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Avr 10 2010

La circulaire de rentrée… et après

La rentrée 2010 sera numérique… ou ne sera pas numérique… En tout cas les intentions sont clairement exprimées (le 4ème axe prioritaire de la circulaire de rentrée). Ce qu’on y retrouve doit permettre d’interroger deux choses : l’intention et indirectement les conséquences prévisibles; au moins dans les mots à défaut des pratiques, car il se dit beaucoup de choses sur le développement des TIC dans le monde scolaire en ce moment sur la toile et ailleurs.

Quelle est l’intention actuelle perceptible dans les récents propos tenus sur ENT et livret électronique de l’élève, le tout accompagné par un ensemble de sites d’information pour accompagner (encadrer?) les pratiques recommandées (orientation par exemple), mais aussi sur les TIC dans les langues ?

A propos des ENT, dans lesquels on inclura le cahier de texte électronique, on s’aperçoit que nous venons de franchir un seuil. C’est probablement pout cela que le web fait du bruit (oui du bruit, pas du « buzz ») sur ce sujet… Ils arrivent après 6 ou 7 années de gestation. Mal perçus dans leur effectivité, au départ ils étaient pourtant déjà en train de se construire progressivement, brique par brique. Si l’administratif avait fait le pas depuis longtemps, c’est la vie scolaire et l’évaluation qui ont été le fer de lance de cette « acculturation ». Regardons les salles des profs entre 1990 et 2005. Elles se remplissent progressivement d’ordinateurs qui ouvrent en particulier l’accès au logiciel de gestion des notes qui a souvent été à l’origine de premiers pas informatiques de certains enseignants. Regardons le bureau de la vie scolaire et du CPE qui désormais rentre toutes les informations concernant l’organisation logistique de l’établissement. Quand aux secrétariats et à la comptabilité, l’ordinateur était déjà un compagnon encombrant, il est devenu un « obligé » du paysage professionnel. Pas de surprise réelle donc dans ces domaines, mais une lente expansion de fonctionnalités qui se fait par plusieurs canaux dans les établissements : d’un coté le CDI informatisé, puis mis en réseau et désormais sur Internet… D’un autre des enseignants « branchés » (10 à 20% selon les établissements) qui expérimentent des outils variés soit dans leur discipline mais bien souvent au delà. Suiveur des listes de diffusion depuis 1995, on observe cela aisément et on s’aperçoit que les ENT étaient dans les doigts avant d’être dans les têtes… D’un autre encore, et plus récent, les outils de type CMS (Sites web, Blogs, SPIP) ou LMS (moodle, dokeos, claroline etc…) qui se sont développé de manière plus ou moins sauvage mais qui ont donné naissance à deux outils clés désormais : le cahier de texte en ligne et le dépôt de document pour les élèves. En fait les ENT, dont nombre d’enseignants (ceux qui n’y voyaient pas autre chose qu’une passion de technolâtres) découvrent aujourd’hui leur déploiement par les textes officiels, ne sont que la traduction concrète d’une avancée ancienne (c’est d’ailleurs pour cela que le récent article publié sur le site skhole à ce sujet prête à sourire à certains) et surtout sa reprise par le pouvoir en place. Dès lors que c’est le fait, l’objet devient maudit…? Ce qui marque surtout c’est l’idée que l’on puisse accéder de partout à ces informations. En effet ce qui est la mise en cause principale de la forme scolaire dans l’ENT c’est que les limites sanctuarisées de l’école s’écroulent. Le cahier de texte numérique est emblématique. Nous avions écrit il y a plusieurs mois un billet à ce sujet et nous avions suggéré qu’il faudrait accompagner ce déploiement d’une révision de la circulaire de 1961 : c’est annoncé désormais. Et c’est là que les choses deviennent intéressantes : nous pourrons enfin lire l’intention réelle dans la rédaction de cette circulaire : à qui et à quoi sert ce document ? Quels changements souhaite-t-on donner aux limites du sanctuaire sur cet objet hautement symbolique dans l’établissement (dont il faut rappeler qu’il est très inégalement rempli…. au cours de l’année scolaire) Il est clair que le développement des ENT de manière officielle est un passage important. Mais l’enjeu s’il est philosophique, éthique est aussi juridique (d’ailleurs le juridique n’a jamais été séparé du philosophique…) C’est dans la manière dont le pouvoir en place tentera de dire le droit sur des objets aussi présents dans l’imaginaire professionnel (c’est le support de l’évaluation de l’enseignant par ses pairs et ses supérieurs hiérarchiques avant tout) que l’on mesurera, par exemple la place que l’on donne aux parents dans la relation éducativo-scolaire. On pourra aussi y lire la politique d’évaluation des enseignants. Sur quoi le pouvoir doit-il donc faire acte de droit : sur le « voir » ! En répondant à la question « qui a le droit de voir quoi et quand ? » est la question centrale qui va agiter le landerneau enseignant. Évidemment se cache là dessous la question subsidiaire : quelles garanties avons nous que ce droit sera respecté (bref que nous serons protégés) ? Le mythe de Big Brother remonte à la surface, mais l’avait-il quittée ? Les archives de la guerre 39 45 comme celle de la défunte URSS nous prouvent que ce mythe n’a pas attendu l’informatique pour sévir dans notre collectif humain, comme s’il était co-substantiel de l’être humain…

A propos des livrets, il faut ici élever la voix : les textes sur le sujet (circulaire de rentrée mais aussi textes sur les sites académiques comme celui d’Aix Marseille à propos de l’accompagnement personnalisé au lycée, par exemple) montrent que tout le monde veut mettre des livrets partout et sans véritable cohérence, du coté de l’élève. Les mots eux-mêmes changent constamment. Prenons l’exemple du socle ou celui de l’orientation. Il suffit de lire les textes des trois dernières années (en particulier les BO entre 2006 et 2010) pour y entendre une cacophonie dont le seul trait commun est l’idée d’un livret de suivi (autrement dit un portfolio – mais le terme est maudit -) désormais numérique, car les expérimentations de livrets papier montrent une grande fragilité de suivi dans le temps et une lourdeur de gestion que l’outil numérique lève partiellement. J’avais récemment dénoncé cette cacophonie, elle est confirmée avec la circulaire de rentrée, on y trouve de tout… On confond outil et fonctions de l’outil, car le même outil (appelons le ici e-portfolio et faites vous une idée en regardant celui proposé par Mahara entre autres sur moodle) peut servir, selon les contextes aussi bien au projet d’orientation qu’au suivi formatif des apprentissages qu’aux démarches de VAE… encore faut-il penser la fonction avant de penser l’outil… De plus les livrets, comme les autres cahiers de textes numériques ou encore les outils de vis scolaire ou de CDI ne sont que des briques de l’ENT… qui est en train de se mettre en place.

Et c’est là qu’apparaît un autre problème qui est celui de la « confluence » des informations. L’utilisation de Gibii dans plusieurs académies depuis plusieurs années pour le suivi du B2i a mis en évidence le problème posé plus haut en termes de sanctuaire et que nous poserons ici en termes de « frontière de responsabilité institutionnelle ». Si la logique de centralisation mise en oeuvre dans certains rectorats vis à vis du B2i au travers de l’accès super administrateur se transpose à des ENT (incluant donc des livrets) il va devenir urgent que se crée des contre pouvoirs. En effet peut-on laisser au seul responsable institutionnel le droit de piloter le « regard » potentiel sur l’activité individuelle et collective visible par ces moyens techniques ? Il est nécessaire, en amont de définir des cadres réglementaires et juridiques clairs (le cahier de texte n’est qu’un élément de l’affaire) mais d’y adjoindre des structures de surveillance et d’arbitrage des conflits. La création de l’HADOPI (Haute autorité… pour protéger les auteurs et les éditeurs) doit être accompagnée de la création d’une Haute Autorité de Protection des Droits Numériques des Usagers (HAPDNU) qui aurait en son sein un groupe sur le scolaire. La seule CNIL ne peut pas agir sur ce terrain et surtout n’a pas les missions nécessaires pour parvenir à endiguer les problèmes à venir que sont en trains d’apporter les ENT.

Faut-il pour autant maudire ou médire sur les TIC dans le monde scolaire ? Le pas est rapidement franchi et de nombreux exemples montrent qu’ils sont le signe de la crainte et de la volonté de faire du monde scolaire « un monde hors le monde » plutôt qu' »un monde en amont du monde ». En effet la tâche de l’éducateur n’est pas de se substituer à l’électeur. Ce dernier fixe les orientations (si tant est qu’il participe à l’acte démocratique) le premier arbitre le quotidien pour construire le futur. les deux ne sont pas indépendants, mais ils sont à distinguer et la confusion des deux empêche tout débat. Face au développement des TIC dans la société, la question de l’éducateur est d’armer le jeune, citoyen en devenir, pour qu’il mesure la force des choses. Le risque que la question des ENT pose est double : soit leur présence recréée un sanctuaire (mais bien contrôlé) soit leur absence maintien un sanctuaire (aveugle de l’autre monde). Entre ces deux extrêmes, il nous fait prendre acte de la question au nom de notre responsabilité éducative. Elle se joue aussi dans la manière dont nous agissons au quotidien dans nos établissements. A propos des ENT, il est indispensable d’engager la réflexion collective au plus tôt pour en préciser le cadre de développement et d’accompagnement. Et c’est d’abord établissement par établissement qu’il faut le fixer, au plus près des réalités contextuelles. On peut même considérer qu’il est désormais indispensable que l’ENT figure explicitement comme chapitre du règlement intérieur de l’établissement, voté par le conseil d’administration dans les EPLE, ne serait-ce que pour éviter que ce déploiement ne se fasse en dehors des acteurs concernés, tout au moins pour ce qui est de leur information.

Quand à la prise de conscience réelle de la place que vont prendre les ENT, il est temps de nous y mettre et pas uniquement sur le mode de défiance traditionnelle, si chère à un discours « politiquement correct » dans l’enseignement.

A suivre et à débattre

BD

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