gratuit ou payant : reproduire, rémunérer, protéger…

Plusieurs faits récents peuvent nous amener à réfléchir à la question qui est sous-jacente aux débats sur les lois Hadopi et autres :
– La prise de position de Jacques Attali, contraire à celle de Denis Olivennes, et proche de celle de Laurent Petitgirard (voir Libération et son article : http://www.ecrans.fr/Jacques-Attali-On-a-une-guerre-de,7753.html consulté ce 18 aout 2009) a propos de la licence globale
– L’annonce faite ce 18 aout du choix fait par la BnF de se tourner vers google pour la numérisation de ses contenus après avoir longtemps lutté contre (ceci dit les termes des échanges ne sont pas encore précisés, il vaut mieux aller voir la nature du contrat de la BM de Lyon pour comprendre les arcanes de ce genre de marché)

Une analyse de la situation mérite d’être faite pour clarifier les termes du débat.
– En premier lieu il faut observer que le « fait numérique » est en train de produire le même effet industriel que l’abandon du charbon et de l’industrie sidérurgique en France. La réalité est que ce n’est pas le contenu qui disparaît, mais le moyen de la produire et de le distribuer qui change. Dans le cas du livre, de l’audio et de la vidéo, cela est facilement observable sur la toile. La création des industries intermédiaires n’a pu se faire que parce que la technologie l’imposait alors. Dès lors que cette technologie change, il est logique que les intermédiaires changent au moins de façon de faire, voire même disparaissent. Ainsi les débats sur la presse (cf le courrier International ou la revue Books de juillet 2009) sur le livre et autres mettent-ils en évidence une évolution rapide des industries liées aux supports. D’ailleurs l’argument selon lequel il faudrait faire payer les nouveaux supports pour le anciens ne tiendra pas longtemps… pourquoi un FAI paierait-il pour une autre industrie, qu’il concurrence. Mais l’argument le plus souvent employé est celui de la protection des auteurs et de leurs droits, avant même d’expliquer tout simplement que des magasins comme la FNAC, les disquaires, les libraires sont voués à disparaître ainsi que toute la logistique en amont, éditeurs compris, compte tenu des nouveaux supports.

– En second lieu, il faut rappeler que la gratuité est un leurre. En effet, et nous en avons souvent débattu autour de ce blog et de son ancètre la liste de diffusion éponyme, tout produit, fut-il de l’esprit représente un coût. Parfois il s’agit simplement du coût du temps, mais dans la plupart des cas, à ce temps s’ajoute de la réflexion, des savoirs, etc… bref une logistique intellectuelle qui peut être très lourde pour ceux qui la proposent. Autrement dit, une information arrivée à un destinataire a toujours un coût et que la gratuité ou tout au moins la lecture de son accès comme tel, est du au fait que « l’acte de paiement » n’est pas simultané à celui de la consommation du bien et que de surcroit, avec l’information, le paiement n’aliène pas l’auteur de son bien, et qu’il peut le vendre à d’autres (allez sur l’Apple store d’Apple et vous comprendrez). La dématérialisation du bien et sa mise à disposition sans un acte simultané de paiement crée l’illusion de la gratuité. En fait le coût de chaque information, même illégale est supportée par le collectif. Ainsi le chômeur qui passe des journées à tromper son ennui en se mettant à diffuser l’information (légale ou non) sur le web fait bien supporter le coût de sa situation au collectif mais pas au consommateur de son information. Autrement dit ce sont les cotisations du travailleur qui permettent au chômeur ce qu’il peut faire et qu’il arrêtera de faire dès lors qu’il aura retrouvé un travail qui l’absorbera et donc comptera son temps d’une autre manière. Quand on dit que c’est la publicité qui rend gratuit le contenu, là encore, c’est le collectif qui paye. Ce n’est plus le collectif travailleur, mais le collectif consommateur, mais au bout du compte c’est bien le même mécanisme sous-jacent. Quand il s’agit d’informations publiques divulguées par l’état, alors ce sont les impots, pour ceux qui en payent, qui servent à couvrir le coût. Rien n’est gratuit, mais comme pour le bilan énergétique d’un bien, il faut prendre tous les paramètres en compte.

– En troisième lieu il faut revenir à la question de la vie des « auteurs » et donc de travailler sur le paiement par le « consommateur ». De fait l’auteur (pris de manière générique, en recouvrant l’ensemble des supports et des métiers qui entourent les auteurs) produit un bien et cela a un coût pour lui. Il doit bien vivre d’une manière ou d’une autre. Ainsi s’il met gratuitement son bien à disposition, alors c’est le collectif qui paye, ce collectif qui lui assure la base de vie dont il a besoin. Le monde enseignant a, sur ce sujet, une absence de compréhension du phénomène qui est le plus souvent étonnant. En tant que président du Café Pédagogique, je ne peux que constater la faiblesse des contributions volontaires des abonnés (même si cela s’améliore). Depuis 2001, année de création du Café, nous nous satisfaisons du succès rencontré, mais nous déplorons l’absence de retour financier direct de la part des usagers. Autrement dit nous faisons porter sur le collectif le coût de Café : untel utilise son temps libre de prof, l’autre sa retraite, l’autre ses nuits etc… Autrement dit chacun se débrouille pour éviter le lien direct entre le travail et le paiement, tant que la situation perdure. En d’autres termes le problème de fond est le lien entre l’auteur et le consommateur (je l’appelle à dessein comme cela, pour bien indiquer que la plupart d’entre nous sommes noyés dans ce cadre paradigmatique libéral – de droite ou de gauche). La culture du consommateur, basée sur des biens matériels tangibles l’a progressivement amené à considérer que sans objet physique il n’y a pas de coût. Dès lors que l’immatériel remplace le matériel, nous sommes dans une révolution culturelle profonde par rapport à l’acte de consommation. Autrement dit, plutôt que d’ériger des lois pour freiner l’érosion, il est temps de travailler à la prise de conscience et à la responsabilisation du consommateur d’immatériel : quel est le juste prix qu’il convient de payer pour un « bien » ?

Autrement dit et de manière paradoxale : quel doit être le coût de la gratuité ? Le choix de payer pour tel ou tel bien s’appuie sur plusieurs points : le premier est le besoin (cf le marché noir pendant les périodes de guerre); le second est le bien auquel on veut accéder et la matérialité de celui-ci reste pour l’instant une norme pour tous les biens… le troisième est la compréhension de la relation « transactionnelle » fondamentale entre l’auteur et l’acheteur. L’Apple store constitue pour cela un modèle intéressant à observer dans son devenir mais aussi dans son modèle actuel. Il tente de réconcilier les deux approches, d’une manière très pédagogique. D’ailleurs nombre d’auteurs ne s’y sont pas trompés: il proposent deux versions dont l’une permet de mesurer la pertinence, l’autre la réponse au besoin.

Il est nécessaire que dans l’ensemble des milieux qui produisent des biens devenus immatériels, un travail d’explication, un travail pédagogique s’engage pour permettre à chaque consommateur d’identifier non seulement le coût, mais aussi, et c’est plus important actuellement, la manière dont il est supporté (par qui, quand comment). L’éducation du nouveau consommateur est la seule clé possible pour éviter des textes aussi inapplicables que la loi hadopi. Mais aussi l’éducation de l’auteur, et des éventuels intermédiaires. N’oublions pas que la plupart des tensions dans le monde agricole sont liées à ces intermédiaires et à leur rôle obscur (il y a parfois collusion entre eux… producteurs et intermédiaires…). Les propos d’un certain nombre de défenseur de la loi Hadopi, a l’instar de la loi sur le livre jadis édictée sous Jack Lang, consistent en l’idée principale d’éviter des restructurations trop brutales sans que les modèles alternatifs ne soient en place. Il y aura des restructurations, c’est inévitable (dans notre système libéral) dans ce domaine comme jadis dans d’autres (textile, sidérurgie), c’est regrettable essentiellement parce qu’il y a des dégats humains et qu’ils touchent en premier les plus faibles et les plus démunis. Alors s’il y a une loi à faire passer, c’est d’abord celle qui permet d’atténuer ces dégats humains pour permettre à chacun de retrouver sa dignité.

Pour terminer je voudrais citer Félix Leclerc et sa chanson « 100 000 façons de tuer un homme » qu’il conclut, après dresser un inventaire à la Prévert :

« Non vraiment je reviens aux sentiments premiers
l’infaillible façon de tuer un homme
C’est de le payer pour être chômeur
Et puis c’est gai dans une ville ça fait des morts qui marchent. »

A débattre

BD

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(5 commentaires)

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    • Thierry on 9 octobre 2009 at 23 h 28 min
    • Répondre

    Savoir « qui » paye la gratuité, c’est important. Sur Internet, c’est en général l’utilisateur (appelons le consommateur), car si je surfe sur Google, Google ponctionne une partie de la surconsommation générée par mon surf, cette part lui étant versée par l’annonceur sur lequel j’ai cliqué. Dans la vie de tous les jours, c’est effectivement souvent « le collectif » (exemple: les panneaux publicitaires en échange desquels Decaux fournit à Paris le Vélib influencent TOUS les Parisiens, pas juste les cyclistes et Decaux prélève chez les annonceurs sa part de la consommation qu’il crée chez tous, pas juste chez ses usagers).

    Poser le consommateur comme entité n’est pas forcément une démarche libérale. Pour des raisons historiques, Marx a distingué travailleur et actionnaire – il a oublié le consommateur. Mais l’histoire de la mondialisation – et celle de l’Internet qui débute, c’est celle de la prise de pouvoir du consommateur au nom duquel toutes les réformes importantes des 20 ou 30 dernières années se font (fin des monopoles, travail le dimanche, privatisations, et même dans une certaine mesure le travail des femmes) sont des réformes faites au nom du consommateur dont les intérêts sont, au final, opposés à ceux du travailleur, mais – et c’est là pour moi le leurre, il n’en a pas forcément conscience. (En allant acheter une télé asiatique à bas prix en hypermarché, l’ouvrier n’a pas conscience qu’il est partie prenante d’un phénomène qui se traduit, au final, par la perte de son emploi sous forme de délocalisation, par exemple).

    Bref, le travailleur a maintenant 2 ennemis: l’actionnaire (un ennemi le plus souvent externe) et le consommateur (un ennemi toujours interne, dont il ne pourra jamais se débarrasser, ce qui élimine d’emblée toute solution du type « dictature du prolétariat »).

    Au final, ce n’est pas la Religion « opium du peuple » qu’il faut craindre, mais plutôt la publicité « opium du consommateur » et son corollaire, la transformation du citoyen responsable en consommateur « oppresseur ».

    1. Si je comprends bien, le consommateur s’oppose au travailleur, dès lors qu’il cherche à payer moins cher un produit. Mais entre les deux, il y a un écran, l’actionnaire (ou le profiteur quel qu’il soit) qui impose au travailleur la logique de consommation en lui faisant croire que le prix de vente est honnêtement calculé pour que tout le monde soit normalement rémunéré. En réalité il ajoute dans le prix de vente sa marge de profit (ou de malhonnêteté sociale) en la faisant passer pour normale aux yeux de tous. En appuyant sur l’actionnariat populaire et salarié, l’état rend le travailleur esclave du consommateur, il n’a plus qu’à récolter les voix… aux élections qui suivent… BD

    • Thierry on 9 octobre 2009 at 23 h 46 min
    • Répondre

    (Pour finir,) toutes les tentatives de législation autour du thème de la gratuité obligatoire (liberté de télécharger, etc…) emmenées par les principaux lobbies de consommateurs, je les vois comme une manifestation criante du pouvoir énorme pris par le « consommateur oppresseur ».

    Dans un état qui reconnaît le droit de propriété, le téléchargement gratuit est, dès le départ, une spoliation de ce droit. La volonté du consommateur d’imposer un prix nul est aberrante – sauf quelques exceptions, le consommateur ne doit avoir qu’une liberté, celle d’acheter ou pas le bien. Il peut négocier, faire pression, etc… mais imposer son prix d’achat est un vol – que le point de vue du consommateur soit majoritaire ne change rien à l’affaire.

    • Thierry on 11 octobre 2009 at 20 h 41 min
    • Répondre

    C’est faire trop d’honneur à l’intelligence de l’actionnaire, à mon avis, que de penser que tout ça est « contrôlé ». On arriverait à une sorte de « théorie du complot » invraisemblable. Il suffit de savoir que dans toute entreprise, le prix n’est pas fixé en fonction du coût d’un produit, mais en fonction de ce que le client est prêt à payer pour lui. La « science » qui détermine ce prix s’appelle le « marketing », son outil c’est la « publicité » (au sens large).

    1. La question est pour moi de mettre en avant le risque de prise de contrôle, mais en tout cas pas de développer la théorie du complot. Ceci dit, les outils existent… L’énoncé de la règle de fixation du prix n’est pas nouvelle, je l’ai entendu en 1900 par un économiste de chez IBM qui, à la Hulpe, nous présentait le modèle économique de progression de sa société.
      Il me semble que dans votre deuxième partie du commentaire, vous semblez oublier le poids du profit économique, qui dépasse largement l’intelligence des actionnaires, petits compris. En effet si les actionnaires étaient intelligents, il réfléchiraient à la réalité du travail de ceux qui leur font gagner de l’argent. Et c’est justement là qu’il faut se méfier : la soif d’argent, de richesse fait perdre de vue de nombreuses réalités et la crise récente a mis en évidence des personnes qui ont joué sur ce profit avec les méthodes les plus odieuses (le dernier a été arrêté hier 18 octobre 2009 aux USA et il est d’origine Indienne je crois). C’est cette soif d’argent et de pouvoir qui a mis le monde sans dessus dessous depuis l’antiquité et sans discontinuer….

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