La parole et les pieds…

Nous tenons souvent parole, et nous sommes écoutés et pourtant, que font chaque jour nos pieds ? C’est ainsi que je poserai, à moi-même en premier, mais aussi à nombre d’universitaires, intellectuels et autres personnes qui sont autorisées ou qui s’autorisent à parler de « l’École ». A lire ici et là, en ligne en particulier, les interviews et propos des uns et des autres, j’ai de plus en plus de mal à distinguer entre le propos de scène, l’information, le savoir et à défaut à la connaissance. Du coup je me dis que celui qui lit écoute ou voit cela a de plus en plus de mal à y voir clair. Récemment un article à propos des débats sur le réchauffement climatique évoquait l’idée selon laquelle un livre n’était en rien quelque chose de sérieux puisque seul l’auteur, et éventuellement l’éditeur, ont la responsabilité de publier ou non le livre. Quand on connaît l’aura dont on entoure le fait de publier un livre, on se pose quelques questions… Les critiques portées suggéraient davantage le travail de lecture critique par les pairs comme moyen de réguler la crédibilité des écrits, comme dans les revues ou colloques scientifiques à comité de lecture.

A lire plusieurs interviews ou tables rondes, à y participer moi même, je me demande dans quel registre nous fonctionnons et comment celui qui reçoit cela peut arriver à y trouver du grain à moudre. Mais au delà de la situation expositive du propos (interview, débat, contradictoire etc…) jadis brillamment dénoncée par Pierre Bourdieu, il y a aussi les fondements mêmes du propos. Peut-on parler de tout (parole) quand on est loin de (pieds) ? La tentation est grande, surtout si l’on est catalogué philosophe (?) ou toute autre étiquette permettant de légitimer la prise de parole, mais pas la place des pieds.

D’une part nous utilisons les procédés rhétoriques multiples, ressemblant de plus en plus à des sophistes…. D’autre part nous ne percevons des réalités dont nous parlons qu’un écho intermédié par d’autres (étudiants pour un professeur, stagiaires pour un formateur, auteurs pour un philosophe etc…) Autrement dit nos pieds sont fragiles alors que notre parole est assurée. Malheureusement la multiplication actuelle, en particulier en ligne, de ces types de paroles doit nous alerter et nous inviter à encore plus de sens critique. Les éditeurs sont de plus en plus souvent défaillants, pliés sous le joug de la rentabilité, à exercer cette médiation. Quand au web, il autorise lui à l’absence de sens critique du metteur en ligne (quand ce n’est pas l’auteur lui-même), par l’absence de joug de cette nature (rassurons nous il y en a d’autres, comme la popularité par exemple). L’avantage du web c’est qu’il permet aux pieds d’avoir une parole, mais l’inconvénient c’est aussi qu’il permet à la parole de perdre pieds.

La facilité avec laquelle nous pouvons tenir parole en ligne est désormais accessible à tous, même les plus rétifs aux technologies qui, d’ailleurs, ne s’en privent pas dès lors qu’ils veulent faire passer leur message. Mais la pertinence des propos suppose un travail de plus en plus complexe d’analyse, mais surtout une connaissance préalable très importante des sujets traités. Prenons un exemple : l’École. N’importe qui, philosophe compris, s’autorise des propos sur le système éducatif, par le seul fait qu’il y a fait des études. De bas en haut du système, de long en large, chacun peut tenir des propos sans se soucier des pieds de ceux qui y vivent. D’ailleurs bien souvent ils marchent sur ces pieds sans même s’en rendre compte, et sans même mesurer les effets indirects sur les pieds qui parfois sont martyrisés par d’autres qui ayant mal compris des propos « magister » s’en servent contre les pieds eux-mêmes. Certains sont prompts à choisir des chaussures d’une seule taille pour tous alors que nous savons bien que nous avons tous des pieds différents…

Dans un tel contexte comme aider les jeunes à se développer de manière assurée ?

– En premier lieu il faut se méfier de nous, nous qui parlons ici et ailleurs.
– En second lieu il faut faire confiance aux jeunes.
– Ensuite il faut assurer davantage de transparence méthodologique lorsque nous tenons parole : d’où je parle, sur quoi je m’appuie pour m’exprimer, quels doutes sont les miens….
– Enfin, il faut accepter la contradiction, l’erreur, voir le retour en arrière.

Or c’est cette transparence méthodologique qui fait défaut, même chez les intellectuels. Si le monde politique est en train de perdre pour longtemps la crédibilité de sa parole c’est en grande partie pour cela. Il est fort probable qu’il va en être de même pour les intellectuels s’ils n’y prennent garde. Des ouvrages ont tenté de montrer cette absence de transparence ou de mettre à jour les procédés parfois douteux employés dans ces propos, mais ils sont eux-mêmes risqués. Accepter de se tromper

Apprendre à lire les paroles des autres suppose aussi de savoir ou sont nos pieds. Or avec les jeunes, les éducateurs participent à la mise en place de ces pieds. Autrement dit éduquer c’est permettre à chacun de développer solidement ses pieds, choisir ses chaussures et ensuite suivre son chemin… à pieds. A ce prix seulement on peut commencer à tenir parole et aussi à recevoir la parole des autres. Malheureusement l’actualité des médias ne nous rassure pas. Chacun parle… mais oublie ses pieds…. Comme éduquer dans de telles conditions

Il me semble qu’il nous faut nous rappeler à notre responsabilité intellectuelle dès lors que l’on choisit de s’exprimer. Le tourbillon médiatique doit nous alerter plus que nous séduire. Si nous y tenons parole, alors rappelons nos pieds, ne les oublions jamais. Plus nous sommes loin de nos pieds, plus notre parole perd en légitimité….

A suivre et à débattre

BD

Print Friendly, PDF & Email

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :