Des nouveautés TIC pour la rentrée 2010 – 2011 ?

Cette rentrée 2010 permet de déceler quelques mouvements plus ou moins forts dans le domaine des TIC dans le monde scolaire :
– D’un coté, les confirmations : les TBI, les ordinateurs portables (classes mobiles), les visualiseurs.
– D’un autre coté, les injonctions proches ou lointaines : le cahier de texte numérique (décalé d’un an), les ENT, les logiciels de suivi et d’évaluation du socle commun, l’usage des TIC pour l’accompagnement personnalisé et les enseignements d’exploration en seconde.
– D’un autre coté, les expérimentations naissantes : twitter et réseaux sociaux en classe, le m-learning (et tous usages de la mobilité numérique).

Et bientôt un plan numérique dont on se demande quel pourrait en être le contenu, au moins différent de ce qui est déjà en route. A moins que la trilogie matériel, formation, ressources ne soit à nouveau convoquée dans sa plus simple expression pour habiller ce plan. La lettre du Monde de l’éducation de ce 6 septembre évoque une annonce prochaine en spécifiant qu’il attendait la réponse des collectivités territoriales pour la faire. On voit bien que l’idée de la centralisation d’un tel plan de développement des TIC est en train de prendre l’eau. Car c’est probablement là que l’évolution est actuellement la plus évidente dans le domaine des TIC dans l’enseignement. Ce qui est en train de se produire au niveau du pilotage est intéressant : l’Etat est progressivement en train de perdre la main sur les entités locales. Par exemple les plans d’équipement des établissements ou encore les environnements numériques de travail ou même les ressources en ligne sont de plus en plus l’affaire du local. L’ancienne vision jacobine et centralisatrice est en train de se fissurer et il suffit de regarder ce qui est en train de se passer au niveau des établissements eux-mêmes pour s’en rendre compte. Appelée « autonomie » par certains cette tendance à la relocalisation est sous-jacente à ce qui est en train de s’opérer. Quelle place alors pour les injonctions ministérielles. On avait cru qu’un retour des injonctions nationales allait enfin mettre un terme à l’hétérogénéité des pratiques réelles dans le domaine des TIC surtout dans le domaine pédagogique. En réalité ce domaine est en train d’être abandonné en tant qu’objet d’injonctions directes. La nouvelle stratégie est d’une injonction périphérique en vue de changer ce qui est dans l’espace pédagogique réel. La mise en place progressive d’un cahier de texte numérique, d’outils de gestion des absences, d’outils de gestion administrative des élèves et maintenant d’outils de suivi des évaluations des compétences dans la continuité de celle des bulletins de notes et enfin d’outils de suivi personnalisé (livret, web classeur etc..) De fait on ne touche pas au pédagogique directement. Autrement dit et pour reprendre une rhétorique présente dans la recherche contemporaine, on renonce à développer des dispositifs pédagogiques pour mettre en place des environnements dans lesquels les enseignants pourront puiser et bricoler leurs pratiques pédagogiques. Des alliés de poids viennent accompagner cette stratégie : les concepteurs et vendeurs. La multiplication agressive des offres techniques avec formation à la clef par les vendeurs eux-mêmes (habilement secondés par des enseignants cherchant une valorisation de leur passion) vient compléter l’environnement en lien avec les innovateurs.

Les programmes des enseignements d’exploration en seconde font la part belle aux TIC comme pouvant largement enrichir les pratiques, tout comme pour l’accompagnement personnalisé (personnaliser, individualiser, image de l’élève seul devant l’ordinateur, mythe de la machine à enseigner…)… Cette poussée est beaucoup plus douce et vise avant tout à autoriser plutôt qu’à imposer. Petit à petit l’environnement se renforce pour rendre les TIC incontournables dans l’enseignement. La prise de conscience se fait de manière souterraine mais puissante. Il y a une sorte d’unanimité non réfléchie à mettre les TIC dans l’enseignement sans pour autant reposer les questions fondamentales. On se retrouve avec une évidence qui risquerait à nouveau de donner lieu à des lendemains qui déchantent si la société n’avait dans le même temps suivi le même parcours culturel. On peut donc considérer que cette année est une année seuil.
Rappelons ici que les ENT, par exemple, ont été officiellement initié en 2003 et que les incitations démarrent à l’automne 2004. On remarque que dans de nombreux cas, les usagers ont des impressions de nouveauté alors que les évolutions sont à l’oeuvre depuis longtemps. Car l’illusion de la nouveauté porte la dynamique d’usage pour un grand nombre de passionnés. Rappeler que « c’est pas vraiment nouveau tout ça » fait passer l’auteur comme ringard et pas au courant. Faut-il écrire ici que les ENT étaient présents dans l’esprit des commerciaux d’IBM en 1989, lorsqu’ils projetaient leur idée d’établissement connecté de l’an 2000 (ils avançaient un peu vite). Certes le modèle n’était pas aussi finement décrit que ce qui a été rédigé comme cahier des charges des ENT, mais les concepts clés étaient présents (document de l’époque retrouvé récemment dans la bibliothèque).

La nouveauté technique n’en est pas une ou rarement. L’usage de l’idée de nouveauté est surtout à portée idéologique. La vraie nouveauté se situe ailleurs, dans l’environnement et sa lente structuration dans l’espace professionnel. Les outils techniques qui se déploient depuis plusieurs années sur le marché (visualiseurs, TBI, ordinateurs portables, baladeurs scolarisés..) alimentent un marché qui se structure petit à petit. La création d’une norme d’interopérabilité des logiciels de TBI illustre bien ce phénomène de marché qui s’intéresse d’abord à une rentabilité à court terme plutôt qu’un service à moyen terme. Heureusement les usagers imposent progressivement leur point de vue aux concepteurs. Avec les ENT (dont les définitions concrètes varient dans les différents lieux de mise en place) on va observer le même mouvement. Une fois passé l’effet nouveauté, ces outils vont devoir se stabiliser et s’intégrer, sorte de phase d’apprentissage du marché (la théorie des conventions peut nous aider à comprendre ce passage). La stabilisation est pour plus tard, et en attendant il y a les interrogations, les hésitations les expérimentations. Ces dernières, parfois fortement médiatisées font les beaux jours de quelques uns dont l’histoire ne retiendra probablement rien d’autre que l’idée de mouvement. Cette phase est « normale » si l’on considère l’histoire des technologies en éducation. Elle déroute beaucoup les acteurs qui se sentent rapidement dépassés. Certains d’ailleurs attendent. Comme les réformes de l’éducation, les technologies changent tout le temps, et comme finalement l’enseignant se retrouve toujours devant une classe (de plus en plus hétérogène et nombreuse… diront certains), il est urgent d’attendre (voire de résister diront certains).

Mais le mouvement de fond qui émerge est celui de la rationalisation numérique des activités humaines. L’arrivée du terme « environnement » au premier plan est le signal fort. Dans une société fondée sur les lumières, cet environnement est logiquement appelé de ses voeux. Comment piloter l’école, la société et donc le monde ? Un outil qui donne facilement le sentiment de toute puissance et qui permet surtout « un regard sur tout » est très attirant pour le pilote, le décideur, le chef d’établissement, l’inspecteur, le ministre…
Dans un tel contexte, il faut fixer des règles (dont on sait qu’elles sont provisoires et évolutives) et participer de manière constante à leur élaboration. Mais pas seulement dans un souci juridique, mais plutôt dans un souci anthropologique et philosophique : quel humanisme fonder dans un tel contexte ? Si tant est qu’il soit encore temps !!! (cf. Ellul, ou Simondon).
L’année scolaire 2010-2011 risque d’inviter à ouvrir des débats de fond en éducation en particulier du fait du développement du numérique. La puissance technique des outils ne pourra pas rester seulement évoquée comme bienfaitrice, il faudra qu’elle passe par la mise en question. Or le développement de l’environnement numérique pourrait très rapidement ressembler à un carcan, un corset, voire une prison… Mais il risque d’être trop tard pour scier les barreaux si nous n’engageons pas ces débats de fond dès à présent, en se donnant comme règle d’aller le plus loin possible dans les mises en question.

A débattre

BD

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(1 commentaire)

  1. Tout à fait d’accord sur « L’usage de l’idée de nouveauté est surtout à portée idéologique. »… J’ai tendance à me méfier de l’usage du terme « innovation » pour toutes les expérimentations en cours… Ce n’est pas parce que l’outil est nouveau que l’usage est innovant… L’innovation doit à mon avis se construire sur des théories pédagogiques parfois très anciennes et encore inexplorées dans leur re-découverte en les associant avec les Tice. C’est tout au moins en ce sens que nous travaillons sur le réseau éducatif international L’Ecole Hors les Murs / School Beyond the Walls… Mon problème avec les ENT tels qu’ils se développent actuellement dans les collèges lycées: ils sont souvent fermés sur eux mêmes. Il reprennent très souvent le schéma de la communauté scolaire classique (prof/administration/parents/enfants). Or su l’usage des Tice a un sens, il faut rajhouter une « brique » qui me semble indispensable aux édifices ENT: l’ouverture vers l’extérieur via des projets scolaires inter-établissements… Ou la possibilité désormais d’enseigner en blended ou même en total distant. par exemple un prof en France peut très bien enseigner à des élèves vietnamiens en utilisant une plateforme de e.learning, une salle de classe virtuelle… Cette dématérialisation de l’enseignant, et son ubiquité est riche de potentialités. Il convient d’en mesurer les possibilités et les limites, de continuer à expérimenter. C’est l’aspect « laboratoire » de notre réseau social. Et nous avons justement besoin d’observateurs extérieurs pour nous aider à étudier les effets induits.

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