Ils sont en mauvais état, les EGN ?

Après le confinement et avant le confinement, on s’interroge sur la place du numérique dans l’enseignement. Au moment où commence le deuxième confinement, les États Généraux du Numérique (EGN), qui devaient faire un état de l’art sur le numérique éducatif, sont mis en question et n’auront lieu qu’à distance, en ligne… Cela n’est pas a priori un problème, car la plupart des participants potentiels sont aguerris aux technologies numériques… Nous avons déjà eu l’occasion de poser la question de la pertinence de cette manifestation compte tenu des problèmes éducatifs plus globaux qui se posent dès lors que la forme de l’école est mise en cause. Or à la pandémie s’ajoute la question de la violence dont la société et encore davantage l’école est victime. L’assassinat d’un enseignant en France, mais aussi l’assassinat de plusieurs élèves au Cameroun en cette fin octobre sont des indicateurs d’une mise en cause des institutions éducatives. Pour le dire autrement, accéder au savoir scolaire, et plus généralement aux savoirs savants représente, aux yeux de certains, doit être combattu. Au-delà des savoirs, c’est aussi ce qu’ils représentent en matière de socialisation via l’organisation scolaire qui encadre ces savoirs. Nous le savons, ils sont souvent contestés dans le quotidien de la classe et les échanges que nous avons, parfois vifs, avec nos élèves, sont justement à propos de ces savoirs, mais aussi de ce qu’ils représentent pour chacun.

La question numérique est mise sur le devant de la scène, par rapport à la pandémie. Car l’absence d’école impose une alternative, que seul un dispositif à distance numérique ou non peut permettre. À moins d’en revenir à ce que Condorcet combattait en 1791, l’ignorance qui soumet la population en l’empêchant de comprendre. En orientant son discours sur les enfants et les familles les plus en difficulté, le ministère n’a pu que constater le mauvais calcul du tout numérique, mais en même temps son intérêt pour un grand nombre d’entre eux. C’est cela, entre autres raison, qui a amené à ne pas mettre l’école, le collège et le lycée à distance avec le numérique. Pourtant l’engouement des premiers jours, nous sommes prêts avait dit le ministre en s’appuyant sur le CNED, avait rapidement laissé la place aux interrogations : quelle pertinence scolaire, sociale, économique, humaine ?

Mais le développement du numérique, c’est aussi un usage hors école important et qui pose d’autres questions que l’école ne sait ou ne peut résoudre. Et pourtant c’est grâce à ces moyens que se répandent des idées qui visent justement à détruire l’école pour certains mais surtout pour s’opposer à la loi, imposer ses points de vue, et tenter de manipuler des jeunes. Or ces manipulations sont fondées sur l’ignorance et plutôt sur la domination de certains propos, certaines idées ou croyances. Si l’on dénonce volontiers les fameux « réseaux sociaux numériques » et l’absence de régulation qu’ils permettent, c’est aussi parce que nous nous en remettons trop souvent à la technique et ses applications, sans prendre le temps de penser une éducation en amont. Certains prônent bien sûr le durcissement des lois, mais ce n’est qu’un remède a posteriori. Or ce dont nous avons besoin c’est de prévention ! Et l’école, comme l’ensemble des organisations et institutions sociales, doit s’en emparer et engager des actions.

Si les EGN ne servent qu’à parler des bonnes pratiques avec le numérique pendant le confinement, on aura raté l’essentiel. S’ils sont transformés en espace de travail sur les missions fondamentales de l’école et de l’éducation dans un contexte largement numérisé, alors, ce pas de côté, prendra tout son sens. Malheureusement, nombreux sont ceux qui ont déconnecté le numérique comme remède à l’ignorance du numérique comme renforcement de l’ignorance. Les deux vont ensemble, sorte de pharmakon, pour reprendre l’expression chère à feu Bernard Stiegler. Considérer que la question du numérique est secondaire au moment d’une rentrée en classe difficile, c’est oublier que justement, il sert de véhicule à toutes sortes d’idées et qu’il est vain de vouloir les endiguer, alors qu’avec une éducation globale on peut tenter de prévenir de tels agissements. Cette éducation globale est d’abord une éducation à la responsabilité individuelle d’une part et collective d’autre part. Le problème de l’école c’est qu’elle institue une parole extérieure aux jeunes sans avoir perçu que la mutation essentielle de notre société est justement la concurrence de cette parole. L’affrontement auquel nous assistons est de plus en plus problématique : la question n’est pas du plus d’école ou du moins d’école, mais surtout d’actions intégrées qui fassent le lien. C’est probablement cette tentative de lien qui a déclenché cette violence inouïe, ces violences extrêmes. Parce que accéder à la connaissance c’est apprendre au-delà de soi que c’est considéré comme dangereux par certains. Or les réseaux sociaux numériques apportent cette dimension paradoxale entre l’au-delà de soi (la nouveauté, la différence, l’altérité) et le plus de soi (le fameux biais de confirmation, le communautarisme, l’entre soi…)

Demain les EGN vont avoir lieu. Les première remontées ne laissent pas espérer grand chose. En dehors d’une manifestation publique dont l’écho va être largement étouffé par les circonstances, on peut penser qu’il n’en sortira que peu d’initiatives qui pourraient transformer l’école et l’éducation. Si toutefois tel ou tel propos pouvait permettre d’aller plus loin que les fameux lobbys (individuels et collectifs) à l’oeuvre sur les forums ouverts pour les EGN, on pourrait y trouver du positif… encore faut-il que les participants sachent poser vraiment le problème du lien…

A suivre et à débattre
BD

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