être complétée par celle-ci, simplificatrice, mais plus générale de Bernard Blandin : « « Un ensemble de moyens humains et matériels agencés en vue de faciliter un processus d’apprentissage ». On le voit nettement, ce terme élargit de façon notable celle d’instrument, en passant de l’usager au contexte d’usage, incluant l’usager.
  • – Avec le terme « environnement », on touche à un niveau encore différent. Le terme environnement est d’autant plus polysémique qu’il est très connoté dans une époque ou l’écologie a pris une importance plus grande. En associant environnement avec « numérique de travail » on assiste donc à la récupération d’une notion voire au détournement d’un concept. Ne devrait-on pas parler davantage d’un environnement « du » travail que d’un environnement « de » travail ? En regardant du coté du Net Art on trouve dans cette approche la différence entre dispositif et environnement présentée ainsi : « « cette ambivalence du dispositif Net art, partagé entre une configuration technique et un cadrage social, déplace le régime d’appréhension de l’oeuvre d’art. Le dispositif n’est plus ici un objet intermédiaire qui vient se situer entre les sujets communicants, mais un environnement dans lequel ces derniers entrent désormais activement : l’espace transitionnel et potentiel de la rencontre avec et de la mise en action  de  l’oeuvre. Car il s’agit bien, en effet, « d’agir l’oeuvre » : c’est-à-dire de lui donner   la   résonance   active  qu’elle  appelle,  via   la   configuration  particulière   –  entre dispositif   et   environnement   –   où   l’internaute   est   invité   à   « entrer »   pour   faire l’expérience du Net art » (Fourmentraux, Art et Internet. Les nouvelles figures de la création. Paris. CNRS Editions. 2005  p 188). « L’environnement » serait donc aussi un « vivre avec » ou plutôt un « agir avec ». Le terme environnement vient donc enrichir et élargir celui de dispositif dans la mesure où l’on y associe désormais l’institution ou l’organisation

Après cette revue des termes, on peut tenter de comprendre l’intérêt d’articuler ces cinq termes. Trop souvent, l’approche des TIC se fait sur le mode fragmenté : on va parler tantôt du TBI, tantôt de l’ordinateur portable en classe, tantôt du cahier de texte numérique. On le voit cette fragmentation s’appuie d’abord sur une approche par les outils. Les analyses, souvent médiatiques ou commerciales, et parfois scientifiques vont tenter d’isoler l’outil pour en faire une variable  ou une constante dont on va examiner les interactions avec une autre variable ou constante. Une analyse un peu critique de ces propos permet aisément de comprendre la limite de ces analyses. Ainsi sur l’efficacité de tel ou tel outil sur l’apprentissage, on peut lire des quantités de lignes qui toutes oublient que l’outil n’est rien, sans l’instrument le dispositif et l’environnement. En d’autres termes la limite de la plupart de ces travaux est le refus d’une analyse systémique rigoureuse. La cause en est relativement simple, en éducation il y aurait de nombreux cas où l’on s’apercevrait que d’autres éléments participant de l’environnement viennent interférer avec l’outil étudié et relativiserait les résultats obtenus. Ainsi qu’en est-il de l’efficacité d’un outil compte tenu de l’enseignant, de l’institution, de l’architecture des locaux, de l’histoire des usages etc… Doit-on pour autant renoncer à ces études ? Non si on fait l’effort de mise en système.

Pour conclure l’ouvrage qu’elles coordonnent, « Des technologies pour apprendre » PUF 2010, France Henri et Bernadette Charlier donnent la parole à Denis Gillet dans un article appelé : « Environnements personnels d’apprentissage : les apprenants aux commandes ». Choisi avec justesse, selon nous, cet article vient justement illustrer deux éléments clés d’une analyse pertinente : la notion d’environnement comme cadre de l’action, et celle de sujet agissant (apprenants aux commandes) c’est à dire ayant la place d’instrumentation. Instrumenter au sein d’un environnement est au coeur du développement des usages des TIC. Que ce soit pour l’apprenant dans le cas de cet article, ou que ce soit pour l’enseignant, ou même le chef d’établissement, le CPE, chacun est appelé à entrer dans une démarche d’instrumentation dans un environnement complexe. On voit bien que les cinq termes évoqués plus haut sont au coeur du système de développement des TIC et que de n’accorder de l’importance qu’à tel ou tel de ces termes c’est risquer de ne pas mener un travail assez complet.

Les ENT arrivent désormais dans le langage quotidien du monde scolaire, mais de manière chaotique, ou tout au moins bancale, à en juger par nos observations. Et pourtant l’approche par l’environnement, à condition de ne pas la limiter au « logiciel », mais bien en se référant au système qu’il recouvre devrait être enrichissante pour tous les acteurs qui accepteront de sortir d’une logique de court terme (un bon article de presse sur un équipement ou une initiative localisée), pour aller vers un logique réfléchie, et éventuellement éthique (voire notre billet précédent). En effet penser environnement numérique DU travail, c’est s’inviter à penser en système la place des TIC dans le milieu scolaire…

Mais pour en arriver là il faut de nombreuses prises de conscience que le quotidien de l’éducation, mais aussi de notre mode de vie quotidien, ne favorise pas.

A suivre et à débattre

BD

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(2 commentaires)

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    • Serge Pouts-Lajus on 6 octobre 2010 at 8 h 49 min
    • Répondre

    Deux remarques.
    Pour définir, il vaut mieux utiliser le verbe « être » que « servir à » ou « permettre de ». Le verbe être indique la destination prévue par le concepteur.L’objet peut ensuite « servir à » d’autres usages que ceux prévus. Je n’aime donc pas la définition de l’ENT qui dit: l’ENT permet de… Elle opère d’une substitution douteuse entre le concepteur et l’usager. Chacun à sa place donc et dire plutôt (définition qui me paraît être la plus juste): l’ENT est une plate-forme (cad un ensemble de services) de communication destiné à la communauté éducative.

    Une autre remarque, à propos de outil et instrument, cette définition qui devrait être une référence commune : « On entend par outil l’objet technique qui permet de prolonger et d’armer le corps pour accomplir un geste, et par instrument l’objet technique qui permet de prolonger et d’adapter le corps pour obtenir une meilleure perception ; l’instrument est outil de perception. » (G. Simondon).

    1. Cette définition de G.Simondon mérite débat au regard d’autres approches plus récentes, il me semble qu’elle n’est pas aussi évidente que cela.
      Par ailleurs, je crois que ta première remarque sur le risque de confusion est intéressante. Mais je remarque souvent que le technicien tente souvent d’imposer son point de vue à l’usager (cf J Ellul) et que l’usage du terme permet, peut justement introduire ce questionnement. Or utiliser le verbe être c’est aussi risquer d’imposer à l’usager la seule position du concepteur et pas seulement indiquer. Le chacun à sa place est toujours discutable de mon point de vue. Si en plus on regarde cela du coté de la sociologie de l’innovation, j’ai tendance à suggérer qu’un dialogue plus avancé entre concepteur et usager serait souhaitable.
      Si je prends ta définition, l’idée de communication est déjà imposée, et pas définie. De plus vu des pratiques d’établissement je ne suis pas sûr que le terme communication ne soit pas un fourre-tout risqué…

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