Les TIC sacrifiées… sur l'autel des économies ?

Personne ou presque ne devrait s’en émouvoir, la France, un peu comme l’Angleterre, semble vouloir mettre en veilleuse le fameux « plan numérique » qui aurait du être annoncé le 7 juin, après avoir été repoussé à plusieurs reprises. La raison semble simple et indiscutable : pas d’argent, pas même dans le grand emprunt qui a fait rêver nombre de décideurs. Pourtant la rumeur continue sur cet hypothétique plan (cf. la lettre de l’éducation du Monde du 14 juin).

Finalement qui s’en plaindra ? Pas les réticents qui, à l’instar de quelques médiatiques penseurs, pensent que cela n’a rien à faire à l’école; pas les financeurs qui vont y voir un moyen de faire des économies qui ne touchent pas (pas trop) au personnel. Hormis quelques enseignants détachés qui vont pouvoir envisager un retour dans la classe, peut-être, et quelques passionnés qui retourneront à leurs machines personnelles, ou encore quelques inconscients qui pensaient, sans doute à tort, que les enjeux de la société de l’information passaient pas le numérique à l’école, le numérique serait-il en voie de devenir marginal ?

Il faudrait distinguer plusieurs niveaux de réflexions :

1 – Les effets d’annonce dans le domaine du numérique ont été une sorte de refrain ministériel entonné dès 1985 et poursuivi, avec ces fortunes diverses jusqu’à aujourd’hui. L’image de modernité, de dynamisme de l’école passe par les TIC, il suffit d’en faire l’histoire médiatique pour s’en rendre compte. Mais cette image est aujourd’hui ternie pas le fait que sa répétition n’a pas amené les changements attendus. Autrement dit, de l’annonce à l’effet il y a un écart important.

2 – Les zélateurs des TIC au sein même du système éducatif ont probablement réussi largement à épuiser les enseignants « ordinaires ». Cette impression d’innovation permanente pourrait même avoir causé une mise à l’écart, voire un rejet qu’il ne faudrait pas minimiser, voire mépriser. La réalité de la mise en oeuvre des TIC dans les classes par leurs promoteurs cache la difficulté réelle de ces activités. Il suffit de voir comment sont réellement utilisés (quand ils le sont) des outils dits « nouveaux » pour comprendre que la difficulté de mise en oeuvre pédagogique est souvent proportionnelle à la difficulté de mise en oeuvre technique, mais que l’inverse n’est pas vrai. Autrement dit la simplicité de mise en oeuvre technique ne suffit pas à simplifier la mise en oeuvre pédagogique. Or les promoteurs internes et externes des TIC ont beau faire, il y a une barre qu’ils ont beaucoup de mal à faire franchir, à moins qu’ils ne soient déjà dans un autre monde.

3 – Le monde scolaire se revendique en distance voire en résistance avec le monde réel. Cette attitude qui est motivée et argumentée de manière très variée selon les convictions induit un écart avec des objets tels les TIC. Quand on écoute les discours des uns et des autres on note aisément que cet écart est en fait le révélateur d’un malaise qui est probablement plus intime qu’on ne le pense. Pour dire cela autrement, il ne suffit pas de former les enseignants pour qu’ils s’y mettent. C’est peut-être l’idée de l’arrivée d’un « Big Brother » qui est derrière ces attitudes, tout au moins je vais essayer d’en faire l’hypothèse argumentée. L’ordinateur à l’instar du psychologue recélerait en lui même une puissance cachée que nous préférons ne pas connaître. Le monde des TIC et en particulier celui de la toile montre de plus en plus le visage imaginaire d’un « inconscient collectif » qui serait une sorte d’âme de l’humanité. Autrement dit il y a dans les représentations des TIC une dimension magique forte et en même temps une intention (explicite ou non) de ne pas savoir ce qui se passe dedans. Je fais ainsi l’hypothèse que le refus du monde scolaire serait lié à un refus de savoir ou plutôt un refus de révéler la nature réelle des TIC en développement : cette nature est de s’immiscer dans tous les interstices d’information, de communication de la vie humaine. Comme le psychologue dont on pense qu’il lit en nous de l’extérieur, les TIC auraient créé un univers qui lirait/dirait en nous dans une sorte d’intérieur, ou plutôt d’espace souterrain à l’humanité.

4 – Le désarroi éducatif qui émerge depuis de nombreuses années dans notre pays est en train de prendre une forme visible dont les TIC seraient, en bon bouc émissaire, les principaux véhicules. L’intérêt d’annoncer un plan TIC ou de l’arrêter permet de réguler cette analyse ou tout au moins de la contenir. Or pendant ce temps les TIC continuent de se développer et d’envahir le quotidien. Ce faisant, leurs usages continuent de questionner la société (comme par exemple l’impact de l’utilisation des réseaux sociaux dans des contextes aussi variés que la prise de l’apéritif, ou la rumeur…), sans que ces questions ne parviennent dans le monde scolaire autrement que par le bruit médiatique. En d’autres termes le monde scolaire n’aurait pas de projet spécifique pour les TIC, ceci expliquant la non intégration relative et une sorte de surdité sur le sujet.

5 – Le coût des technologies est une dimension non négligeable de la question. On en parle trop peu et pourtant dans le monde scolaire il a une importance bien plus grande qu’on ne le pense. Ce n’est pas seulement le coût réel, mais aussi le coût imaginaire, de même que la rentabilité associée. Regardons le rapport du monde scolaire avec la propriété intellectuelle et le prix à payer pour la prendre en compte pour se rendre compte de l’importance du sujet. L’annonce d’un plan d’investissement dans le numérique ne peut résister à la concurrence d’un sentiment de restriction budgétaire. De plus les « petites » habitudes des uns et des autres dans le domaine des TIC a fait depuis longtemps préféré les bidouillages locaux aux plans structurés, régionaux voire nationaux. L’avenir du déploiement des ENT sera probablement un bon révélateur.

En réalité, il semble bien que le fond du problème soit lié à l’incapacité à définir un vrai projet éducatif qui donnerait une place aux TIC. Critiquant ici même le terme « intégration » comme mal choisi à propos des TIC il y a plusieurs mois, je reviens à la charge en disant que ce terme est lui même le révélateur de l’exotisation des TIC en éducation.
Les rumeurs actuelles sur un vrai plan, un mini plan, pas de plan du tout vont avoir encore quelques temps d’existence. Peu importe, le fait est là il n’y a pas évidence à engager l’école dans une démarche éducative à propos des TIC. On pourra se contenter de répondre à l’industrie de l’informatique qui cherche des personnels qualifiés et au lobby de ceux qui réclament un enseignement spécifique au lycée (alliés objectivement aux premiers), on évitera de revenir au questionnement fondamental posé par l’évolution d’une société dans laquelle les TIC, non pas comme technique, mais comme vecteur de changement culturel et social, sont devenus omniprésentes.

Je prends parfois à rêver à Al Gore reprenant son discours de 1993 sur le développement d’Internet et y appliquant le mode de réflexion qui l’a conduit à réaliser son film sur les périls écologiques de notre société. Il serait alors étonnant de voir que dans les deux cas il y a la nécessité d’une pensée globalisante, mais surtout une pensée qui construit et non pas une pensée qui se contente de mettre à distance

A débattre

BD

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(2 commentaires)

  1. Bonjour,

    faut-il bien lire dans le dernier paragraphe : penser global, agir local ?
    Cela me semble effectivement être la bonne dimension pour les TICE : une impulsion, une reconnaissance au niveau global, et une innovation locale permettant l’adaptation au contexte.

    Mais effectivement sans un vrai accompagnement des enseignants et tant que la conjoncture qui induit un durcissement de leurs conditions de travail, voire un risque de perte de poste, il y a une bonne chance que cela n’avance pas.

    Un espoir peut-être du coté d’associations telles que Sésamath, weblettres, manège …, qui font bouger les frontières sans attendre le grand plan.

  2. Vous trouverez un signalement et un rapide résumé de cet article sur http://www.touteduc.fr/index.php?sv=33&aid=2024. Merci à l’auteur. Il y a longtemps que je dénonce le côté « baguette magique » des discours sur l’informatique à l’école, je pense notamment au rapport Fourgous, qui peut se résumer ainsi « mettons des ordinateurs dans les écoles, et les profs seront enfin de bons profs, sans qu’on ait besoin de les former à la pédagogie ». Mais il me manquait une dimension de l’analyse. J’adhère totalement à la présentation des fantasmes que suscite l’informatique…
    Pascal Bouchard

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