Quelle place pour l'autodidaxie dans le métier d'enseignant ?

En lisant les contributions des états généraux de la formation (http://www.etatsgeneraux-formationdesenseignants.fr/) et essayant de faire le point sur la question de l’évolution des pratiques de lecture des enseignants, j’ai essayé d’y voir plus clair. A partir de trois ouvrages, celui de G. Felouzis sur l’efficacité des enseignants(Puf 1997), celui de M Huberman sur la vie des enseignants (Delachaux Niestlé 1989) et celui de P. Perrenoud sur enseigner, agir dans l’urgence décider dans l’incertitude (ESF 1996), j’ai essayé, en complément d’autres documents de repérer ce que l’on disait de l’adaptation des enseignants à l’évolution tout au long de leur carrière. On y trouve principalement des apports sur la formation formelle, la réflexivité ou l’apprentissage par la pratique et le lien avec la recherche. Par contre on n’y trouve semble-t-il aucune référence à l’autoformation, l’autodidaxie et encore moins de référence aux médias et aux TIC comme source pour cette formation. Sur le site des états généraux, la place des TIC est assez clairement située dans le cadre d’une acquistion formelle en vue d’une pratique pédagogique et absolument pas pour s’autoformer, développer ses propres compétences.

Si je croise ces observations avec le fait que l’apprendre à apprendre, compétence proposée par l’Europe pour une formation tout au long de la vie, n’a pas été transposée dans le socle commun de connaissance, j’ose en tirer (abusivement peut-être ?) la conclusion que le système éducatif français est encore loin d’accepter l’idée que l’on puisse acquérir des compétences et de connaissance en dehors d’un cadre formelle et surtout d’un cadre académique. Si dans la conception du métier d’enseignant, voire dans le domaine de la recherche sur ce métier il n’est jamais ou très rarement abordé cette approche, sauf dans la construction de savoirs issus de la pratique et de l’analyse de cette pratique, on peut comprendre pourquoi l’idée que l’on puisse apprendre en dehors d’un cadre formel, scolaire de préférence est quelque chose qui n’appartient pas au paradigme de l’instruction dans notre pays et qu’il n’est pas près de le devenir. Et pourtant la lecture de l’ouvrage de M. Huberman évoque des pistes dans ce domaine lorsque il parle des enseignants passionnés par leur travail et qui tout au long de leur carrière cherchent à continuer à progresser, mais il est alors fortement centré sur les pratiques réflexives ou collectives. Si le rapport au savoir savant (à enseigner) est partout évoqué, il l’est le plus souvent sous la forme d’une « somme » acquise principalement en début de carrière et qu’ensuite seule la formation le met à jour. Les acquisitions sur le mode réflexif ou collectif sont dans le champ du pédagogique ou du psychosociologique.

Il semble donc que la part prise par l’environnement médiatique ou de technologie éducative (livre et presse compris) n’appartienne pas à la sphère du formatif. Et c’est probablement là que l’école et plus généralement les conceptions académiques doivent évoluer. En effet, en ne les abordants jamais, ils sont considérés comme neutres, ce qui est loin d’être le cas lorsque l’on est dans les établissements scolaires en échange avec des enseignants. On s’aperçoit rapidement qu’ils accèdent très peu à des informations professionnelles (pédagogiques ou didactiques) avérées mais que la place prise par les médias généralistes est extrêmement importante dans la constitution de leurs savoirs en particulier dans le domaine pédagogique, mais aussi didactique. Autrement dit l’approche rigoureuse et scientifique des savoirs ne serait pas incluse dans les pratiques ordinaires des enseignants, pris dans un carcan administratif et réglementaire, et qui se satisfont apparemment de cet état de fait suffisant pour continuer d’exercer le métier.

On pourrait trouver là une explication à la très lente intégration des TIC dans les pratiques pédagogiques. Si, dans l’organisation du monde scolaire il est possible de continuer selon les mêmes modèles, l’irruption de sources nouvelles ne peut être qu’un trouble. Si dans la pratique personnelle il y a séparation entre l’usage en sphère privée et l’usage en sphère professionnelle, on comprend mieux la très lente intégration. Il me semble que l’on peut faire l’hypothèse que le rejet de « l’information » dans le système scolaire n’est que la conséquence normale de la culture commune de tous les acteurs de ce monde (chercheurs compris). Certains diront qu’ils reproduisent ainsi un système et ne prennent pas de risque. On aura surement souri à la naïveté (utopique) de ce chercheur auteur d’un rapport pour l’OCDE (F Taddei) sur la nécessité de former des autodidactes. Cependant la question qu’il soulève, nous pouvons le constater aujourd’hui est au coeur de l’avenir du système éducatif.

Dans un autre ouvrage intitulé « Apprendre demain, Sciences cognitives et éducation à l’ère numérique » (Hatier 2008) D Andler et B Guerry envisagent aussi de questionner le système éducatif, mais ici sur sa capacité à prendre en compte ce qui se passe réellement chez les élèves et les adultes qui les éduquent et donc aussi sur leur contexte de vie. Ils mettent en évidence que la relation au monde avec les TIC change forcément les modes de rapport au savoir à l’acquision de ceux-ci et que le système éducatif ferait  bien de s’y pencher. Ils ajoutent logiquement que les sciences cognitives pourraient être d’une bien grande utilité… pour les sciences de l’éducation, en insistant en particulier sur l’idée que s’appuyer sur des « preuves » est une bonne chose si l’on veut améliorer l’enseignement (et en particulier des preuves scientifiques…)

Pour terminer cette revue de lectures, je ne résiste pas à l’envie de vous parler de cet ouvrage collectif piloté par G Brougère et A.L. Ulmann et intitulé « Apprendre de la vie quotidienne » (Puf 2009) qui ouvrira bien des pistes de réflexion pour l’évolution de l’éducation et surtout de l’enseignement scolaire. Car il me semble que l’on a à gagner dans ce monde à mieux maîtriser ces flots d’information que l’on peut capter ou produire, mais que le manière dont le monde scolaire s’y prend depuis le début de l’informatique est plutôt le signe d’une résistance formelle… Si la formation des enseignants est capable d’accepter cette part d’autodidaxie que chacun doit construire, on peut penser que, dans les classes, les choses pourront évoluer. Encore faut-il que le monde scolaire de haut en bas, accepte de renoncer à sa toute puissance académique, c’est à dire à donner des espaces d’apprenance à chacun, personnes ou institutions en cessant de surencadrer les pratiques quotidiennes par des textes, des réglementations et des programmes tous plus fournis les uns que les autres…

A débattre bien sûr

BD

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(2 commentaires)

  1. Afin de clarifier ce propos, il est évident qu’il n’est pas question d’opposer autodidaxie et hétérodidaxie. Cependant la formation traditionnelle et l’enseignement ne peuvent rien sans que celui qui apprend ne fasse preuve de dynamique personnelle d’apprentissage. Penser l’autodidaxie comme composante essentielle du métier d’enseignant c’est d’abord ouvrir une porte dans un édifice très rigide, celui de la forme scolaire qui a amené des auteurs Illitch à penser l’idée de déscolariser la société. Sans aller jusque à cette utopie dont on connaissait les dangers, avant l’existence de la scolarisation obligatoire les plus démunis en étaient les principales victimes, il est désormais temps d’ouvrir les possibles, compte tenu de l’environnement informationnel et communicationnel. Il sera alors possible de construire un système d’éducation (et pas seulement d’enseignement) qui articulera les différents moyens de formation, en oubliant jamais qu’apprendre relève du sujet avant de relever du système. (cf la résilience)

    A suivre
    BD

  2. Bonjour Bruno

    je travaille depuis longtemps sur les reseaux apprenants et la dimension qui m’interesse le plus c’est justement les competences d’auto-apprentiisage que l’on y developpe a la fois sur le plan individuel et collectif…

    De façon assez paradoxale, les réseaux apprenants facilitent l’auto-apprentissage non isole pour ses membres…
    Sur le plan du collectif, on peut de façon parallèle évoquer des processus poietiques et parler d’auto-apprentissage a l’échelle du collectif.
    Sur un plan cognitif, couplage et résonance en réseaux en constituent les fondements et les moteurs !

    voir cette modélisation
    http://reseaux-apprenants.blogspot.com/2008/03/modlisation.html

    Pour le conscientiser, il existe un exercice simple a mettre en oeuvre et a accompagner : vivre une expérience créative autour du generateur poietique développée par Olivier Auber et apprendre de ce moment a la fois sur le plan individuel et collectif
    http://perspective-numerique.net/wakka.php?wiki=GenerateurPoietique

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