Le masque et le portable : Faut-il des objets symboles pour transformer l’humain ?

L’étonnante suite de propos sur les masques aussi bien dans les paroles des politiques que des spécialistes, des experts, des commentateurs et des médias interroge : est-ce parce qu’il se voit et qu’il nous « dé-figure » qu’il fait autant débat ? On peut penser que oui : d’une part il est un signe de la prise en compte d’un danger par chacun, d’autre part il est la traduction concrète d’un virus invisible au commun des mortels. Tout comme les personnels de santé habitués à porter ces masques, il va falloir nous y habituer, comme certains pays l’on déjà fait, au moins partiellement, à en porter au quotidien. Parce qu’il est un symbole visible, il renvoie à un autre invisible, l’imaginaire de chacun de nous concernant le virus, sa dangerosité et sa circulation. Car c’est aussi dans l’imaginaire individuel et collectif que se construit la prise en compte d’un fait tel qu’un virus invisible. Cette construction imaginaire est d’autant plus importante qu’elle s’appuie d’abord sur des expériences individuelles très différentes : certains ont été touchés par la maladie, certains en ont peur, d’autre ne l’ont pas rencontrée et peuvent même penser qu’elle ne les atteint pas. L’immunité collective n’est pas qu’une question de diffusion réelle du virus mais aussi de diffusion imaginaire.

La période de confinement fait l’objet d’analyse multiples dans le domaine de l’éducation et en particulier du numérique. Le ministre ou certains responsables du ministère (DNE-DGESCO) tentent de garder la main sur les pratiques effectives observées au cours des trois mois de confinement réel. Les fractures numériques se sont révélées au grand jour, mais associées aux fractures sociales, culturelles et parfois professionnelles. Si, comme le déclarent nos responsable l’OCDE a classé la France comme un bon élève de la continuité pédagogique, la réalité est largement à nuancer. Non avait pas prévu, mais bien plus grave, on n’a jamais réussi à imposer les compétences numériques d’usage dans le paysage scolaire : il suffit de regarder le B2i, le C2i, et le C2i2e (ce dernier n’ayant jamais fait l’objet d’une obligation réglementaire réelle). Ni les élèves, ni les enseignants n’avaient globalement les compétences suffisantes, ils ont donc fait face. Quant aux familles, il y a près de vingt années qu’on parle de les rapprocher de l’école, mais elles ont été maintenues à distance du cœur de métier de l’école : la transmission. Du coup elles se sont pour la plupart retrouvées en difficulté. On peut donc constater qu’au cours de cette période, c’est le bricolage qui a prévalu (quoiqu’en pense le CNED), car de toutes manières, il n’y avait pas de réponse nationale unique, si tant est que ce soit pertinent. C’est ce bricolage qui a fait travailler les imaginations, les imaginaires.

L’annonce par le ministre de l’Education (27 juillet 2020 France Inter) d’une politique de distribution (massive ?) d’ordinateurs portables ou de moyens similaires est-elle à situer dans le même registre, tout comme il y a deux ans l’interdiction des téléphones portables ? La comparaison bien évidemment ne porte pas sur des objets de même valeur sur le plan sanitaire et social. Pourtant sur le plan symbolique et imaginaire on retrouve des proximités intéressantes à analyser. En effet la relation entre le visible et l’invisible se trouve porteuse de questionnements qui amènent chacun de nous à faire fonctionner notre imagination. Les communicants qui conseillent les politiques sont aux aguets pour tenter de contrôler les imaginaires. On le voit au travers des 2S2C, au travers de l’annonce des EGN (Etats Généraux du Numérique) et plus récemment par l’annonce de la généralisation des équipements pour tous les élèves, les enseignants, ainsi qu’une formation à l’enseignement à distance. Comme s’il suffisait de diffuser du matériel ou de la formation, alors que le premier acte politique du ministre a été de stopper cette initiative du gouvernement précédent (Hollande 2015). Deux départements seront équipés à la rentrée (Aisne et Val d’Oise). Cette mesure aux contours flous ressemble davantage à une stratégie médiatique qu’à une véritable stratégie éducative. Car le ministre et nombre de ses conseillers n’ont jamais travaillé dans une école, un collège ou un lycée, ils ont pour la quasi-totalité été de bons élèves dans leur jeunesse. La représentation qu’ils ont de l’école est basée sur un imaginaire construit sur cette histoire personnelle. L’opération annoncée par le ministre est exactement l’inverse de la question des masques, mais elle repose sur la même volonté de travailler l’imaginaire des populations.

Le masque est le signe visible, et donc le symbole fort, d’une lutte contre l’invisible. C’est le bras de levier pour enclencher une prise de conscience qui doit déboucher sur des attitudes dites de « barrière » ou de « distanciation ». Préférons ce dernier mot, car si sa force symbolique est faible dans le grand public, il traduit bien les comportements et les attitudes que nous devons développer : la distance. L’ordinateur portable est le signe visible d’une lutte contre ce que l’on n’a pas voulu voir (et non pas l’invisible). L’absence de compétences numériques réelles et liées à l’enseignement est connue depuis longtemps mais aucun gouvernement n’a osé aller plus loin dans la coercition. L’illettrisme numérique (illectronisme) n’est pas une nouveauté, on l’observe depuis le début des années 1980 avec la généralisation de l’informatique dans les lieux de travail puis au-delà. Ce n’est pas en distribuant des matériels qu’on va résoudre ce problème, même si nos études ont montré qu’elles sont quasiment un préalable incontournable (l’ordinateur à portée de la main, B. Devauchelle, France Culture, 1983). Mais cela se joue sur un temps long, un temps dit d’acculturation. Or ce sont les entreprises du secteur qui ont gagné la première bataille en imposant le smartphone comme l’alpha et l’oméga de la culture numérique. Pendant ce temps-là le monde académique s’est satisfait d’un présentiel sans risque. Certains allaient voir du côté des « empêchés d’apprendre » pour cause de maladie, de handicap ou autre et s’en satisfaisaient, tout comme ils se satisfont aujourd’hui d’un satisfecit de l’OCDE qui pourtant, dans PISA, dénonce les inégalités du système…

Un portable n’est pas un masque. Ce sera un écran à notre cécité politique en matière d’éducation et plus particulièrement de prise en compte du numérique en éducation. Les deux sont indissociable alors que le ministère tente de le faire : allons voir du côté du numérique…. En distribuant des ordinateurs aux enseignants (ou une prime correspondante soit environ 400 euros minimum pour 800 000 enseignants), en distribuant des ordinateurs aux élèves (à certains… car financièrement qui pourra payer), en formant les enseignants à la formation à distance, le ministère travail l’imaginaire collectif pour lui signifier qu’il est en « prévention » d’un risque. En réalité il ne s’agit plus de prévention, mais de colmatage de ces fameux « trous dans la raquette », dont les responsables sont encore aux manettes.

Les masques sont indispensables, quoiqu’on en pense sur le plan imaginaire. Mais ils ont une valeur symbolique forte car ils nous rappellent notre fragilité d’humain. Alors faisons preuve d’humilité face à ce problème. Quant au numérique, attention à ce que son instrumentalisation ne serve à détourner les regards des vraies questions éducatives. Nous l’avons écrit, le numérique est un perturbateur endocrinien et non pas un virus. C’est toute la différence. D’un côté un problème sanitaire, d’un autre un problème culturel. Entre les deux des objets symboles dont l’importance n’est pas la même : l’un est au service de la prévention, l’autre au service de la médiatisation….

A suivre et à débattre
BD

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