Internet, principe de précaution et théorie du complot

Si l’on en croit certaines études, la fiabilité des informations venues d’Internet serait loin derrière celle des journaux télévisés ou écrits, du moins si l’on interroge la population. On le sait aussi, la défense que le milieu professionnel des journalistes tient face à Internet est justement la fiabilité de leur travail et la vérification des sources. Or une bonne observation de l’évolution de la presse, écrite et télévisuelle, est qu’elle utilise de plus en plus Internet et même parfois pour diffuser de l’information qui ne circule pas dans les pages officielles des journaux. On peut entrevoir ici une contradiction fondamentale, voire un paradoxe qui pourrait, à terme, nuire… au métier de journaliste… Pourquoi par ce que à jouer ce jeu de la critique des informations des autres on en vient à mettre toutes les informations dans le même sac, les rendant toutes éminemment suspectes. C’est probablement ce qui est en train de propulser la « théorie du complot » en haut de l’affiche de la représentation sociale la plus répandue…

Un enseignant faisait récemment une recherche sur un point précis de droit de son métier, estimant que les textes disponibles (en droit ils le sont dès qu’ils sont officiels) n’étaient pas facilement lisible et surtout interprétable (notre enseignant sait que la jurisprudence est là pour ça). Il s’est donc enquis d’aller trouver sur Internet des éclairages sur la question. Il est revenu, après une longue soirée de recherche pour un sujet sur lequel les contributions auraient plus ne pas être nombreuses, en disant qu’à chaque fois qu’il trouvait une information dans un sens il trouvait son contraire peu de temps après (et il parlait de sources de nature comparables, comme les sources syndicales). Cet exemple invite évidemment l’enseignant à être déboussolé pour lui-même, mais il a aussi transposé son expérience pour son travail : comment des jeunes peuvent réagir face à ce genre de problème ?

Justement il y en a un (un problème) actuellement qui rentre dans cette catégorie de sujets « maltraités », la vaccination pour la grippe A.Il est illustratif des deux questions ci-dessus : d’une part quel est le rôle des professionnels de la presse dans ces informations fiables ou non ? Comment un jeune peut-il comprendre quelque chose à ces propos si contradictoires et a fortiori les adultes ?

Plutôt que de jeter l’opprobre sur Internet, soupçonnée d’être la source de tous les mots, on ferait mieux de réfléchir davantage dans certaines salles de rédaction, et aussi dans certaines salles des professeurs. La « théorie du complot » est en train de tuer toute possibilité d’accéder sereinement à l’information. Rappelons la chanson de Jacques Dutronc et Jacques Lanzmann « On nous cache tout, on nous dit rien, Plus on apprend plus on ne sait rien, On nous informe vraiment sur rien » se terminant sur « Colin-maillard et tartempion, Ce sont les rois de l’information » qui date déjà de près de quarante ans… Le pressentiment était bon, Le scepticisme, posture philosophique intéressante (critique de la prétention à la vérité., d’après wikipédia) si elle invite à réfléchir, dangereuse si elle paralyse l’action est aussi à la base de ce qui est désormais classique dans le monde politique : le principe de précaution. Mais on le pressent les deux phénomènes sont en train de se rejoindre et rendent de plus en plus difficile toute « transmission des savoirs »

Imaginez vous dans une salle de classe écoutant les élèves ou les étudiants murmurer à propos de ce que dit l’enseignant : « c’est de la daube, il nous cache la vérité ». Imaginez cet autre commentaire « je leur donne plusieurs points de vue, mais je ne tranche pas, c’est à eux de le faire, sinon il vont m’accuser de leur cacher la vérité ». Autrement dit le principe de précaution pourrait être l’émanation de la théorie du complot. Malheureusement quelques exemples célèbres et largement médiatisés donnent prise à cette évolution : le sang contaminé ou encore le nuage radioactif de Tchernobyl. Mais le monde entier regorge de ces doutes, il suffit maintenant de remarquer l’inflation de contestations d’élections dans le monde entier pour y retrouver cette montée du doute.

La multiplication des propos qui invitent sur les espaces médiatiques à imaginer le complot doit inviter à réfléchir. Si le pouvoir peut avoir tendance à ne pas informer toute la population, pour éviter les critiques, il favorise la montée du phénomène. Si le pouvoir légifère au nom du principe de précaution, il favorise aussi ce phénomène. Il semble bien que nous soyons arrivé à un moment de rupture. Il est temps que ces phénomènes soient pris en compte. Dans les comportements de ceux qui soufflent sur les braises ou de ceux qui apportent du charbon ou du bois dans le feu, il est temps qu’il y ait du changement. Mais il est temps aussi d’éduquer à la responsabilité de la parole. Car c’est surtout cela qui est primordiale : la parole que je tiens est-elle sincère, originée et mesurée ? Dans le même temps, il est nécessaire d’éduquer à la complexité (Edgard Morin..) en même temps qu’à l’incertain et à l’incomplet (voire à l’incomplétude, telle qu’on peut la définir en référence à la théorie des graphes). Mais ces objets auxquels il convient d’éduquer (et non pas d’enseigner ce qui est radicalement différent) supposent une grand humilité intellectuelle, une grande honnêteté dans le débat, dans la parole tenue.

Internet nous ouvre sur toutes ces dimensions, mais il ne nous ouvre pas les yeux, c’est pour cela que nous devons travailler à construire des dispositifs permettant de les aborder, de les travailler. On ne peut laisser s’installer l’idée même du complot sans qu’elle ne soit mise au débat, ce qui est impossible la plupart du temps, car l’expression « on nous cache quelque chose » est un procédé réthorique qui interdit volontairement toute communication ? La communauté scientifique doit aussi travailler sérieusement cette question. Elle aussi communique très mal sur ses propres modalités d’échanges. D’ailleurs quelques colloques illustrent bien le fait même : regardons ce qu’il en est pour le réchauffement climatique, par exemple : celui qui parle aurait raison sur celui qui prouve, encore faut-il que celui qui prouve donne, selon la vieille méthode expérimentale chère à Claude Bernard, les moyens d’aller vers la preuve. Mais il faut aussi que celui qui parle accepte que sa seule parole ne peut suffire à faire la vérité ou au moins dire le vrai…

De quoi débattre, mais surtout une urgence éducative à traiter

BD

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(1 commentaire)

    • José Diaz on 3 mai 2012 at 23 h 25 min
    • Répondre

    Internet est une formidable caisse de résonance pour les délires (au sens psy). Mais initier au discernement est la plus difficile des éducations, parce que tous les contours sont flous.

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