Les contradictions de l'écriture et de la pensée

Écrire pour être lu et en même temps protéger la propriété de cet écrit en en interdisant la copie est un oxymore… Et pourtant c’est la réalité de l’édition actuelle dans sa crainte face à la numérisation. Au même moment, l’éditeur gagne son procès contre le numériseur/diffuseur et le ministre de la culture annonce un budget pour la numérisation du « patrimoine ». Comment tenter d’y voir clair dans tout cela ? Il me semble nécessaire de tenter de clarifier les choses si l’on veut, dans un projet d’éducation, permettre aux jeunes générations de s’y retrouver dans les années à venir. S’accumulent en même temps plusieurs choses qu’il est nécessaire d’aborder.

Les problématiques de l’auteur d’écrit et de la rémunération

1 – Celui qui écrit et qui ensuite demande à être publié, le fait pour être lu d’un nombre de lecteur de préférence élevé. Contrairement à celui qui écrit pour garder la trace ou la preuve, il souhaite donc la plus large diffusion possible.

2 – L’écrit papier à cette particularité qu’il nécessite la mise en place d’une industrie spécifique pour permettre la diffusion au plus grand nombre : presse, kiosque, libraires, éditeurs…. Cette industrie a besoin de rémunérer son activité, c’est ce qui se produit lorsque j’achète un livre ou un journal.

3 – L’auteur de l’écrit a aussi besoin de vivre. Pour cela plusieurs cas de figure se présentent : il a déjà un salaire, son écrit n’est donc pas lié à se survie matérielle; il n’a pas un salaire suffisant, son écrit lui permet de mieux vivre; il n’a pas de salaire et son écrit et le seul moyen est de faire payer son écrit

4 – L’intermédiaire chargé de concevoir et diffuser le produit doit trouver un moyen de récupérer de l’argent pour payer son travail et éventuellement rémunérer son auteur. Pour ce faire plusieurs solutions s’offrent à lui : il peut vendre le produit à un prix qui permet de payer l’ensemble; il peut vendre le produit à un prix faible et trouver des rémunérations complémentaires dans de la publicité ou des services annexes comme les annonces; il peut donner le produit et se rémunérer uniquement sur les moyens autres que la vente du bien; il peut aussi trouver un donateur (mécène, service public etc…) qui a intérêt à financer un tel bien

Comme on le constate l’auteur est caché dans l’ensemble du problème du prix dont il n’est qu’une partie parfois infime (7%…). Que vaut donc le travail d’écriture par rapport au travail de conception et de diffusion du produit fini… ?

Les problématiques liées au numérique

L’émergence du numérique et plus récemment d’Internet a mis en évidence une nouvelle problématique : l’auteur devient moins dépendant du concepteur diffuseur du produit fini. Pour l’instant, celui qui dispose des canaux de distribution n’impose pas sa loi commerciale à celui qui écrit, on peut même dire qu’au contraire le diffuseur a tout intérêt à avoir de nombreux auteurs puisqu’il ne les rémunère pas ou peu et que leurs écrits génèrent pour lui des revenus (cf les plateformes de blog qui ont intérêt à ce que de nombreux blogs soient créés et vus, pour vendre de la publicité par exemple)

1 – Celui qui écrit en ligne souhaite être lu par le plus grand nombre (sauf s’il n’a pas conscience du caractère public de son écrit ce qui est parfois le cas de certains jeunes auteurs de blogs). Internet apporte le vecteur idéal pour celui-ci

2 – L’auteur en ligne peut choisir entre le mode avec diffuseur ou sans diffuseur. Autrement dit, la presse traditionnelle qui s’est reconvertie au web y a transposé son modèle (ce qui est le cas de nombreux journalistes ayant opté pour ce vecteur) économique tout comme certains éditeurs (cf l’Harmattan etc…). Dans le même temps des auteurs ont choisi de ne pas passer par des diffuseurs et donc de proposer « gratuitement » pour le lecteur ses écrits.

3 – L’auteur en ligne est donc désormais libre de choisir son mode de diffusion et donc de sa situation par rapport aux diffuseurs potentiels.

4 – L’auteur en ligne peut ne pas vouloir de rémunération et choisir d’écrire sans être rémunéré, soit parce qu’il agit dans le cadre de son temps libre, soit parce qu’il perçoit une rémunération pour un travail dans lequel son activité d’auteur peut s’inscrire sans dommage financier.

Oxymore et évolution de société

Écrire pour être lu est en contradiction avec l’idée de faire payer pour lire. Plus j’écris, plus je fais payer et donc moins j’ai de lecteurs. Ce raisonnement qui apparaîtra à courte vue aux professionnels du secteurs de l’édition et à certains auteurs mérite pourtant un examen. Pourquoi j’écris, finalement ? Pour être lu ou pour en vivre ? Dès lors que la bascule est effectuée, on voit aisément le problème que va poser le fait de lier l’écriture à l’attente d’une rémunération. Il faudra dès lors subordonner l’écriture au « client-lecteur » et donc probablement répondre à ses attentes. Que non diront ceux qui ayant atteint une notoriété suffisante peuvent donc se passer du lecteur, tout au moins sur le fond, car assurés de leurs ventes… Mais sont-ils les plus nombreux ? et ne sont-ils pas passé par cette obligation avant de parvenir à cette liberté. Dès lors il y a un risque énomre de contradiction entre l’écriture et le fait de vendre cette lecture.

Si comme Proudhon on déclare que « la propriété c’est le vol » et qu’on tente de l’appliquer aux écrits… on voit émerger les conflits potentiels. Or la querelle sur la numérisation est en train d’illustrer ce questionnement. En se battant contre le numériseur nord américain, les éditeurs français ont mis en évidence cette contradiction, que ce numériseur a tôt fait de mettre en avant : vous voulez être lus, mais à condition de ne pas être diffusés sur la planète entière. Raisonnement à courte vue, me dira-t-on encore une fois : le numériseur aurait du négocier en amont et proposer des conditions de diffusions acceptables… Il me semble que l’on revient là à l’origine du problème : à partir du moment ou le diffuseur/numériseur reprend la main sur l’auteur (via son éditeur en France), la problématique de l’écriture pour être lu disparaît au profit de l’écriture pour en vivre….

A cette problématique du sens de l’écriture, s’ajoute la notion de patrimoine. La numérisation annoncée par le gouvernement est d’abord axée sur l’idée patrimoniale. La mémoire a bonne presse en ce moment et il est politiquement correct d’en rappeler les devoirs… dont la conservation du patrimoine est un des étendards. L’historien frustré dans son travail par le manque de traces conservées dans de bonnes conditions souhaite bien évidemment que l’on organise en amont la collecte de l’information et sa conservation pour plus tard. On le constate donc l’idée première est de conserver. Or le besoin n’est-il pas aussi de diffuser. Car conserver pour conserver n’a aucun sens. Cela ne prend sens que parce que de cette histoire on peut bâtir le présent, voire le futur.
Nombre de traces de l’histoire sont des traces pour conservation : ainsi est-il des ostrakon qui sont les traces de transactions financière à l’époque de l’Égypte ancienne. Nombre de traces de l’histoire sont des témoignages religieux (ou non) du culte de celui qui est « tracé » au moment de sa vie et de sa mort. Qu’en est-il du futur dans la trace ? Garder la trace est toujours basé sur l’idée de « cela servira plus tard ». Autrement dit la trace écrite ou non, invite à l’idée d’un lecteur futur. Or dans nombre de projets actuels on ne parle que trop peu des lecteurs et beaucoup plus de la conservation.

Le problème de la diffusion des savoirs est justement que la trace est indissociable de l’idée de l’usage à venir de la trace. Dès lors que l’on tente de dresser des barrières à la mise à disposition de la trace on va à l’envers de la diffusion des savoirs. D’ailleurs le mot conservation n’est-il pas à remettre en question ?

Notre société qui n’a jamais autant produit de traces volontaires, en particulier écrite, mais aussi désormais multimédia est questionnée par ce dilemme de la diffusion et de la trace. Associés de temps à autres ensemble les tenant de la propriété et ceux de la conservation des traces montent au créneaux pour freiner le mouvement que la technique (et aussi certains choix économiques, parfois même politiques) a induit.

L’accès au savoir s’est potentiellement démocratisé. Mais il est encore englué dans des règles érigées par les puissants (de quelque bord politique qu’ils soient) et qui leur assurent encore pour longtemps le pouvoir. Les luttes actuelles sont les révélatrices de cette évolution qui fait peur : autoriser la prise de parole à ceux qui ne passent pas sous leurs fourches caudines est dangereux pour les détenteurs, les « propriétaires » du savoir.

L’éducation, celle qui autorise, doit donc réintroduire la question de « l’écriture » au sens « d’autorisation de la parole », dans sa dimension essentielle : pouvoir de libération de l’homme. En faisant évoluer les modèles, grace à la technique qui le rend possible, les enseignants qui se lancent dans ces projets d’écriture en ligne, à l’instar de Célestin Freinet mettant une imprimerie dans la classe, sont des libérateurs potentiels. A condition qu’ils ne soient pas rattrappés par l’intérêt qui fait passer le gout d’écrire après celui de la rentabilité de l’écrit.

Il vaut mieux dix vrais lecteurs gratuits que cent mille acheteurs des écrits qu’ils ne lisent pas…

A débattre

BD

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(1 commentaire)

    • B. Majour on 13 janvier 2010 at 12 h 45 min
    • Répondre

    Si certains s’émeuvent contre le numériseur américain, c’est bien justement pour regarder au-delà de sa numérisation. Numérisation pour laquelle il exige une exclusivité, afin de ne passer que par lui, et alors on tombe loin de la diffusion à tous que vous envisagez.

    « Écrire pour être lu est en contradiction avec l’idée de faire payer pour lire. Plus j’écris, plus je fais payer et donc moins j’ai de lecteurs. »

    Je trouve ce passage particulièrement intéressant.
    Qui est vrai à une échelle réduite de temps, (on ne peut accaparer tout l’argent des lecteurs à un instant « t ») mais qui devient fausse sur la vie d’un auteur.

    En effet, plus j’écris, plus je sélectionne mon écrit pour n’en garder que le meilleur.

    Plus un public s’intéresse à mon écrit, à la qualité de ce que j’écris et moins j’ai envie que le public découvre mes oeuvres de jeunesse, avec leur qualité inférieure et des connaissances moindres à plusieurs niveaux. (un peu comme ses premiers billets pour un blogueur qui n’aurait jamais écrit et qui s’améliore avec le temps ; ceci avant de trouver son style et ses centres de prédilections : son expertise.)

    La contradiction n’est pas vraiment comme vous le dite entre la pensée et l’écriture… mais dans ce que l’auteur souhaite réellement : diffuser sa pensée ou obtenir rémunération contre son travail (ses recherches).

    Lorsque vous avez conquis votre public, que vous êtes lu, se pose alors la question : qui est prêt à me payer ? (qui accorde vraiment de la « valeur » à ce que je dis ?)
    Dans le monde papier, il existe plusieurs moyens de recevoir de la « valeur » : les honneurs, la notoriété, etc. et surtout l’argent.

    Dans le monde des blogs, vous avez les retours, les échanges avec d’autres, le partage communautaire… mais un jour ou l’autre, au vu du temps que vous y avez investi, au vu de votre expertise, la tentation de l’argent est là… ne serait-ce que pour savoir qui accorde vraiment de la valeur à ce que vous dites. Si ça vaut la peine de se donner tant de mal.
    Soit, le jeu en vaut-il la chandelle ?

    Rares sont ceux qui offrent sans compter, de manière inaltérable.

    Et puis, connaissant l’humain comme on le connaît, on se rend vite compte que le gratuit, pour lui, psychologiquement, ce n’est rien. Le gratuit n’a aucune valeur.

    Quelle différence entre la Rolex à 5000 euros et la tocante asiatique offerte avec le paquet de nouilles ? En théorie, aucune, elles offrent toutes les deux l’heure. Et, à part un cadeau d’une personne chère, la perte de la deuxième ne vous tirera qu’un : bof ! tant pis.

    D’où la tentation de l’argent.
    Ou alors de lier l’échange avec des personnes chères, dans des échanges qui ont du « prix ».

    Bien cordialement
    B. Majour

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