Apprenez à « fermer vos gueules » ! L’ère de la phrase choc, du titre accrocheur…

Apprenez à « fermer vos gueules ». L’ère de la phrase choc, du titre accrocheur…

Médias et réseaux sociaux sont d’accord : un bon article c’est d’abord un bon titre… un bon message sur un réseau social, mais aussi pour les médias traditionnels, c’est d’abord une phrase qui choque. Désormais l’expression violente, agressive semble en train de supplanter l’analyse, le débat, l’approfondissement, l’étayage, la preuve voire même les phrases choc. Titre cours, phrases choc, menaces, sont des conséquences d’un lent délitement des sociétés démocratiques : empêcher la réflexion, pour laisser la place au réflexe (cf. Jacques Ellul https://www.youtube.com/watch?v=01H5-s0bS-I à 14,22 minutes). Pour ce penseur, la société technicienne a généré cela, et si nous n’y prenons pas garde cela pourrait se généraliser. Il prononce ces mots à la fin du XXè siècle et André Vitalis nous rappelle en 2014 combien les travaux de Jacques Ellul sont précurseurs du XXIe siècle (https://www.monde-diplomatique.fr/2014/04/VITALIS/50326).

Ce qui est affligeant, en particulier en ce moment, c’est que médias et réseaux sociaux sont piégés par leur propre modèle : donner la parole à tous serait porteur voir synonyme de démocratie. On se souvient, avec Fred Turner des utopies de la naissance d’Internet. Mais qui prend la parole lorsqu’elle est autorisée ou simplement possible (pas forcément permise par la loi pour autant) ? Dans les médias traditionnels, il faut passer par le filtre de leur propre organisation, sur les réseaux sociaux les filtres sont beaucoup moins présents. Les débats sur la modération en sont l’illustration. D’ailleurs certains pays non démocratiques ont compris l’importance de contrôler la parole des citoyens en bloquant les médias et les réseaux sociaux et parfois bien davantage. Il semble bien que certaines manières de faire dans nos sociétés démocratiques dans l’utilisation des moyens de communication s’orientent progressivement vers une nouvelle forme de domination de certains groupes sur la grande majorité de la population. Il s’agit de neutraliser la parole de l’Autre par des manières de faire qui empêchent l’expression de la majorité que l’on appelle « silencieuse ». La culture des sondages est une illusion qui tente de nous faire croire qu’elle s’exprime… et elle est largement utilisée dans de nombreux discours qui s’appuient sur cette expression :  » les Français pensent que… » ou encore « les Français disent que ». Pour ce faire, on peut avoir parfois l’impression que l’on essaie de nous apprendre à ne plus penser. Une fois le titre lu, je ne vais pas lire l’article jusqu’à la fin : c’est fastidieux, difficile, parfois en nuance par rapport au titre. Dans ses travaux, Pierre Bayard nous ouvre des clefs de compréhension dont la principale est qu’il suffit de se saisir de la surface d’un propos pour en parler, même si on n’a pas été plus loin que le titre. Une sorte de faiblesse humaine semble être de renoncer, dans certains contextes, à aller chercher plus loin que les apparences.

Les SMS, les twitts et autres propose tenus sur les réseaux sociaux sont désormais la surface derrière laquelle il est impossible, dans la plupart des cas, d’accéder à un approfondissement. Trop souvent les propos tenus, écrits… oublient (sciemment ou pas) de faire du lien vers les sources ou les compléments qui pourraient permettre d’aller plus loin dans la réflexion. Nous avons abordé cette question il y a déjà plus de deux années (http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2019/11/08112019Article637087979469257252.aspx) en évoquant la difficulté d’éduquer à l’écrit long et à la lecture longue. Faisant personnellement l’expérience de cette évolution, je m’aperçois que le piège tendu est extrêmement efficace. Difficile de résister à l’immédiat, à l’instantané, à l’actualité, et de prendre le temps d’approfondir. Cela est d’autant plus pesant que l’on voit que le système médiatique global enserre dans ses dispositifs de nombreuses personnes, parfois très qualifiées, très spécialistes, qui sont alors soit prises par l’envie de ces phrases choc, soit dont les propos sont transformés par des phrases choc souvent sorties de leur contexte. Face à cela une grande majorité de la population ne s’exprime pas ou peu ou rarement et surtout en privé afin d’éviter d’être confronté à ce que certains qualifient parfois de meute.

Qui sont tous ces gens silencieux qui n’osent pas s’exprimer dans ce tourbillon de « petites phrases » ? Ils sont d’abord largement majoritaires dans la société. Ils ne se sentent pas légitimes pour tenir une parole publique car ils ont conscience de leur propre compréhension limitée du monde qui les entoure. Le plus souvent ils ne parviennent pas à construire un propos argumenté car à cours d’informations plus approfondies. Mais aussi ils préfèrent une forme de prudence et d’attentisme et parfois, l’histoire l’a montré, un opportunisme. On pourrait poursuivre la liste, mais il nous faut reconnaître le conflit majeur qui émerge : nous sommes de moins en moins en capacité de « faire société » ! Aidés par les écrits cours et « percutants » (métaphore militaire), nous prenons le parti d’accepter la « provocation » (au sens large) comme mode premier d’exposition des idées et plus souvent encore des opinions et des croyances. C’est pourquoi on est parfois étonné de la virulence de certains messages envoyés, parfois même par des proches, comme si, pour se faire entendre, il fallait créer une sorte de déséquilibre chez l’autre, une réaction affective désagréable…

Que signifie donc « faire société » dans un tel contexte ? (Jacques Donzelot Faire société en France, Tous urbains – No 10 – Juin 2015) (Jean-Paul Vabre, Faire société, Empan 2005/4 (no 60), pages 116 à 122). Au-delà d’une analyse qui met en avant le pouvoir d’agir, c’est aussi une interrogation forte à ce qui est appelé médiatiquement « woke » ou encore « cancel culture », que l’on peut renvoyer plus précisément au choix d’une expression choc, voire violente pour imposer ses idées à une majorité silencieuse. Faire société c’est donc dépasser l’agir local pour aller vers l’agir global. Pour le dire autrement c’est accepter la complexité et éviter les simplifications explicatives. Plus largement encore « faire société » c’est un état d’esprit qui relie chaque action individuelle ou local à la nécessité d’une structuration sociétale. Si nous revenons aux fondements de la démocratie et de la république (grecque) on voit bien qu’il y a ce passage par la citoyenneté et que celle-ci ne peut se diluer dans l’individualisme et l’intérêt personnel. Or ce que l’on observe dans ces nouveaux modes d’expression c’est justement le fait que l’on n’aille pas « voir derrière », que l’on n’accepte pas le voir autrement, si ce n’est pour l’invectiver, les combattre ou l’admirer, voire s’y soumettre.

Il est temps que chacun de nous fasse son aggiornamento cognitif et culturel, en se basant sur une autocritique de nos comportements médiatiques si nous voulons sortir de cette tendance lourde qui s’exprime aujourd’hui jusqu’au travers de la manière dont certains professionnels, journalistes entre autres, mènent leurs activités et tombent eux aussi dans ce système. Si l’on a besoin désormais de tant de médiateurs ou de coachs, c’est probablement parce qu’il est de plus en plus difficile de construire sa trajectoire, son parcours. Si certains quittent, s’éloignent ou refusent désormais ces flots d’information en continu et d’échanges d’invectives (cf. l’histoire des émissions de télévision porteuses de ce modèle : Droit de Réponse, Ciel mon mardi…) c’est bien que l’air de notre société est devenu si irrespirable qu’il devient indispensable de repenser notre relation aux mondes qui nous entoure…

A suivre et à débattre
BD

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