Fév 19 2010

Lire, produire, transmettre ou faire écho

Parmi les lectures des derniers jours, celle des écrits d’André Gunthert (http://www.arhv.lhivic.org/ puis http://andre.gunthert.fr/) m’a amené à une réflexion sur le mot transmettre et au-delà sur l’intérêt de l’approche socio-historique de la place de l’image dans la société. A partir de ce premier texte (http://www.internetactu.net/2010/02/03/andre-gunthert-internet-est-une-revolution-de-la-consultation-plus-que-de-la-production/) sur la révolution de la consultation, j’ai été renvoyé à la question posée par la pratique courante du « forwarding » ou encore de la « transmission de liens ». Il y a bien longtemps que la (ex) liste de diffusion éponyme de ce blog avait été l’occasion d’évoquer le fait que peu de gens produisent par rapport au nombre de ceux qui regardent. J’avais été alerté par une remarque de J.E. Gadenne, qui avait évoqué ceux qui regardent mais ne disent rien parce qu’ils ne sentent pas de dire quelque chose alors qu’ils le souhaiteraient. Nous n’avions cependant pas explicitement évoqué cette pratique qui consiste à « faire écho ». Il nous faudrait donc considérer la typologie suivante des acteurs du web : les producteurs, les faisant échos, les lecteurs actifs, les lecteurs passifs. Bien évidemment imparfaite cette typologie introduit donc cette idée du « faisant écho » de ce qu’il trouve.
Or une observation régulière de facebook m’amène à constater que cette catégorie est beaucoup plus importante que je ne le pensais et surtout que cette pratique doit être analysée en tant que telle, comme porteuse d’une dimension sociale significative. Mais il faut aussi considérer qu’à ce « faire écho » s’associent les trois autres types d’activités dont une, la production, prend un aspect tout à fait nouveau que je n’avais pas clairement identifiée avant de lire des travaux de A Gunthert (http://culturevisuelle.org/totem/), en particulier ceux publiés en ligne sur le site de la revue des études Photographiques (http://etudesphotographiques.revues.org/index550.html) comme ce texte sur l’histoire de la photographie de famille.
  • Première pratique significative donc « le faire écho ».
Listes de diffusions, sites spécialisés, comme le café pédagogique par exemple, sont des lieux spécifiques du « faire écho ». Facebook et encore plus twitter sont des lieux du faire écho. Autrement dit l’une de nos activités importantes en ligne consiste à « re-transmettre » ce que l’on vient de percevoir. Parfois cette re-transmission est enrichie, un peu à la manière des DJ qui re-mixent des musiques antérieures pour les re-transmettre. Parfois elle prend une forme surprenante, comme dans le cas du « plagiat » si décrié dans le monde scolaire et universitaire. Or nombre de jeunes (et d’adultes) ne pensent pas forcément à mal; pourquoi ne pas re-transmettre plutôt que de faire croire que l’on crée… ? Car le mythe de la production « nouvelle » est forte et inscrite dans le gène de la forme scolaire qui fait que l’élève, sous la forme de la copie manuscrite doit proposer un produit « original » (ne signifiant pas nouveau, mais pourtant souvent assimilé). Or cette idée de la « production nouvelle » peut faire peur et freiner celui qui se dit, tout est « déjà là ». Le « faire écho » s’appuie aussi sur la notion de communauté. Si je fais écho, c’est pour faire vivre le collectif, la communauté de pratique auquel je transmets le « lien ».
  • Deuxième pratique significative la mémoire partagée.
Le développement de la photographie numérique a rendu possible de nouvelles pratiques ordinaires. La popularisation de la technique photographique (de la prise de vue à la retouche et à la diffusion) a progressivement déprofessionnalisé l’objet au début de 20è siècle et, avec le numérique, modifié la relation à la trace, à la mémoire. L’attachement à l’objet papier sagement rangé dans des tiroirs familiaux a cédé la place à des galeries de photos en ligne ou en local que l’on gère au gré des besoins du « faire écho ». Le poids du « faire mémoire » est moins pesant du fait du sentiment « d’immortalité » de la photo numérique d’une part et surtout de l’accessibilité du produit. Le coût d’achat et le coût d’usage de la photo numérique (et aussi de la vidéo) se réduit dès lors que l’on n’envisage pas une « distribution » lourde. Faire une photo n’engage plus le devenir du produit dès sa conception comme au XIXe siècle et jusqu’au milieu des années 1960 1980. Dès lors on va se constituer une « banque » de photos que l’on va ensuite gérer comme une mémoire. Autrement dit produire de l’image n’est pas un acte de production qui engage de la même manière que produire du texte (sauf à en faire écho…)
  • Troisième pratique significative le témoignage de soi pour soi.
La multiplication des photographies (et des vidéos) du quotidien, amplifiée par la polyvalence de l’objet de proximité, d’intimité, que constitue le téléphone portable, invite au témoignage. Si les médias se font souvent les porte-parole de cette pratique lors d’émeutes (cf. l’histoire du quartier du Pigeonnier à Amiens), c’est parce qu’ils cherchent le témoignage des faits. Mais la partie invisible, le témoignage de soi, est de plus en plus présente. Je témoigne à moi même. La démocratisation de la photo depuis les « Polaroïds » et autres « Instamatics » de notre enfance jusqu’aux appareils photo numériques ont rendu de plus en plus évidente cette production. Longtemps invisible au grand public, réservée au cercle familial, cette production devient de plus en plus ouverte aux autres. Mais elle est surtout ouverte à soi, quitte ensuite à « faire écho ». Autrement dit c’est la mémoire pour soi qui s’externalise par le cliché. Mais la nature de ce témoignage n’est pas du tout la même que celle portée par l’écrit, comme si dans l’image le langage était absent en amont de l’image alors que dans le texte il le précède forcément. Faire de photos et les mettre en ligne n’est peut-être pas un acte de langage, contrairement à ces textes lus sur les blogs. C’est donc un acte de mémoire (garder trace) et de témoignage (copier ce que je vois), mais pas un acte de production « nouvelle », « originale » et donc faire une photo n’engage pas son auteur au delà de son acte. Et pourtant il arrive que parfois l’effet de l’image privée dépasse l’ambition initiale dès lors qu’il en est « fait écho ».
  • Quatrième pratique significative la mise en scène de soi pour les autres, mais quels autres ?
Parce que tenir une galerie de photos en ligne, faire écho de documents existants, produire des textes, est un signe identitaire, il faut donc l’analyse comme une mise en scène de soi pour les autres, autrement nommé (mais souvent mal) une identité numérique. La nature des outils choisis pour s’exprimer (photo, vidéo, texte etc…) impliquent plus ou moins celui qui s’exprime. On peut hiérarchiser la force identitaire au travail de conception. Rédiger un texte comme celui que vous lisez ici est forcément un acte lourd. Prendre la photo de mon bureau avec mon téléphone portable et la mettre en ligne est un acte léger. En termes d’implication, ces actes sont plus ou moins signifiants. Mais en termes de contenus ils peuvent ne pas l’être et on peut même dire que l’importance de sens peut parfois se trouver à l’envers dans un univers où le sens doit être perçu « immédiatement » et sans effort. Ainsi faire une photo n’engage pas, alors que la photo elle-même, une fois diffusée peut fortement engager le message qu’elle porte. Le langage de l’image prend son ampleur après la photo, le langage du texte est antérieur au texte. Dès lors que je mets en ligne un texte, le lecteur remonte à la source. Dès que je mets une image en ligne, le lecteur produit la source. Ainsi la lecture de l’image (parce que l’image est beaucoup plus polysémique que le texte) donne au « lecteur » une puissance incroyable sur l’auteur de l’image. Dès lors que la photo a été prise dans le flux et pas dans la mise en scène, alors l’auteur perd de sa force, voire même se met en danger. L’oral médiatisé (enregistré, ou non – cf. les propos publics d’un président) a parfois le même cadre que la photo numérique, mais là il faut un témoin. Avec la photo, je suis le témoin de moi même, et je laisse lire, au travers d’elle, moi même sans avoir aucune possibilité d’en maîtriser le sens. Si on ajoute à cela les possibilités de retouche, dont André Gunthert nous rappelle qu’elle a existé de tout temps et fait partie de la « forme photographique » originelle, alors le sens peut se trouver totalement remis en cause par les « faisant écho » et ainsi trahir l’auteur.
Le numérique, en associant la possibilité de produire et de (re) diffuser en même temps, invite à réfléchir aux actes nouveaux qu’il génère dans nos sociétés. Témoignages d’une culture en mouvement, ces pratiques doivent bien évidemment questionner l’école qui ne peut continuer de vivre dans la grande cécité dont elle fait preuve à propos de l’image en général, de l’audiovisuel et des cultures numériques émergentes, pour s’en tenir aux maîtrises techniques, présumant qu’entre technique prescrite et pratiques sociales il y a transfert automatique. Malgré les nombreux travaux du CLEMI, de l’INJEPP et autres structures qui oeuvrent dans le domaine, il semble que le système scolaire ait de plus en plus besoin de réfléchir à sa position dans la société. L’exemple de l’évolution des pratiques sociales et culturelles autour de la photographie en est une des belles illustrations
A suivre et à débattre
BD
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