Ecrire un livre, tenir un blog, un site, animer une liste de discussion

A l’occasion de la fermeture de la liste biblio.fr et des réflexions personnelles et collectives sur les évolutions de l’écrit dans un monde numérique, quelques réflexions sur les liaisons entre ces trois modes d’écrits peuvent nous aider à réfléchir les changements en cours sur la place que peuvent prendre les nouveaux écrits aussi bien dans l’esprit des auteurs que dans celui des lecteurs.

L’émergence de sites Internet, n’a pas (encore ?) réussi à faire disparaître le livre. Le développement des blogs parviendra-t-il à supprimer les sites et/ou les listes de discussion ? A lire Les fondateurs/modérateurs de biblio.fr dans leur message d’annonce de fermeture de la liste (l’une des plus anciennes) on peut penser qu’il y a une évolution en cours qu’il faut prendre en compte. Cette évolution ne porte pas sur les techniques employées, mais sur l’évolution des usages de ces techniques dans certains milieux. En tant qu’animateur d’une liste transformée en blog (avec fil RSS, et tentative de newsletter) et en tant qu’observateur/analyseur de listes de diffusion depuis les années 95, il faut constater à nouveau ce questionnement sur ce que ces supports révèlent de la prise de parole et des échanges qui peuvent s’en suivre).

1 – Ecrire un livre, tenir un site, un blog, est un acte de prise de parole d’abord individuel. De même nombre de créateurs de listes de diffusion ont été à l’origine des « parleurs ». Par contre l’évolution des listes de diffusion a modifié, pour la plupart de celles que j’observe dans le monde enseignant depuis plus de 10 années, le positionnement de leurs créateurs relayés par d’autres intervenants qui, « parleurs » eux aussi les ont considérés parfois comme des prestataire de service, au service de leur parole. Il suffit de tenir les statistiques sur les prises de paroles sur les listes pour se rendre compte de ce phénomène.

2 – Ecrire un livre c’est détenir une autorité, développer un site d’information aussi. Tenir un blog c’est proposer son autorité aux lecteurs. Créer une liste de diffusion  c’est prendre le risque de la perte d’autorité.
De quelle autorité parlons nous ici : de celle que confère le droit de parler en public et de situer la posture possible du lecteur par le choix que l’on fait, en particulier sur le plan technique. L’autorité que confère la publication du livre est un fait qui révèle le poids imaginaire que constitue cet acte. L’autorité que s’arroge celui qui « parle en public » est aussi un fait. Cependant la place que prend le « lecteur » dans cette autorité est un facteur essentiel du devenir de celle-ci. Ainsi dans le cas de la liste biblio.fr, on peut évoquer la « crise de l’autorité » sous jacente à cette décision d’arrêter. Par « crise » il faut entendre contestation voire revendication d’un autre que le concepteur.

3 – Les auteurs de blogs (Emmanuel Davidenkof s’en souvient sûrement) et d’une autre manière les créateurs de listes de diffusion peuvent devenir des cibles ou être instrumentalisés pour servir d’arme en direction d’autres cibles. Un exemple simple est celui du spamming commercial ou politique qui vient polluer les espaces de discussion de plusieurs blogs. Quelle différence entre la pollution commerciale et la pollution politique ou autre ? Sur le plan technique aucune, sur le plan stratégique, les premières sont souvent une instrumentalisation (parfois souhaitée même) de l’auteur, les secondes sont souvent le signe d’attaque ou de soutien, le plus souvent virulent.

4 – Les concepteurs, modérateurs de listes de diffusion, tout comme ceux des forums et autres usenets d’antan on très vite constaté ces « info-pollutions ». Dans les conférences publiques ont retrouve d’ailleurs souvent ces « gens de la salle » prompt à vous agresser ou au moins à « prendre la parole » pour parfois oublier de la rendre. L’évolution constatée par les animateurs de biblio.fr n’est pas nouvelle, mais ils sont le symbole, de par leur décision, des évolutions de cette infopollution. Certes elle n’est pas que politique ou économique, elle est aussi une évolution de la culture de l’écrit d’écran. On en est venu à confondre tous les écrans et l’on se sert d’une liste de diffusion professionnelle pour de bien d’autres choses que ce pour quoi elle a été créée. On observe donc une évolution des comportements qui va bien au delà de ces joutes politiques ou autres. Il y a une perte de discernement du lecteur par rapport à l’auteur. L’autorité de l’auteur se trouve perdue par les nouveaux modes d’usage des supports sur lesquels il s’exprime surtout s’il tente de donner la parole au lecteur.

5 – Le retour d’une autorité possible de l’auteur ne peut se faire par des supports et des modes de gestion de ces supports qui permettent l’envahissement de telles pollution. Le risque pour l’auteur est de ne plus rencontrer son lecteur. Certains on inversé le modèle : En tant qu’auteur, ils s’autorisent des propos qui vont cibler des lecteurs qui n’ont pas la possiblité de prendre autorité sur ce qu’ils disent. Récemment à la radio Stéphane Guyon expliquait ainsi comment Marc Morandini avait utilisé ce procédé à propos d’un supposé malaise qu’il aurait eu. Il a mis le doigt sur une autre dérive de l’autorité d’écriture : l’ignorance du lecteur ciblé.

6 – Face à ces mouvements de lecture écriture, on s’aperçoit que les frontières de la légitimité d’écrire et de lire ont fondues. Elles n’ont pas vraiment disparues mais se sont diluées. Pour leur redonner consistance et pour restaurer l’autorité d’écrire, il est nécessaire de faire un travail de fond (pas très médiatique évidemment) et probablement éducatif sur le sens d’écrire (et non pas seulement sur le sens des écrits comme trop souvent on le fait à l’école).
Les techniques ont donné la parole au lecteur, ce n’est pas pour autant qu’il ne doivent pas réfléchir à l’autorité que confère l’écrit. Les techniques ont sorti l’auteur de son sanctuaire (le livre, le journél et l’édition), ce n’est par pour autant qu’ils doivent diluer leur autorité, voire la transmettre au lecteur. Encore faut-il que chacun de nous réfléchisse à la valeur de la parole, dite ou écrite, dans un monde où, techniquemment elles se valent toutes, au sens de ce qu’est l’auteur et donc de la question de l’anonymat.

Il y a du travail…

A suivre et à débattre

BD

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(1 commentaire)

1 ping

  1. Le sujet du billet est bon et le contenu intéressant, il reste à le développer davantage.

    Bonne continuation

    ciao

    es

  1. […] Écrire un livre, tenir un blog, un site, animer une liste de discussion : http://www.brunodevauchelle.com/blog/?p=363 […]

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