L'oubli et l'écrit

Sachant qu’il se produit plus de 60 000 titres de livre par an dont 57 000 sont commercialisés  en France
Sachant qu’il y a 594 600 références de titres disponibles (en 2007)
Sachant que 75% des adultes lisent au moins un livre par an
(source livre en fête, centre national du livre)
Sachant que, si l’on se base sur la lecture moyenne de 4 livres par an, ce qui est assez généreux, et par personne en age de lire (entre 5 et 80 ans), une personne lit à peu près 300 livres dans sa vie

Si l’on ajoute à cela les journaux, revues papier…..
Si l’on ajoute à cela les contenus écrits numériques de toutes sortes….

On peut se demander de ce qu’il advient de ce qui n’est pas lu, sous quelque forme que ce soit
On peut se demander à quelle part de savoir chacun accède au cours de savie
On peut se demander combien d’écrits sont inutilisés
On peut se demander combien d’écrits sont inutiles
….

L’écriture constitue un outil de l’externalisation de la mémoire humaine. le problème, c’est qu’une fois externalisée, il faut pouvoir y accéder en tant que de besoin. Or la quantité produite, la quantité accessible, et la quantité qu’un individu peut absorber sont trois données qui posent problème et qui au delà des querelles de domination mondiale, doivent aussi être posées pour comprendre l’enjeu qui se cache derrière l’évolution d’Internet et plus largement sur le devenir du savoir dans nos sociétés.

Comme on le constate la quantité d’écrit produit sous forme papier, avant la numérisation et depuis la numérisation est colossale. Il m’est arrivé récemment de ne pouvoir acquérir un livre (récent et réédité) car il était épuisé et non disponible sous sa forme numérique au moment où j’en avais besoin. Certes j’aurai pu l’emprunter, mais c’est un livre dont j’ai souvent besoin et que je souhaite pouvoir annoter (car pour moi annoter un livre c’est le rendre plus disponible pour mon usage et aussi participer à son évolution). Je crois comprendre que la forme matérielle (le livre) est inadaptée à sa diffusion. Jusqu’à présent cela n’a pas trop posé de problème, on accepte bon grè mal grè cette limitation technique et on fait avec. Mais avec le numérique, combien de temps acceptera-t-on de ne pouvoir accéder à des ouvrages aisément manipulables et durablement accessibles – à portée de main – sous prétexte que sur fond de technique, les lois de la rentabilité et les lois sur le droit d’auteur en interdisent l’accès constant. Il est étonnant de constater que les lois sur le droit d’auteur peuvent ainsi empêcher la diffusion d’un contenu alors que c’est l’inverse qui est recherché dans la publication d’un écrit.

Ainsi la forme physique du livre le condamne à l’oubli, à l’enfouissement, parfois à l’inutilisabilité… L’arrivée du numérique a fait exploser la quantité d’écrit (produit, disponible lu). Est-il possible d’empêcher la numérisation des ces livres et écrits enfouis ? Oui si l’on considère plusieurs aspects.

  • Le premier est le coût de la numérisation. Ce coût n’est vrai qu’avant le développement massif de l’édition assistée par ordinateur. Mais il suffit d’entendre les débats sur la numérisation en ce moment pour comprendre le problème
  • Le second est technique. La quantité d’écrit papier existant va demander du temps (6 ans pour 500 000 ouvrages à Lyon par exemple) et des outils de numérisation. Il n’est pas certain qu’au cours du processus il n’y ait pas des oublis, des sélections, des accidents…
  • Le troisième est humain. Celui qui effectue la numérisation a-t-il des droits sur celui qui a produit la source numérisée. La question des droits d’auteurs (les partisans du libre ou encore Lawrence Lessig l’ont montré) est un frein important à la diffusion des savoirs, s’il induit qu’il est peut-être impossible d’accéder à cette ressource…et ce encore plus si l’on en n’a pas les moyens matériels…

Nous nous retrouvons devant un paradoxe : démocratiser l’accès au savoir tout en limitant cet accès. Démocratiser, mais pas trop semble être un leitmotiv sous jacent à l’argumentaire de nombreux opposants à la numérisation. Intervient alors la notion de patrimoine (étymologiquement héritage du père) qui a acquis au fil des années et de l’évolution du droit de la famille une puissance redoutable. Quand on connait l’importance de l’héritage dans certaines sociétés par rapport à d’autres, on peut se poser la question de savoir si le terme doit être restreint à la filiation directe ou plus généralement au groupe sociale d’appartenance (bien commun). Or pour ce qui est du savoir, à l’opposé d’un édifice ou d’un bien matériel, la non matérialité initiale a été transformée en matérialité du fait du support. Ainsi il y a fusion entre le support et son contenu ceci impliquant que c’est le support qui dicte sa loi au contenu…. On le sait depuis longtemps, il n’y a pas plus antidémocratique que le livre…. et les statistiques récentes le confirment et l’effort des bibliothèques de prêts ne doit pas être négligé, même s’il reste relatif (cf les études sur les non lecteurs des bibliothèques, BBF/Enssib).

Ce qui affole avec le numérique c’est justement qu’il ouvre une boite dans laquelle seuls des privilégiés, professionnels ou non, avaient accès. Le récent billet d’un journaliste sur la mise en ligne sur Internet d’une vidéo d’un ministre tenant des propos pour le moins sujets à débats illustre cela. Ce journaliste fustige l’Internet qui fonctionnerait sans la fameuse vérification des sources dont tant de journalistes se prévalent pour justifier leur statut. Or la vidéo à laquelle il fait allusion est diffusée justement sur le site d’un journal dit « de référence », le logo figurant sur la vidéo elle-même. Voici un exemple de l’idée qui veut que l’information source ne peut être diffusée en dehors des circuits « autorisés » (rappelons nous Coluche qui se demandait jadis qui étaient les autorisateurs !!!). Or ce qui est en train de se passer, Coluche l’avait bien vu  au moins pour un aspect, c’est le contournement des autorités au risque d’avoir une autre vérité. Autrement dit cela révèle une crise de confiance. Si l’on considère de récentes élections, en Iran au PS ou encore au Gabon, la contestation systématique des résultats vient bien du double système : tricherie possible, informations invérifiées, voirs invérifiables.

Du fait à la trace, de la trace à la diffusion, de la diffusion à la réception, il y a une chaîne qui oublie un maillon essentiel qui est au deux bouts : l’humain, celui qui fait et celui qui accède aux traces et qui éventuellement les transforme. Autrement dit, il semble bien que les intermédiaires ont le pouvoir entre les deux extrêmes :Ils choisissent les faits, les trient, les hiérarchises, les réécrivent et ensuite tentent de les imposer… Le phénomène numérique veut modifier le statut et le rôle de ces intermédiaires. De manière utopique et naïve, se débarrasser des intermédiaires en les remplaçants pas des technologies, c’est redonner au lecteur le droit d’auteur sur le fait. Mais la technologie n’est pas transparente et les lecteurs ne sont pas égaux devant les faits, leur éducation, prise  au sens large, mais aussi l’inné, sont différents et les différences ont des conséquences significatives sur les faits et l’accès aux faits pour chacun. C’est pourquoi tous ces intermédiaires doivent redéfinir leur place dans un tel système.

Dans un tel contexte on peut conclure que le « livre » et plus largement l’écrit sont en train de vivre une révolution dont chacun des écrits actuels, multiples et variés (revue Books juin 2009, le Monde du 12 septembre à propos de google) est le témoin. C’est pourquoi il est intéressant de lire ces écrits avec un double regard : d’abord en les situant dans leur dimension quantitative réelle (quelle preuve sont apportées dans ces écrits), ensuite en tentant de déceler la lecture idéologique de ces propos au travers des arguments employés (ordonnancement des arguments, domaines de ceux-ci, valeurs…) et enfin en tentant de dépasser l’instant de ces propos pour resituer les questions posées dans leur évolution et leur historicité.

En mettant en avant les chiffres du livre on s’aperçoit qu’il y a plus de livres oubliés, ignorés que de livres lus (même les plus gros lecteurs qui revendiquent plus de 50 livres par an en lisent difficilement plus de 4000 au cours de leurs vie). En mettant en avant certains chroniques journalistiques (mais on pourrait aussi le faire pour d’autres professions dont l’enseignement) on s’aperçoit qu’il y a derrière ces propos une dimension identitaire forte qui révèle la fragilité des intermédiaires dans une société de l’information. En regardant les débats sur les nouvelles formes de lectures et les nécessités nouvelles induites par la numérisation (cf les propos de Milad Doueihi) on se trouve devant un espace immense pour lequel la peur de l’inconnu ne peut servir de guide pour l’action ou la réaction. Il s’agit, à l’intérieur d’un cadre anthropologique explicite, de tenter de penser, non seulement les usages, mais aussi l’éducation qu’ils impliquent.

L’urgence de la réflexion porte, entre autres, sur le rapport à la mémoire (interne et externe) et sur les processus d’élaboration des savoirs que ces nouvelles formes d’accès au savoir imposent…. ou proposent…

Bien que ce propos soit un peu embrouillé, il y a à débattre….

BD

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(2 commentaires)

  1. je trouve cet article tres interresant. je reviendrai suremenent sur ce site. bon courage

  2. « L’écriture constitue un outil de l’externalisation de la mémoire humaine ». Je n’ai pas vu l’externalisation sous cet angle mais c’est vrai. Avec le livre, il est plus facile de lire que dans le numérique. Enfin, c’est mon avis. L’internet est à la mode, l’écrit suit cette évolution.

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