TIC à l'école, l'ordre du discours

Il est toujours dommage de voir prendre en otage tel ou tel objet pour servir des causes dont ils sont étrangers. Il semble bien que ce soit le cas qui est en train de ce produire avec le TBI que les zélateurs ont récemment appelés TNI (pourquoi ???) si ce n’est pour la cause….

Entre le président du Sénégal, le représentant d’un courant d’innovation pédagogique en France ou encore les partisans d’un enseignement bizarrement nommé « explicite », et enfin un auteur d’un récent rapport sur les TIC à l’école,  chacun y va de son discours pour promettre à cet objet une carrière d’autant plus riche qu’elle sert ses propres croyances pédagogiques.

Ne nous y trompons pas : l’instrumentalisation de cet objet est un bon moyen de « sur-médiatiser » une idéologie (qu’elle soit intéressante ou non importe peu ici). En effet il faut reconnaître que le TBI connaît un beau succès médiatique. Suivant en cela les salles multimédia, les paraboles satellitaires et autres objets technologiques visibles, voyants, le TBI est un objet que l’on montre dans les journaux, dans les plaquettes publicitaires et dans les débats politiques. Quant à ses usages réels, rappelons qu’ils sont bien en deçà de l’imaginaire que portent les discours qui le vante. Car la réalité quotidienne de la classe n’a que faire de ces objets encombrants, hormis s’ils servent des intérêts autres… sauf dans quelques rares cas qui méritent d’être analysés de prêt et de manière systémique…

S’il y a instrumentalisation de l’objet, il y a une autre instrumentalisation toute aussi grave qui est celle de l’apprentissage. En prêtant des vertus pédagogiques à ces objets, les parleurs tentent de nous convertir à une vision de ce qu’est apprendre qui mériterait qu’on s’y arrête un peu. Entre pôle instructionniste, pôle constructiviste, pôle explicite chacun tente de récupérer les TIC (ou au moins l’objet, même éloigné) car chacun sait bien qu’elles ne sont rien sans ceux auxquels elles s’adressent, ceux qui apprennent et donc ce que l’on fait pour qu’ils y parviennent. Avec une rigueur scientifique de surface (comme dans la publicité, il suffit de dire que de nombreuses études montrent que) on instrumentalise en même temps l’objet et ce que c’est qu’apprendre… l’un servant l’autre, les deux servant l’idéologie sous-jacente.

Le développement en cours des ENT, d’une part et des livrets numériques de toutes sortes (cf. l’appel à projet du ministère avec une promesse pour la rentrée 2010), font apparaître de manière beaucoup plus souterraine une évolution beaucoup plus radicale. Autant le TBI ne change rien à l’organisation scolaire, autant les ENT et les livrets sont porteurs de changement autrement fondamentaux de l’organisation scolaire dans ce qu’elle a de plus fondamentale. D’une part une révolution de l’évaluation et du suivi des apprentissages au travers des livrets, d’autre part une révolution de la relation humaine dans le contexte scolaire par l’intermédiaire des ENT, surtout lorsqu’ils intègrent les acquis du web interactif, le web 2.0. Dans les deux cas, c’est le métier d’enseignant qui est en cours de modification: d’une part sur les pratiques d’évaluation et de suivi des acquis des élèves, d’autre part sur le périmètre d’exercice du métier.

L’approche par compétences, force est de le constater entre en éducation dès le début des années 1980, dans la suite de l’approche par objectifs. Contrairement à certains écrits qui en attribuent la paternité au seul monde de l’entreprise, il faut reconnaître que le renversement est beaucoup plus important. Il s’agit à l’origine d’un renversement de la conception du sujet qui se traduit rapidement dans les deux mondes, celui de l’enseignement et de celui du professionnel, par une prise en considération de ce qui se passe chez celui qui apprend. Le pont c’est la formation des adultes (dont les bases légales remontent principalement à 1971 en France) qui a essaimé dans les deux milieux.  La lente montée en puissance de cette tendance doit être resituée avec quelques repères : 1980 projets des CAPUC (CAP par unités capitalisables) 1985 référentiels d’enseignement professionnel, 1992 évaluations en CE2 6è et 2de, 1995, livret pour le primaire, 2000 le B2i, 2005 socle commun de connaissances et de compétences etc….Avec l’arrivée des livrets de toutes sortes émerge le support clef de cette évolution. Dans un avenir proche le livret remplacera le bulletin à tous les niveaux… si l’on en juge par la dynamique engagée. Or la notion de livret est le signal d’un changement essentiel dans l’évaluation et l’on sent bien que dans les établissements scolaires, après une résistance tranquille émerge aujourd’hui une pensée renouvelée qui attend un appui réel de l’institution qui ne peut venir des outils instrumentalisés, mais bien plutôt d’une véritable réorganisation de l’école, amorcée depuis quelques temps et pour laquelle le collège mériterait un traitement privilégié.

Dans la même ligne l’évolution du métier d’enseignant s’effectue progressivement au travers de la redéfinition de l’espace informationnel et communicationnel de l’exercice du métier. Parce que les ENT ne sont que la transposition de pratiques culturelles aussi bien issues du monde professionnel non scolaire que de la vie quotidienne des jeunes, ils ont atteint un niveau de maturité que leur permet désormais la technique diffusée et l’émergence du « nuage » (le cloud ») qui pourrait encore accélérer le mouvement. C’est la gestion du temps de travail, de la forme de la relation pédagogique et le suivi des élèves qui est en train d’évoluer. La gestion du temps de travail devient potentiellement, pour les enseignants comme pour de nombreux salariés, beaucoup plus fluide et souple. Le traditionnel face à face ne pourra plus longtemps être la seule manière de définir réglementairement le cadre de réalisation des tâches prescrites. La relation aux élèves sera de plus en plus individuelle, encadrée dans le paradigme de l’accompagnement, mais de façon de plus en plus ordinaire. Quant au suivi des élèves, l’émergence de la possibilité d’entrer plus avant dans le « travail personnel » par l’intermédiaire du suivi en ligne, va amener à une reconfiguration du travail à la maison qu’il va falloir repenser à la lumière de ces nouvelles pratiques.

Restons prudent toutefois, nous en somme loin. Cependant, parce que ces évolutions sont avant tout liées au cœur de l’activité et non pas aux outils, elles sont beaucoup plus importantes, plus lentes, mais plus lourdes. Les éphémères outils que l’éducation a vu passer l’ont été parce qu’ils n’ont pas changé le fond du problème scolaire. Tant que l’institution à conservé le modèle antérieur, cela n’a pas posé de problème. Mais dès lors que se développe de manière lente, mais continue une nouvelle logique, celle des compétences, on ne peut que faire l’hypothèse que ce changement va s’appuyer sur ces outils opportuns, mais si proche de ce qui est fondamental dans le métier d’enseignant et qui semble oublié dans les débats récents : la relation adultes/jeunes la relation enseignants/élèves…

A suivre et à débattre

BD

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(7 commentaires)

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    • Serge Pouts-Lajus on 1 mars 2010 at 10 h 40 min
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    Il est assez normal que les TIC, réputées neutres sur le plan pédagogique , soient investies par différentes écoles de pensée pédagogique et qu’elles le soient de façons différentiées. Dans le grand magasin des TIC, chacun trouve son bonheur : les behavioristes au rayon enseignement programmé, les tenants de la pédagogie explicite au rayon TBI et les socioconstructivistes au rayon « un portable par élève ». Mais il ne s’agit là que de préférences que l’on pourrait qualifier de théoriques. Il serait dommage que le TBI soit marqué du sceau de l’infamie parce qu’il est apprécié de ceux avec qui nous sommes en désaccord.
    Peut-on éviter que les TIC soient utilisées comme des armes pour alimenter des oppositions existantes ?
    De ce point de vue, l’ENT et le livret numérique (c’est un synonyme du manuel numérique ?) présentent l’avantage de ne pas se situer au coeur de la querelle pédagogique. Ils pourraient donc faire l’objet, sinon d’un consensus, du moins d’une adhésion importante des organisations et des personnes. Et ce sont aussi, comme tu le dis Bruno, des technologies porteuses de changements importants dans l’organisation scolaire.

  1. Cette réflexion est intéressante. Attention à ne pas produire de chaos cognitif du fait de la prolifération des discours performatifs sur les vertus des TICE.

  2. « Il est toujours dommage de voir prendre en otage tel ou tel objet pour servir des causes dont ils sont étrangers. Il semble bien que ce soit le cas qui est en train de ce produire avec le TBI que les zélateurs ont récemment appelés TNI (pourquoi ???) si ce n’est pour la cause…. »

    Autrement dit, le TBI serait réservé à ceux qui sont censés l’utiliser pour la « juste cause » ? Mais quelle est donc cette mystérieuse « juste cause » ? Tous les enseignants n’ont-ils donc pas la même mission, celle de faire apprendre les élèves, même s’ils utilisent des moyens différents ? Le TBI a –t-il été conçu pour défendre une cause ? Avec ce genre d’ « analyse », les querelles pédagogiques ont encore de beaux jours devant elles.

    Personnellement praticienne de l’enseignement explicite, qui je vous rassure, n’a rien de « bizarre », je trouve que c’est un outil très riche, susceptible d’améliorer la pratique enseignante et donc celle des élèves. Je pense aussi que les ENT ont un grand potentiel mais là, je n’ai pas encore d’expérience personnelle. Désolée si, ce faisant, j’agace ceux qui ont choisi d’autres options pédagogiques.

    Cela étant, les TIC ne sont que des instruments au service de l’enseignant et des élèves. Ils ont le pouvoir que l’enseignant leur donne. En vertu de la liberté pédagogique, l’enseignant reste maître du choix de ses méthodes, mais est aussi redevable des résultats obtenus en classe. L’environnement, qu’il soit numérique ou non, doit être au service de cette pratique et à celui des résultats obtenus par les élèves. Même si, personnellement, je reste persuadée qu’il ne faut pas débrancher les écoles, mon expérience de terrain me conduit à dire que ce qui fait la différence, c’est la méthode pédagogique. Les TIC ne doivent pas devenir l’arbre qui cache la forêt en confisquant la réflexion que chacun peut avoir sur sa pratique en classe.

    Les questions éducatives souffrent déjà assez de raccourcis abusifs et de caricatures faciles, n’en rajoutons pas avec ce qui n’est qu’un outil, et dont on n’imaginera pas, dans quelques années, qu’il ait pu soulever tant de hargne.

    1. Il me semble qu’il ne faut pas s’emporter trop vite. Comme je l’indique dans ma réponse à Serge Pouts Lajus, les dispositifs techniques pédagogiques comportent dans leur conception même des intentions (cf la thèse de Eric Auziol) et cela depuis longtemps. Il suffirait de faire une étude de l’évolution des manuels scolaires pour s’en rendre compte. D’ailleurs certains tenants de telle ou telle approche de l’enseignement de la lecture ont largement mis en évidence cette proximité. Dans le domaine des TIC il en est de même surtout lorsque les dispositifs proposés s’énoncent clairement à intention pédagogique. Il est donc logique et normal que votre approche pédagogique ait trouvé dans le TBI (TNI ?) un dispositif qui vous convienne puisqu’il contient dans son intention même le modèle commun avec votre approche (pour une grande part).
      Chacun de nous a une expérience de terrain. Mais notre expérience de terrain ne peut pas être généralisée sans quelques précautions. C’est pour cela que les innovateurs ont si peu de succès auprès de l’ensemble des praticiens, ils pensent que cette généralisation est naturelle alors qu’en fait « ils s’oublient » comme paramètre dans l’innovation. Il est toujours enrichissant de lire des compte rendus de pratiques, mais à condition que tous les paramètres soient pris en compte.
      Je trouve que votre dernière phrase illustre en elle-même ce qu’elle dénonce. Si vous me lisez régulièrement, vous verrez que je suis très attentif à ne pas caricaturer ou à être hargneux, je l’ai trop subi pour ne pas le dénoncer. Il se peut, et c’est probablement souvent le cas, que je me fasse mal comprendre et que j’explique mal ma pensée, mes réflexions, mon travail de recherche (ici dans ce blog je ne prends pas le temps de déployer la logique du discours). Mon souhait est d’interroger et votre réaction en est le signe positif. Malheureusement parler de raccourci ou de caricature est un argument (opinion, jugement ?) en lui-même d’autorité que je ne peux accepter tel quel.
      Non les TIC, les TBI, les ENT ne sont pas que des outils. Oui ce qui importe c’est le choix pédagogique et didactique, mais surtout ce qui est essentiel c’est que ces choix soient d’abord au service de l’apprentissage, et qu’ils doivent constamment être interrogés dans leur globalité, mais aussi dans les détails de ce qu’ils amènent à mettre en place.

      Bruno Devauchelle

    • Bruno Devauchelle on 7 mars 2010 at 10 h 52 min
    • Répondre

    Serge a bien raison d’apporter ce complément. L’instrumentalisation de tel ou tel dispositif technique est une dérive dont il faut se garder, mais que l’on ne peut qu’observer. Cependant il faut bien constater que certains dispositifs techniques sont plus facilement captés par telle ou telle conception de l’apprentissage du fait qu’ils contiennent en eux-mêmes, c’est à dire dans la façon et l’intention dont ils ont été conçues. Les concepteurs de dispositifs techniques ne sont pas neutres eux-mêmes. Aussi leurs réalisation sont forcément marquées par leurs conceptions. Si cela est plus discutable pour la recherche fondamentale dont l’écart avec la réalité sociale est grand, pour la conception des dispositifs techniques, cela est facilement observable.
    Une précision aussi, le livret numérique n’est pas le manuel numérique. le manuel numérique c’est le support pour construire l’enseignement et donc l’apprentissage qui sera partagé entre l’enseignant et l’élève (ou celui qui apprend), alors que le livret numérique est le dispositif technique qui permet de suivre la trajectoire des apprentissages et leurs conséquences en terme de compétences (évaluation) pour celui qui suit cette trajectoire. Appelé parfois e-porfolio (mot trop magique pour être utilisé à la légère), le livret numérique marque actuellement une évolution significative du fait qu’il concerne l’évaluation et qu’il touche à l’édifice sacro-saint de la note et des logiciels qui vont avec…

  3. @ Bruno Devauchelle

    Merci pour cette précision. Cet échange montre bien que nous avons tous, les uns et les autres, intérêt à préciser notre pensée de la manière la plus claire possible, au risque de donner dans la lourdeur de style. Vous aurez je l’espère, compris ce qui, dans votre post, m’a fait réagir et que j’ai interprété, je l’avoue, comme un reproche idéologique à peine camouflé. Me voilà donc rassurée sur vos intentions. Moi aussi, je suis lasse de ce registre-là. Je ne conteste pas que le TBI se prête à l’enseignement explicite, mais cela ne l’empêche pas pour autant de se prêter à d’autres pratiques, et cela ne l’entache pas non plus d’une tare rédhibitoire. En tout cas, je suis entièrement d’accord avec votre conclusion : ce qui importe c’est le choix pédagogique et didactique. Comme je suis d’accord avec le fait d’une nécessaire interaction entre recherche et expérience de terrain ; c’est ce que nous essayons de faire à la « 3ème Voie ».
    Cordialement

    • Serge Pouts-Lajus on 8 mars 2010 at 13 h 19 min
    • Répondre

    Pour être complet, on pourrait ajouter ceci.
    Les TIC sont « réputées » pédagogiquement neutres et, bien sûr, cette réputation est partiellement usurpée. Comme toute oeuvre d’un créateur humain, elles sont porteuses d’une intention, tu as raison de le rappeler. Mais comme tout objet destiné à un usage par des humains, elles sont également susceptibles d’être détournées, utilisées de façon non conforme aux intentions de son créateur. Les TIC ne sont pas neutres par nature mais la composition des intentions des créateurs et des capacités de détournement des usagers en donne l’illusion.

    Le changement de nom e-portfolio en livret numérique m’avait échappé. Ces variations sont tout de même troublantes: elles sont peut-être le signe que les idées qui sont derrière ces choses sont assez fragiles… Non ?

  1. […] TIC à l'école, l'ordre du discours Technique, pédagogie, opposition ou complémentarité… compatibilité Le titre d’un ouvrage paru récemment a attiré mon attention : « Enseigner différemment avec les TICE » (P.Bihouée, A. Colliaux, Eyrolles Editions d’Organisation), car pour une fois la question pédagogique précédait la question technique. J’avais d’ailleurs fait la remarque inverse à propos des ouvrages publiés par Projetice en particulier celui consacré aux ENT qui partait dans l’autre sens. Mérite et risque… d’une pédagogie numérique Monsieur Fourgous a du mérite et prend des risques. De plus entre naïveté et maladresse, il publie un livre qui présente, c’est presque une première de la part d’un politique, l’intérêt d’aborder avec une certaine brutalité la question de la pédagogie à l’ère du numérique (Odile Jacob 2011). Les qualificatifs employés ici peuvent surprendre, ils demandent quelques explications. En tant qu’homme politique, on sait que les questions d’enseignement sont délicates et que les aborder suppose du doigté : plusieurs ministres s’y sont exposés avec parfois de fâcheuses conséquences. La bagarre des programmes ou des manuels Le dernier livre « signé » par Emmanuel Davidenkoff (Réveille toi Jules Ferry ils sont devenus fous, oh! editions 2006)est une sorte de paradoxe permanent. En effet on y trouve de justes dénonciations, des approximations, des arguments d’autorité, des exemples érigés au rang de vérité bref tout ce qui fait les ingrédients de la réthorique désormais classique des livres de rentrée consacrés au système scolaire et à la dénonciation des travers réels ou imaginés de celui-ci. En premier lieu on se demande si ce livre, dont le sous-titre est « comment les programmes du collège envoient nos enfants dans le mur », attaque les manuels ou les programmes pendant la première moitié du livre. Il y a de l’obsession dans le monde éditorial. Après le livre, c’est le manuel qu’il faut sauver. Mais cette fois-ci on a bien compris qu’il devrait être numérique…Il y a de l’obsession dans le monde des décideurs éducatifs, qui reviennent à cette idée près de dix années après avoir constaté que cela ne pouvait pas marcher !!! surtout si l’on reste sur le même modèle. Dans l’idée de la « forme scolaire » chère à Guy Vincent, il ne faut pas oublier les supports d’apprentissage et en particulier le manuel scolaire. […]

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