Inverser le raisonnement sur les compétences numériques des jeunes

Dans l’article publié récemment par JF Cerisier dans le site the Conversation et intitulé « Débat : Pourquoi le numérique doit s’apprendre à l’école « , il écrit à propos des compétences numériques des jeunes : « Une analyse plus fine de leurs pratiques atteste la réalité de cette expertise mais montre qu’elle se limite aux nécessités techniques de leurs pratiques (utilisation de réseaux sociaux, jeux, entre autres…). ». Et pour aller plus loin dans la lecture, il semble bien que ces pratiques développent des compétences qui ne sont pas « suffisantes » pour l’utilisation dans un contexte scolaire d’une part, et pour faire face aux exigences des besoins personnels et professionnels variés qu’ils devront affronter tout au long de la vie. Cette analyse, souvent partagée et confirmée par certaines études en milieu scolaire, doit cependant être mise à mal à partir de plusieurs points de vue :

1 – Les compétences nécessaires en milieu scolaire sont-elles si éloignées, en réalité, des compétences des jeunes ? Il est étonnant que le milieu scolaire continue trop souvent de croire soit à la totale compétence, soit à la totale incompétence des élèves. La première révèle parfois les incompétences des enseignants, la seconde révèle souvent une question d’autorité du savoir face à des pratiques usuelles. La réalité, observée et aussi analysée révèle que les jeunes ne parviennent que difficilement à expliciter leurs compétences réelles et surtout à l’ancrer et les transférer dans divers environnements auxquels ils sont peu familiarisés.

2 – Les compétences des jeunes sont-elles à négliger, voire à mettre de côté ? N’y a-t-il pas une possibilité des construire des continuités ? Si l’on s’intéresse aux travaux de Gérard Vergnaud, on peut aller voir du coté de la théorie « concepts et théorèmes en actes » pour comprendre que l’opposition compétences issues de l’expériences et compétences scolaires ne peuvent être opposées. Malheureusement, les écarts nombreux constatés par les jeunes qui découvrent leur métier d’élève favorisent la mise à l’écart de ce que l’on sait au profit de ce que l’on apprend… à l’école. Mais, pour l’instant, le monde scolaire ne semble pas prêt à engager ce débat de manière globale, le réservant à quelques cénacles encore trop privés.

Dans l’article en question, l’auteur évoque le stockage des documents, leur réutilisation, leur modification etc… « on peut signaler les compétences relatives à l’organisation du stockage des fichiers, celles liées à la manipulation des principaux formats de fichier ou à la maîtrise élémentaire des principales fonctionnalités d’une application d’édition de texte.  »

3 – Au moment de la montée en puissance des approches centrées sur l’expérience utilisateur (UX), on peut s’interroger sur les choix ergonomiques faits par les concepteurs et les difficultés que ces choix engendrent chez les utilisateurs. Pour le dire autrement, et Apple a essayé (un des premiers) de résoudre ce problème avec ses iPhones et autres tablettes, pour quoi nombre de ces utilisations imposent des compétences techniques parfois importantes ? Autrement dit les fameux critères, utilité, utilisabilité, acceptabilité et accessibilité, sont-ils un voeux pieu d’utilisateurs frustrés ou simplement des attentes fortes des usagers ? L’auteur de l’article à l’origine de ce billet donne bien évidemment l’exemple des documents. Malheureusement, il laisse de côté d’abord la manière dont les informaticiens ont organisé les données et leur stockage et donc la difficulté à aller les retrouver et les transformer (regardons la valse des formats avec comme exemple récent l’abandon de Flash et l’avènement du HTML5). Ensuite il oublie de signaler que cette question concerne la plupart des usagers, non professionnels du secteur. Nos observations d’adultes enseignants ou personnels de direction nous a permis, entre autres, de le constater.

Une remarque justement sur ce dernier point. Lorsqu’émerge la notion de nuage (Cloud) et que se développe le web et Internet, le paradoxe est le suivant : si d’un côté on facilite l’accès aux documents de manière intuitive (rappelons la question du stockage des données d’un smartphone ou d’une tablette), d’un autre côté nous avons perdu la perception physique de ce qui se fait et donc on ne sait pas où sont les documents. C’est alors que des algorithmes sophistiqués viennent à notre aide : recherche plein texte d’abord puis algorithmes dits d’intelligence artificielle qui améliorent l’accès aux fichiers (pour exemple reprenons la reconnaissance faciale proposée dans l’application en ligne Google Photos).
Lors de la première vague d’enthousiasme pour l’IA, au milieu des années 1980, nous avions rêvé d’un cahier de brouillon numérique basé sur des algorithmes qui permettraient de mettre en lien tous nos documents de manière « intelligente ». Les liens hypertextes ouvraient alors des pistes, mais ces liens pourraient-ils être vraiment intelligent. Avec son moteur de recherche Google avait, au début, semblé parvenir à améliorer les choses en continuité entre le local et le distant/en ligne. Mais rapidement rattrapé par le marché, il a cédé et est devenu très faible et même parfois contre productif dans la recherche, le stockage et le traitement des documents.

En se cachant derrière des interfaces tactiles, si faciles à prendre en main, les concepteurs ont contraint les utilisateurs à adopter leur modèle et et à s’y soumettre. Aujourd’hui un jeune commence la découverte du monde numérique par son doigt, des yeux et un écran tactile. Avant de comprendre ce qui se passe derrière l’écran, il va devoir passer sous les fourches caudines des concepteurs et de leurs interfaces, d’une part, et d’autre part, du monde de l’école et de son formalisme fondé sur le papier, le livre et sa gestion historique (5000 ans au moins, ça ne s’oublie pas). L’enjeu éducatif à venir est dans la « convergence des luttes » : faciliter l’usage du numérique par des algorithmes et interfaces intelligents et permettre à chaque utilisateur de comprendre et de maîtriser ces objets matériels et logiciels qu’on met entre leurs mains. Ne fustigeons pas les compétences des jeunes, reconnaissons les insuffisances des dispositifs numérique, et amenons les uns et les autres à rechercher des manières pertinentes de gérer « l’environnement personnel techno-cognitif ».

A suivre, à débattre et à approfondir
BD

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(2 commentaires)

    • JEAN-FRANÇOIS CERISIER on 17 septembre 2021 at 16 h 22 min
    • Répondre

    Merci de cette analyse de l’article que j’ai publié dans The Conversation sur l’un des aspects de la question de l’éducation au numérique des jeunes. En fait, nos analyses se complètent plus qu’elles ne s’opposent, ce qui ne m’étonne pas, mais je souhaite tout de même revenir sur quelques points.

    Si l’on considère les compétences comme une capacité d’agir, il est bien vrai que des élèves peuvent se retrouver en difficulté, empêchés, lors d’activités scolaires qui mobilisent les techniques numériques parce qu’ils n’y ont pas été préparés. Il ne s’agit pas de les penser globalement incompétents mais simplement d’identifier les compétences mobilisées par l’école, qui leur manquent et qui font obstacle à leurs apprentissages. Loin de moi l’idée de « fustiger » les jeunes pour leur incompétence mais au contraire, il me semble indispensable que l’Ecole contribue à ce qu’ils soient TOUS plus compétents, notamment pour que la mobilisation scolaire des techniques numériques n’aggrave pas les inégalités scolaires.

    Par ailleurs, tu as raison de souligner que les évolutions ergonomiques en faveur d’une plus grande « intuitivité » de l’utilisation des techniques numériques est une arme à double tranchant. Un exemple n’est pas une preuve, bien sûr, mais un échange récent avec un élève illustre assez bien ce problème. Le paramétrage par défaut de sa tablette faisait que toutes ses données étaient stockées quelque part, « dans le cloud » sans besoin de préciser où, quel serveur, quel lecteur, quel dossier… Très facile d’utilisation donc ! Ce jour là, sa tablette n’était pas connectée au réseau et il ne comprenait pas pourquoi il ne pouvait plus accéder à tous ses fichiers qu’il croyait pourtant présents sur sa machine. Là, son apprentissage par l’expérience, celle qu’il avait du fonctionnement ordinaire de sa tablette, était prise en défaut. Une petite formation, que l’école aurait pu lui apporter aurait été utile. Donc je suis d’accord avec toi, améliorer l’ergonomie des artefacts numériques, c’est important mais ce n’est pas suffisant.

    1. Nos points de vue sont proches et la question de la continuité est au coeur de notre questionnement : comment assurer qu’entre l’école et la vie quotidienne, personnelle et/ou professionnelle, on puisse construire de la responsabilité et de la capabilité.
      Merci Jean François

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