Externalisation, internalisation….

L’idée reprise et expliquée par Michel Serres à propos de l’ordinateur est celle de l’externalisation. Pierre Levy, à propos des technologies de l’intelligence évoquait aussi ce phénomène, mais d’un autre point de vue. Cette idée d’externalisation, dont le premier objet est celui de la mémoire, concerne aussi l’écrit et le livre qui sont des exemples simples d’externalisation. En externalisant la mémoire on a libéré le cerveau de tâches qui orientaient son fonctionnement vers d’autres. L’arrivée de la calculatrice dans les classes a été un autre exemple d’externalisation, mais cette fois-ci d’opérations mentales, en particulier des plus répétitives, pour lesquelles le cerveau est assez peu performant, comparé aux machines qu’il a permis de fabriquer (c’est probablement l’un des génies du cerveau humain que de réaliser ce genre de « produits »). Avec les ordinateurs portables et de plus en plus « les terminaux mobiles TIC » que sont les « smartphones » et autres téléphones portables enrichis de fonction informatiques de plus en plus nombreuses, cette externalisation se poursuit. Ainsi, et nous avons déjà eu l’occasion de l’évoquer, c’est désormais sur le plan psychologique et psychosociologique que se joue cette externalisation : comment vais-je pouvoir gérer l’absence de l’autre sans mon téléphone portable ?
Récemment au cours d’une randonnée en montagne, un accident sans trop de gravité heureusement (glissade sur la neige arrêt dans les rochers, donc quelques égratignures dont une au crâne) a permis à la conjointe de l’accidenté de s’interroger sur la précarité de sa situation du fait que son « portable ne passait pas ». Au diner le soir au refuge, elle se demandait si c’était normal qu’il y ait encore des zones non couvertes dans les massifs montagneux. Autrement dit la multiplication de fonctions externes pose la question des fonctions internes. Comme le disait Michel Serres en conclusion de son propos aux 50 ans de l’INRIA, nous sommes condamnés à « être intelligent ». Et pourtant cette injonction n’est pas sans poser de problème. Car si l’on a externalisé certaines fonctionnalités du cerveau, on n’a pas encore suffisamment réfléchi à l’urgence de s’interroger sur l’interne du cerveau. Certains désormais externalisent leurs propres erreurs de fonctionnement mental en disant que c’est la faute de l’autre, de la machine ou du système…

A quel point nous amène cette première analyse ? A celui d’une urgence : l’externalisation présente le risque de la déresponsabilisation. Or la responsabilisation c’est l’acceptation de l’interne et de son fonctionnement. Un exemple récent pemret d’illustrer cette question. L’association E-enfance qui lutte pour protéger les enfants des méfaits des TIC sur les enfants vient de présenter son inquiétude à propos du développement d’une pratique de circulation d’images et de vidéos entre les jeunes. Jusque là rien de nouveau. Mais c’est le contenu de ces photos et de ces vidéos qui pose problème : ce sont des documents qui relatent des frasques sexuelles des jeunes qui les font circuler. Criant à la nécessité de faire quelque chose cette association, à l’instar de quelques propos ministériels met en garde et souhaite bien évidemment qu’il y ait des actions concrètes pour faire cesser cela. Le problème ici mérite pourtant réflexion. A force de regarder les dysfonctionnements on finit par croire qu’ils sont les fonctionnements normaux. Ce n’est pas pour autant qu’il faut ignorer ces problèmes réels, mais il faut les situer à la bonne place. Le souhait de ces informateurs est de rendre les parents vigilants. En effet nombre d’enquêtes démontrent la très faible conscience qu’ont les parents de ce que les enfants font de leurs ordinateurs. Pour faire lien, en externalisant la fonction de garde enfant à des technologies, les parents oublient que ces outils embarquent de nombreuses possibilités qu’ils ignorent…

Malheureusement, les campagnes de toutes natures contre les dérives violentes et sexuelles ne sont que de peu d’effet quand on regarde la vie quotidienne. Sans parler de la violence extrême ou de la pornographie, il faut ici parler de l’évolution de la place de la sexualité et de la violence dans le discours quotidien de personnes qui habitent dans des sociétés dont le moteur principal est la réussite économique et la concurrence. Si jadis le minitel rose fit parler de lui, la pornographie sur Internet (comme dans le kiosques à journaux, ne l’oublions jamais) est aujourd’hui et pour les mêmes raisons florissante : c’est un marché. Dans une société ou la concurrence et la compétition sont des valeurs premières par rapport à la solidarité et l’entraide, par exemple, il n’est pas étonnant que ces questions se posent. La seule réponse que ce type de société peut proposer c’est la dénonciation et la répression (tant que cela ne touche pas à des intérêts supérieurs…).

En réalité le problème vient aussi de la difficulté de plus en plus grande à l’internalisation. Jadis, Sigmund Freud nous avait alerté sur l’importance de la constitution du sur-moi pour rendre possible une socialisation. En expliquant que cette instance se constitue sur la base de l’intériorisation des règles Freud nous rappelait simplement que ce travail est indispensable et est de la resposabilité des éducateurs, parents au premier rang. Autrement dit, sexe et violence, par exemple, ne peuvent se développer de telle ou telle manière que si le sur-moi les intègre ou pas et selon quelles dispositions. Jacques Lacan, un peu plus tard nous avait lui alerté sur le « Nom du Père » (majuscules obligatoires…), autrement dit sur la question de la représentation imaginaire de » l’autorité dans le sur-moi. Une mauvaise vulgarisation de ces travaux (en particulier aux USA) n’a pas permis de percevoir la pertinence et la force de ces propos, caché par l’idée du danger de traumatiser les enfants qu’ont mis en évidence ces soignants en charge de cas très difficiles (cf les travaux de Maud Mannoni, ou de Bruno Bettelheim, par exemple).

Si l’ordinateur (et l’ensemble des outils qu’il symbolise, téléphonie et internet compris) externalise la mémoire, mais aussi d’autres fonctions, dont certaines touchent à l’intime, alors il est urgent de réfléchir à cette fameuse « intelligence » à laquelle nous invite Michel Serres. Pour moi, l’un des premiers objets est la fonction éducative (pas instructive). Doit-on externaliser le contrôle de l’activité de nos enfants sur Internet ? Doit on externaliser la gestion de la relation affective avec nos enfants ? Plus l’ordinateur externalise, plus il faut humaniser la relation, c’est à dire situer la place respective de la machine et de l’humain. Pour ce faire, il faut « peupler le cerveau » et non pas le remplir seulement de contenus et de procédures (auquel cas la machine s’y substituera facilement et rapidement). Or cette tâche est la plus difficile et la plus importante qui revient à nous adultes, particulièrement en ce moment. En effet, surtout dans les sociétés occidentalisées, l’usage de ces machines étant devenu « ordinaire », il est urgent de penser à ce que l’on va faire du « cerveau rendu disponible ». Malheureusement, le premier réflexe est de le rendre disponible à la publicité selon nos élites médiatiques. Le deuxième réflexe est de punir (avec violence si nécessaire). J’ai été très impressionné par le récit de ces américains qui assistent à des conférences du président américain, une arme chargée de balles réelles à l’épaule !!!

Peupler le cerveau ce n’est pas être angélique ! c’est réfléchir au devoir d’éducateur qui concerne d’abord la grande majorité d’entre nous. Les cas présentés et mis en avant sont très minoritaires par rapport à l’ensemble des familles. Or ce sont toutes ces familles qu’il ne faut pas oublier en les laissant rêver à un monde de « sécurité externalisée », et de plus garanti par l’état (si possible).En faisant croire que l’on peut tout externaliser, on oublie que le premier devoir éducatif est d’interioriser et d’internaliser les fonctions essentielles de la vie en société. Selon les choix de ces fonctions (et ce qui va avec) les résultats ne seront pas les mêmes. Le rapport à la sexualité, à l’argent, à la violence font partie des ces éléments essentiels qui doivent peupler le cerveau, laissé libre mais trop vite rempli de ce qu’est le monde extérieur, avec ses forces et ses faiblesses (la vraie vie…), sans voir la nécessité de construire avec ce cerveau le monde qui sera habité de ces technologies externalisantes.

Il ne s’agit pas ici de morale, mais bien d’exigence de réflexion, voire d’action.

A débattre

BD

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(3 commentaires)

  1. Merci pour cet article passionnant qui m’incite à la réflexion et à l’internalisation.
    Je l’externalise sur FB et Twitter. 😉

    @SabineWe (sur Twitter)

  2. C’est vraiment une toute autre forme de l’externalisation ce que vous avez évoqué dans votre article. On ne peut faire de l’externalisation sur l’éducation, elle doit rester humaine. La technologie peut aider à l’éducation mais pose également des problèmes car les informations sont brutes et devraient être triées, mais comment ? C’est difficile !

  3. Un très bon article, je vous remercie pour tous ces détails.

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