ENT, documentation, enseignants documentalistes

La lecture et l’écoute d’échanges à propos des ENT de la part des enseignants-documentalistes posent la question du devenir du métier d’enseignant documentaliste dans un tel contexte. Au delà des déplorations habituelles et bien réelles des difficultés des élèves (et on pourrait largement ajouté aussi celles de nombreux adultes…) il y a des questions importantes qui se posent pas seulement sur les contenus, mais surtout sur l’organisation matérielle de l’exercice du métier.

Du coté des contenus, même si cela fait encore débat, il faut reconnaître que la question des usages bouscule l’école et que la résistance à cela ne doit pas signifier la rupture avec les usages sociaux avérés. Même si l’école doit fournir un cadre, il ne peut être pertinent que s’il s’articule avec le cadre dans lequel les élèves évoluent aussi, avant, pendant et après l’école. La formation des élèves à la documentation ne peut être pensée en dehors de ce questionnement et la réponse est loin d’être aussi évidente que certains voudraient le penser. Certes la protection fournie par l’épaisseur des murs de nos institutions est forte. Mais les révolutions minuscules qui se produisent en ce moment, dans les pratiques réelles, nous montrent que les murs ne devraient plus servir à séparer, mais au contraire à construire ensemble…. (excusez l’allégorie de circonstance, anniversaire de Berlin oblige).

L’intégration des outils documentaires à l’ENT de l’établissement, lui même accessible en tout lieu en tout temps, risque de poser à terme (lointain, mais réel) la question du lieu CDI, du temps CDI, de l’idée CDI telle qu’elle est décrite dans le numéro 1 volume 46 de la revue Documentation Sciences de l’information de 2009  de la page 4 à la page 11. Si l’on admet que les éducations aux médias, à l’information, à la culture numérique, à la communication sont nécessaires, mais actuellement mal situées, voire absentes des enseignements classiques, il faut alors se demander ce qu’il va advenir si les espaces symboliques et les actions non moins symboliques (les deux étant évidemment aussi réels, mais symbolique ne s’oppose pas à réel) autour du CDI et des enseignants documentalistes vont avoir encore droit de cité à l’école. La dérive hyperscolarisante et hyperdidactisante ne verrait de salut que dans la mise en place d’un enseignement strico sensu, ce qui aurait au moins une efficacité : disparition de ce lieu couteux et atypique pédagogiquement de l’établissement. En rendant virtuel le CDI on risque d’en faire disparaître la richesse et l’originalité pédagogique que constitue le contact direct, mais accompagné, aux sources (à l’origine, avec M Hassenforder, le CDI s’inscrivait dans une dynamique pédagogique de l’école nouvelle). En s’en remettant au numérique sans questionner l’ensemble, on risque d’amplifier un mouvement qui amène déjà les enseignants à développer dans leur cours des pratiques informationnelles et communicationnelles sans aucun ancrage dans l’univers des repères des sciences de l’information et de la communication et aussi à renforcer des pratiques top down d’enseignement si contraire à l’esprit même des CDI. Exit ainsi les CDI et leurs personnels ?

Ayant eu souvent l’occasion de dire qu’il faudrait que l’espace scolaire soit, en soi et dans sa totalité, un grand CDI, j’avais anticipé l’émergence de ce que j’avais appelé en 2000 les maisons de la connaissance, elles-même basées sur cette relation directe, mais accompagnée avec les savoirs, en vue de développer des connaissances. Cette utopie risque d’arriver, mais incomplètement, dans les prochaines années avec les ENT si nous n’y prenons garde (encore faudra-t-il que les ENT aient la même « ambition universalisante » que des sociétés comme Google aujourd’hui, ce qui n’est pas certain). Un vaste marché s’ouvre et il pourrait intéresser du monde…
Or ce qui manque dans les développements c’est une pensée réelle sur l’accompagnement comme posture didactique dans tous les apprentissages et au cours de tous les parcours d’apprentissages (on peut lire la problématisation de cette posture dans le numéro 393 des cahiers pédagogiques). Il me semble que quatre notions peuvent permettre de poser des repères : recherche, veille, information, communication. Or ces quatre notions, dès lors qu’on les analyse en termes de compétences à développer tout au long de la vie, sont siouvent considérées comme un « déjà là » et non pas comme un « à construire ». Parce que considérées comme évidentes par tous les enseignants, ces notions ne sont pas environnées d’un statut d’objet d’apprentissage, mais plutôt d’un statut d’inné; ainsi il suffirait de faire des études disciplinaires pour que, spontanément ces quatre notions prennent sens et saveur pour tout un chacun. A l’opposé certains pensent que ces notions prises objet d’enseignement exclusif des contextes de mise en oeuvre et des disciplines pourraient être la bonne réponse à cet oubli.

Ces deux postures oublient un état de fait : Les CDI n’ont pas acquis le droit de cité qu’ils méritaient au cours de leur 50 premières années, en témoignent les débats actuels sur leurs contours. On peut le déplorer, ou pas, mais il faut le constater. Et ensuite il faut construire à partir de là. Tout d’abord il y a encore quelques belles années pour écrire quelques belles pages. Non pas qu’il n’y ait pas extrême urgence à agir, mais il y a encore des résistances du système éducatif qui vont perdurer suffisamment longtemps pour permettre de réfléchir. L’urgence ne vient pas des institutions, elle vient des jeunes eux-mêmes. La vitesse à laquelle s’est propagé l’usage des TIC au cours des 8 à 10 dernières années (et non pas avant contrairement à certaines analyses sur les Digitales natives) laisse présager des besoins urgents des jeunes dans l’accompagnement spécialisé vers les quatre notions évoquées plus haut.

C’est autour de la figure de l’accompagnement, que j’appelle aussi accompagnement structurant que se situe,selon moi, le point nodal de l’avenir de la place de la fonction d’enseignant documentaliste au sein du monde scolaire.
– Rechercher de l’information deviendra de plus en plus difficile dans un univers aussi pluriel que celui qui émerge du web 2.0 et de ses pratiques les moins structurées  (réseaux sociaux).
– Mener de la veille deviendra aussi un problème essentiel et les outils pour y parvenir ne seront pas que techniques. RSS ou pas, DSI ou pas, il faut savoir sur quoi veiller et évaluer ce sur quoi l’on veille, et cela nécessite des compétences complexes que les spécialistes de l’intelligence économique par exemple, tentent de cerner. Informer ne se réduit pas à produire du texte.
– Dans un monde aussi variable que celui du web actuel il est extrêmement difficile d’informer de manière pertinente; le buzz et les bruits de toutes sortes montrent à l’envie que la production d’information ne se résume pas à quelques twitt qui souvent n’apportent rien en terme d’information et parfois, voire souvent sature l’espace informationnel au lieu de le structurer. Evoquons avec distance ces personnes qui semblent passer leur vie devant leur écran, twittant et facebookant (boucan ?) à toute heure du jour et de la nuit, ayant même parfois connecté en permanence leur vie sur le web, un peu comme cet ancien film appelé « la mort en direct » qu’il me semble on pourrait bien vivre prochainement…
– Quant à communiquer, quel sens cela va prendre dans un univers protéiforme et insaisissables.

Certes les jeunes nous ont déjà donné de belles leçons de savoir vivre en civilisant certains espaces par des pratiques qui leur convenaient. Mais est-ce suffisant, en particulier pour les plus démunis de toutes natures. Au delà des comportements médicalement situés, il y a surtout à maintenir un environnement réfléxif suffisant, nécessaire et même indispensable. autour des jeunes. Seuls les adultes, parce que le temps (et donc l’expérience) les y autorise, peuvent en permettre l’accès aux jeunes. La soif de la vie crée des cécités que la richesse de l’expérience permet de relativiser. Parfois, cependant, les adultes veulent tellement relativiser qu’ils refroisdissent même les jeunes qui alors les exotisent à leur tour. C’est cela qu’il convient d’éviter. Dans le monde scolaire, les enseignants documentalistes, pour peu qu’ils acceptent de faire évoluer les postures que l’espace temps leur impose, mais aussi la propre histoire de chacun, sont au coeur de ce savoir faire réflexif qui me semble-t-il doit être particulièrement travaillé dès à présent. Sortir du contemplatif pour passer vers le réfléxif, un bel enjeu à venir….

A débattre bien sur

BD

Print Friendly, PDF & Email

(3 commentaires)

1 ping

    • Noël Uguen on 29 novembre 2009 at 12 h 13 min
    • Répondre

    Bonjour et merci pour cette réflexion qui « problématise » l’évolution du métier d’enseignant-documentaliste.
    Je suis d’accord avec cette proposition de penser la formation à la culture de l’information comme un « accompagnement structurant des élèves » : les former par exemple aux enjeux et stratégies de la veille informationnelle me paraît fondamental comme tu le soulignes. C’est d’ailleurs dans ce sens que j’expérimente le potentiel du web 2 avec les élèves.

    Cette entrée par les usages a le mérite de prendre en compte les pratiques numériques des élèves, de les rendre plus conscientes et plus « informées » par une recherche d’arguments au service d’une problématique, plus efficientes alors quant au choix des outils et aux possibilités de personnaliser les interfaces du web 2.
    Il me semble aussi que les propositions que tu esquisses rejoignent l’analyse de Pascal Duplessis dans un billet de son blog sur « l’entrée par les usages » : je cite un extrait de la conclusion : « L’entrée par les usages ne donne pas la priorité aux seuls outils, mais cherche à trouver une articulation équilibrée entre le besoin d’informations relatives à un domaine donné de connaissances et le besoin de savoirs formels relatifs à la culture de l’information. »

    Noël Uguen
    enseignant-documentaliste, Le Likes, Quimper

  1. Curieux cette dénomination :
    « enseignant-documentaliste »
    je croyais que la dénomination était : professeur documentaliste.

    Mais pour le fond il y a eu passage du « service » au « centre », il y aura passage au  » de réseau de ressources » sans doute.

    Bernard Desclaux, formateur

    1. Effectivement on parle souvent de professeur documentaliste (d’ailleurs c’est la dénomination officielle reprise dans le projet de circulaire de mission).
      Cependant une recherche sur un moteur de recherche révèle que les deux expressions sont employées, mêmes dans des sites d’IUFM.
      L’usage que je fais personnellement des deux termes est variable. Cependant je pense que l’usage du terme enseignant est intéressant car il permet d’aborder la question du lien avec les autres enseignants (ou professeurs) sur le même registre de langue. L’un des problèmes identitaires du corps professionnel des « documentaliste » est bien d’être identifiés comme étant à égalité avec l’ensemble des enseignants, d’où des polémiques possibles sur leur dénomination mais aussi sur leur activité et en particulier celle-ci : faut-il enseigner (en classe) pour être enseignant ?

      BD

  1. […] gérer seulement des collections physiques, mais également l’accès à des ressources virtuelles.ENT, documentation, enseignants documentalistes « Veille et Analyse TICEtags: enseignant, […]

Répondre à Bernard Desclaux Annuler la réponse.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :