Faut-il porter plainte ?

La récente multiplication des dépôts de plainte pour diffamation par des enseignants ou des responsables d’établissements scolaire (Strasbourg etc…) envers des élèves et leur relation dans et par la presse doit nous interroger au delà de la diabolisation des outils TIC sur la question fondamentale de la relation de l’école à la Loi.
Rappelons les faits dans leur généralité :
  • – des enseignants (et des personnels) sont diffamés sur Internet par des élèves. Ce n’est pas nouveau, les premières affaires de ce genre remontent à plusieurs années (plus de 10 ans, presque dès le début de l’accessibilité de la publication sur le web) avec les sites web vengeurs, ou encore plus récemment avec les blogs détournés ou créés pour la circonstance…. Le dernier avatar qui mérite que l’on s’y arrête est celui de l’usage des réseaux sociaux pour se livrer à cette diffamation (et en particulier Facebook, qui est nommé à au moins trois reprises récemment).
  • – Des personnes diffamées (enseignants et personnels d’éducation en l’occurrence) portent plainte auprès de la justice pour demander réparation de ce préjudice. Là encore ce n’est pas nouveau et les affaires de ce genre, lorsque la preuve est constituée, sont logiquement condamnables selon le droit français. Ce qui est plus récent c’est que ce soit de l’intérieur de l’institution scolaire que viennent ces plaintes. D’ailleurs certains parents qui s’étonnent de ces plaintes viennent dire que cela devrait se régler en interne à l’établissement et non devant la justice au risque de traumatiser leurs enfants et d’influer sur leur avenir scolaire. Ce qui est intéressant ici c’est que l’image du « règlement en interne » de problèmes de cette nature semble être une représentation sociale assez largement partagée. L’incompréhension est d’autant plus grande quand, en plus de la plainte des sanctions sont prises par l’établissement comme l’exclusion temporaire ou définitive, assurant ainsi, selon certains une double peine.
Quelques pistes (parmi d’autres) pour réfléchir aux questions que pose ce genre de situation :
1 Quelle doit être la relation de l’Ecole à la Loi ?
2 – Le dénigrement, voire la diffamation envers les enseignants n’est-ce pas un pratique multimillénaire ?
3 – La diabolisation de la technologie n’est-elle pas une pratique médiatique rituelle ?
4 – Les réseaux sociaux ne reposent-ils pas d’une nouvelle manière la question du rapport privé-public ?
5 – Qui doit éduquer les jeunes aux subtilités des usages et des conséquences des usages des TIC ?
1 – L’Ecole et la Loi
L’idée d’une Ecole en dehors du monde, parfois même d’une Ecole sanctuaire, amène à penser qu’elle est un monde dans le monde, avec ses propres règles. L’idée que l’on se fait de l’enfance et du rôle de l’école à l’égard de celle-ci, comme amenant progressivement à une intégration dans le monde, en fait un lieu dans lequel le Droit de la rue ne peut être transposé tel quel. Historiquement d’ailleurs, et la métaphore religieuse du sanctuaire le renforce, ce type de lieu en dehors du monde a des règles propres qui ne sont pas celles du monde du dehors et donc une justice interne autonome de celle de l’extérieur. L’emprise de l’Etat sur l’Ecole à partir de la fin du XIXe siècle n’a pas enlevé cette idée de monde en dehors du monde.
Or depuis de nombreuses années la réalité de cette possibilité d’une justice à part n’existe plus légalement alors qu’elle continue de s’exercer dans les faits. Nombreux sont les cas de faits juridiquement condamnables qui ont été réglés en interne dans les établissements scolaires, « sans faire de vaque ». Les débats sur la drogue à l’école, par exemple, et l’irruption de la police dans les lieux scolaires pour contribuer à la gestion de ce problème illustrent tout à fait cette évolution qui, encore aujourd’hui, reste difficilement admise, mais surtout imaginée, comme en témoignent les propos des parents des enfants incriminés. Ne pas faire de vague, ne pas nuire à la réputation, ne pas hypothéquer l’avenir des jeunes, est-ce suffisant pour justifier que la justice de la rue ne soit la même que celle de l’Ecole.
Dans chaque établissement, il y a un règlement intérieur. Celui-ci est, dans les établissements publics, votés par le conseil d’administration de l’établissement. Or le règlement intérieur ne peut en aucun cas être en dehors de la loi générale et encore moins s’y substituer. Malheureusement, dans l’imaginaire de nombreux élèves et de nombreux parents, il y a un règlement intérieur qui doit empêcher la justice d’agir au nom d’une conception de la protection de la jeunesse qui s’appliquerait ici. Dans le même temps ce sont probablement les mêmes qui demanderont justice (celle de la rue et avec raison) pour d’autres faits tenus par des jeunes en dehors de l’institution scolaire. En fait dès lors qu’il s’agit de mon enfant, d’une part, et de l’Ecole d’autre part, nous avons du mal à admettre les codes communs à toute la société. Non l’Ecole n’est pas en dehors du monde.

2 – Le dénigrement des enseignants pas les élèves n’est pas un phénomène nouveau ! Une nouvelle enseignante me disait à ce propos que quand dans son établissement elle regardait certaines tables et qu’elle lisait les graffitis, elle y trouvait des propos souvent de même nature (pas forcément d’ailleurs de la même violence, mais cela sera vu plus loin). Sa proximité avec son propre vécu scolaire faisait qu’elle avait encore une certaine tolérance envers ces propos, les situant dans le contexte du défoulement potache et non pas dans la volonté de nuire : mais qui peut donc lire ce qu’il y a d’écrit, de gravé sur ces tables de classe, hormis les élèves eux-mêmes ?
Une visite des stalles d’une cathédrale renommée m’avait permis d’observé que les futurs prêtres n’hésitaient pas à commettre aussi des graffitis (plus difficiles à interpréter, certes,) pour se défouler de la longueur des offices religieux… Plus largement, les écrits clandestins, sont anciens et les propos violents, voire diffamatoire ne sont pas nouveaux.
Ce qui me semble vraiment nouveau c’est que le support numérique et donc dématérialisé apporte une dimension nouvelle à ces écrits de défoulement. D’une part ils séparent le contenu du propos du contexte auquel il s’applique. D’autre part, conséquence de la première dimension, ils sont situables, c’est à dire que pour être efficace ils doivent contenir outre les propos outrageants, les contextes dans lesquels ils opèrent pour que les lecteurs puissent les situer. Dire que MR ou Mme X est un bon ou un mauvais enseignant n’a pas d’intérêt si on ne le situe pas dans le contexte de son établissement, car l’on espère ainsi toucher le seul public que cela pourrait réellement intéresser, les autres élèves… Pour tous ceux qui ont passé de longues heures dans les salles d’études, le souvenir de ces lectures clandestines ou même des écrits clandestins est vif.
Le problème posé par ces nouvelles formes d’expression c’est que les publics auxquels elles sont destinées n’est pas forcément celui qui y accède. Dès lors on peut avoir l’impression que l’on rend public une parole privée, comme si l’on exposait publiquement les graffitis des tables scolaires dans la presse…

3 – Incriminer les TIC comme fautifs dans des circonstances comme celles-là est une pratique médiatique ancienne, mais surtout rituelle, voire magique. En effet on peut penser que les médias traditionnels en fustigeant ainsi ces technologies ont deux objectifs : d’une part préserver leur légitimité face à leur lectorat, d’autre part participer au processus commercial actuel basé sur la sacralisation des technologies. Une analyse des propos tenus sur les TIC au cours des trente dernières années (cf. Philippe Breton par exemple) démontrent évidemment les proximités entre la thématique du sacré religieux et celle des TIC.
Ce qui est beaucoup plus inquiétant, c’est la valeur éducative de tels propos. Malheureusement elle est nulle : la diabolisation n’est pas un modèle éducatif fonctionnel. Que se passe-t-il alors ? Cela crée une fascination, et cela empêche toute analyse sereine. Le débat serait ainsi clos. De plus cette approche met de coté le rôle des éducateurs. Technologiser les dangers éducatif procède du même cadre que la médicalisation des difficultés éducatives ou d’apprentissage : il s’agit de dédouaner les adultes (crédules parce que mal informés, voire manipulés) de leur responsabilité à l’égard des jeunes. Cette attitude, que l’on retrouverait parfois aussi dans les propos des publicités (et donc commis par les publicitaires), est un des problèmes essentiels, peut-être une cause partielle, de la crise éducative actuelle.

4 – Contrairement au web 1.0, le web 2.0 et en particulier les réseaux sociaux, déplacent la frontière entre privé et public. Il suffit d’utiliser ces réseaux pour s’en rendre compte, aussi bien de la part des adultes que de celle des jeunes. Le contrôle de la diffusion de ce que j’écris sur Internet, quelque soit le support ne préjuge en rien de sa visibilité, de sa réceptabilité. Mettons de coté cette inquiétante technologie vendue par la société Nokia à l’Iran ou encore le projet américain Echelon qui ont mis en évidence la possibilité de détournement des propos de chacun de nous. Si j’écris un commentaire sur un blog, un billet sur facebook ou encore un message sur twitter, la diffusion à venir de ces contenus est hors de mon contrôle. Que ce soit par un procédé technique de diffusion (il est difficile sur certains réseaux sociaux de saisir rapidement la carte de mes lecteurs), ou que ce soit par le biais des « humains diffuseurs/relayeurs » la diffusion d’un contenu n’est pas contrôlable. Dans le cas de propos d’élèves, les diffuseurs sont simplement les autres copains de la classe. Et les équipes éducatives repèrent par ce biais, plus que par leur propre surveillance, l’existence de tels propos. En fait les propos mis en ligne sont, pour la plupart de leurs jeunes auteurs destinés au cercle restreint de leurs copains. Mais la faiblesse habituelle de la confidentialité des propos résiste beaucoup moins bien avec les technologies numériques. De coup il n’est pas étonnant que les affaires qui sont révélées par la presse en ce moment prennent de l’ampleur au delà de ce qui était prévu, les propos sont sortis du cercle d’intention de leurs émetteurs. Est-ce pour autant qu’ils ne doivent pas être condamnés ? Surtout pas, mais nous sommes dans une période intermédiaire, une période de régulation dans un no man’s land de pratiques nouvelles. Entre clarification du coté des outils, prise de conscience des usagers, relativisation des actes commis par la justice, il est probable que ce type de problème n’aura pas une longue vie, ou alors que ce ne sera la répétition de ce que l’on connaît depuis longtemps : un secret est toujours très difficile à garder, surtout lorsqu’il vise nommément et de manière outrageante une personne.

5 – La conséquence de tout cela est de savoir qui doit donc régler ce genre de problème ? Faut-il concevoir des techniques, des protections, des filtrages ? Faut-il interdire les usages (à l’école et à la maison) ? Faut-il demander aux parents d’éduquer leurs enfants à ces questions ? Faut-il demander aux enseignants et au système scolaire d’enseigner les bonnes manières (en espérant que les jeunes les mettront en œuvre) ?

Répondre à ces questions directement et de manière distincte serait une erreur. Il faut d’abord considérer qu’au centre de ces faits, il y a la « parole » des jeunes. Cette parole dont les adultes ont bien du mal à accepter la présence, la force, bref la vie. Mais l’apprentissage de la vie ne se fait pas sans des épreuves, sans des confrontations, sans des repères. Mettre en place des cocons, des sanctuaires, des protections qu’ils soient techniques, juridiques ou éducatifs est, si ce n’est impossible, surtout absurde, sauf à rêver d’une société de contrôle total des humains. Or l’humain est justement humain parce qu’il a cette part d’incontrôlable qui oblige à dépasser les modèles éducatifs simplistes, l’hyperprotection ou le dressage par exemple.
Le système scolaire s’il agit de manière isolée ne peut être efficace car les jeunes vivent aussi en dehors. Le risque schizophrénique de mondes parallèles est celui de créer chez les jeunes les ferments d’une révolte définitive contre le mensonge des adultes. On rejetterait bien facilement la responsabilité sur les familles, dernier rempart et en particulier les parents, voire la mère, la seule à ne pas pouvoir, biologiquement, se mettre à part de sa responsabilité ! Là encore, l’univers familial est un univers malmené et devenu de plus en plus variable du fait, en particulier, de la perte de force de régulation des cadres moraux de la société remplacés par l’idéologie de la « construction de soi » comme seule valeur de nos sociétés actuelles. Quant à la technique, il est temps d’imposer la transparence. Il est étonnant que les organismes chargés de surveiller le développement des outils et les pratiques qui en découlent (la CNIL en France par exemple) ne développent pas davantage des réglementations obligeant les concepteurs à donner du pouvoir de manière simple et explicite aux usagers de contrôler les suites de leurs actions sur Internet.
Chercher le bouc émissaire serait une erreur, nous sommes collectivement responsables. En attendant, la Loi existe, la faire appliquer c’est garantir à notre société et à ses membres un équilibre. Heureusement la Loi est vivante, elle évolue, sous la responsabilité des humains, il appartient donc à ceux-ci de réfléchir à la manière de la faire évoluer plutôt que de chercher à la contourner… Mais la Loi est largement insuffisante si elle se réduit à ce que le législateur écrit. La Loi ce ne sont pas que des textes et des juges, c’est avant tout un savoir vivre ensemble qui ne devrait pas avoir besoin de ces textes et de ces juges, mais que la faiblesse humaine impose de plus en plus souvent…
A suivre et à débattre, tant ce texte est incomplet, provisoire…
BD
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(1 commentaire)

    • Evelyne Vincent on 17 mars 2010 at 9 h 52 min
    • Répondre

    Bonjour M Devauchelle, c’est toujours avec un grand intérêt que je lis vos billets et finalement que je me retrouve dans ce que vous exprimez : comme je suis d’accord notamment avec vos réflexions sur le problème de la parole des jeunes et du manque d’écoute et de confrontation qui caractérise trop souvent les relations adultes/jeunes dans notre système scolaire…Comme les problématiques nouvelles que vous décrivez,générées par la technologie galopante nous prennent trop souvent au dépourvu mais révèlent néanmoins l’urgence d’une éducation solide et des valeurs sociales réaffirmées. Je ne veux pas vivre dans un monde de « contrôle » qui bafouerai inévitablement mon droit d’expression ! C’est vrai nous oscillons trop souvent entre deux systèmes éducatifs simplistes et qui ne le sont pas éducatifs justement : nous ne construisons rien chez l’élève que son dégoût et son rejet…J’avais déjà eu l’occasion de vous lire sur les défauts d’éducation dans un de vos précédents billets et je pense que nous (les enseignants, les parents, les adultes)nous donnons que trop rarement les moyens d’être vraiment dans l’éducation et la relation : prendre des exemples dans les pratiques, débattre, susciter la compassion, éveiller les consciences, éduquer au complexe comme le suggère Edgar Morin, voilà le genre de responsabilités que je veux prendre à mon niveau, modestement mais avec conviction…merci beaucoup d’interroger et déranger mes pratiques !

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