La remise des prix, un rituel virtuel…

Ouf, c’est fini. Les enseignants seront soulagés dès la fin de cette dernière semaine de juin, même s’il reste des tâches à accomplir, les vacances sont là. En effet la période a été compliquée pour beaucoup, dramatique pour certains. Mais les vacances sont d’abord un symbole du « relâchement ». Rappelons ici qu’une nouvelle « vague d’école », un rebond, va réapparaître en septembre prochain, comme chaque année. L’école serait comme le virus, saisonnière. On le sait, les enseignants, même en vacances ne cessent de vivre avec leur métier dans leur tête. Une visite, une rencontre, un échange, tout est propice à susciter des idées, des connaissances que l’on pourra réinvestir pendant l’année à venir. Un de mes ex-collègues adorait faire des visites d’entreprise pendant ses voyages d’été, une autre choisissait les musées, une troisième les lectures et autres festivals culturels base de nombreuses évocations possibles au cours de l’année. Mais avant de réaliser ces bons moments, il faut clore l’année, faire les passages de classe, assister aux résultats des examens des élèves etc… Jadis dans la grande salle de l’établissement scolaire (souvenir personnel) et devant tous les élèves rassemblés avec leurs enseignants, étaient décernés les « prix ». Cette cérémonie, hautement symbolique pour certains a largement disparue mais pas complètement (les remises de diplômes ressemblent aussi à ça). Elle visait à mettre en avant ceux et celles qui « méritaient ». Et voilà qu’en ce mois de juin, cette idée semble retrouver des couleurs (numériques bien sûr)

Alors pour bien finir l’année le ministère, directement ou indirectement cherche à tirer profit de ce moment de fin de tournage (le film du confinement n’est pas terminé mais chacun veut le croire). Comment ? En essayant de trouver les bonnes recettes qui ont fait que le système ne s’est pas écroulé. D’une part les Etats Généraux du Numérique sont censés identifier les bonnes pratiques et les valoriser (cf. le discours du ministre) au cours d’un grand rassemblement où les responsables se réuniront et s’autoglorifieront de si belles réussites. Certains enseignants y participeront pour bien montrer qu’ils existent, mais pas n’importe lesquels, ceux que l’on pourra montrer, quitte à les oublier très rapidement à leur quotidien. D’autre part on voit apparaître ces jours-ci l’idée de valoriser les capacités inventives et adaptatives des enseignants pendant le confinement en leur proposant d’avoir des open badges. En gros, comme signifie ce que déclare la rectrice de Poitiers dans une vidéo en ligne sur Youtube, on va remettre des médailles… numériques sous la forme de badges….

Bref, avant de terminer l’année, le ministère semble vouloir récompenser les enseignants, on a bien récompensé les personnels soignants… Que signifie cette démarche ? Il était frappant d’entendre nombre d’élus et de responsables de l’éducation nationale s’empresser au cours de ces derniers mois de féliciter les enseignants à tel point qu’on ne peut pas faire une intervention sur la question sans avoir le refrain des félicitations et des remerciements (cf. certaines auditions de l’assemblée nationales coordonnées par M Studer). Mais comme cela laisse froid la communauté éducative, il semble que d’aucuns veulent ajouter des actes symboliques de reconnaissance. Et en premier, celle qui vient d’en haut et qui doit atteindre tous les personnels concernés… Les cérémonies de ce type sont censées être rassembleuses et laisser de « bons souvenirs », effaçant les efforts qu’il a fallu faire pour y arriver. Si le mécanisme d’une grande journée (EGN) de « confession nationale » après que chacun aura énoncé ses « péchés » est un grand classique du pilotage institutionnel, l’arrivée sur la scène des « open badges » est relativement nouveau pour la plupart des enseignants et dans la population. Dans les deux cas il s’agit de réconcilier les dirigeants avec leurs « obligés »…

Rappelons ici le mécanisme initial avant que certains ne s’en emparent pour instrumentaliser ce dispositif. Au début des années 1980, le professeur Jacques Aubret développe la notion de bilan de compétences et de Validation des Acquis Professionnels. Il propose ainsi de développer des mécanismes de reconnaissance formelle des apprentissages et des compétences développées. Ces dispositifs qui se sont lentement développés au cours des années n’ont cessé de prouver leur pertinence dans une société des diplômes académiques, certaines entreprises s’en sont d’ailleurs emparées… En 1992, les arbres de connaissances (livre co-écrit par Michel Authier, Pierre Lévy et Michel Serres) développent l’idée d’une reconnaissance interne à un collectif des compétences de chacun des acteurs et la possibilité de les transmettre et de les valider au sein même de la structure représentée par un arbre numérique. Au début des années 70 un mouvement initié par Claire et Marc Héber-Suffrin, les réseaux d’échanges réciproques des savoirs allait aussi non pas vers une reconnaissance officielle, mais surtout un partage des compétences. Au début des années 2000, la démarche portfolio numérique (e-portfolio) commence à être reconnue et dans la foulée, avec l’appui d’un de ses principaux initiateurs, Serge Ravet, les badge et autres open badge font leur apparition. A « bas-bruit » pendant une bonne dizaine d’année cette idée va faire son chemin et des institutions vont commencer à s’en emparer (en particulier CANOPE et certaines académies). En lien avec le numérique (comme support technique) portfolio, et open badge vont s’inviter dans le monde du numérique et intégrer certains logiciels d’enseignement à distance comme Moodle.

Après ce rappel, revenons donc à cette volonté d’associer numérique, validation de compétence et fin d’année. Le « miracle » pédagogique a d’abord été celui du « faire avec », et en particulier avec les instruments numériques qu’on avait sous la main, même s’ils étaient encore largement sous-utilisés, ENT, cahier de texte numérique et autres… Ne parlons pas de la visio-conférence qui était d’abord un outil de relation interpersonnel ou intrafamilial et encore très rarement un outil professionnel sauf pour les habitués de l’enseignement à distance. Bien sûr cela a révélé toute sortes de fractures, mais cela a aussi révélé une belle capacité d’adaptation. Or les enseignants ont d’abord essayé de faire « leur travail » au mieux possible, en fonction des possibilités de chacun et des contextes (matériels, psychologiques, humains, sociaux, économiques) qui se sont imposés à eux. Et bien sûr le numérique y a pris une place importante, comme dans toute la société. Pourquoi ? Parce que les moyens numériques sont devenus une sorte de couteau suisse du bricolage. Même si elles sont encore souvent en dessous des attentes, les infrastructures et les équipements ont plutôt bien résisté après un temps d’adaptation et d’ajustement. Si les capacités techniques se sont améliorées, les capacités humaines elles aussi se sont adaptées. Comme nous l’avons déjà dit, il y a eu peu de pédagogie inventive, mais plutôt de l’adaptation pragmatique à une urgence éducative. Le cours magistral, l’envoi de documents papiers et désormais le corolaire en vidéo, tout ce qui permet de transporter le savoir a été convoqué. Un peu d’interactivité a été tenté, très peu de collaboratif, et pas mal d’interactions individuelles, en particulier enseignants/élèves ont été signalés. Les enquêtes devront permettre d’aller plus loin, si on peut accéder aux sources des données, cela permettra de comparer.

Faut-il alors que le ministère s’engage dans cette voix d’une reconnaissance explicite ? Quelle est donc la logique sous-jacente ? Est-ce le principe religieux de la confession/réparation/valorisation qui est en action ? Est-ce le principe de justification de l’action qu’il faut développer ? En tout cas cette émergence, à huit jours de la fin de l’année scolaire, demande à être questionnée, mais pas forcément sur le mode que l’on peut retrouver dans les réseaux sociaux numériques, oublieux trop souvent d’une analyse en profondeur. Il y a de l’intention politique qui émerge de cette initiative. En tentant de la resituer dans son contexte, cette initiative trouve son sens, d’accord ou pas, dans l’idée qu’il faut savoir reconnaître les mérites. De l’ancienne URSS qui affichait les photos des bons ouvriers au fronton des entreprises aux écoles secondaires qui affichent les photos de leurs « meilleurs » anciens élèves devenus célèbres (la Providence à Amiens avait jadis une photo du général Leclerc de Hautecloque dans ses couloirs), et désormais avec la démarche des badges et autres récompenses médiatiques et numériques, on assiste au retour en gloire de la valorisation de l’action individuelle, de l’individualisme. Certes il faut accepter que les inégalités d’action, de réalisation soient un fait au sein de tout groupe, mais faut-il accepter de séparer certains parce que leur action est plus conforme aux choix du pouvoir ?

Pas de médaille, pas de badge, mais de véritables transformations du pilotage du système sont attendus. Le niveau de l’établissement scolaire est le premier niveau à considérer comme entité cohérente en action et en initiative. Appuyé sur un environnement proche, social (familles) politiques (collectivités), l’établissement est l’échelon de l’action concertée, le confinement a pu le confirmer, même si peu d’études se sont penchées sur cela. Pas de médaille, pas de badge, mais une véritable considération de la hiérarchie sur les pratiques quotidiennes. Mais la hiérarchie est-elle capable d’apprendre de l’expérience quand on connait le fonctionnement mental de nombre de hauts responsables connectés à un monde plus virtuel que réel ? Il va falloir une force importante de transformation qui se passe des acteurs rituels du dialogue social si formaté. Les états généraux sont dans l’air du temps et le président de la République semble tenter de les utiliser (Gilets Jaunes, Ségur de la santé et autre débat citoyen sur l’écologie). Mais pour qu’ils se traduisent dans les faits, auront nous, avons-nous besoin d’une véritable révolution ?

A suivre et à débattre
BD

Le vidéo de la rectrice de Poitiers sur les openbadges
https://youtu.be/7oWVIovLoE4

Une critique de cette approche par un enseignant
http://fcahen.neowordpress.fr/2020/06/27/open-bad-jeu/

La DANE de Montpellier tente de vendre les openbadges
https://twitter.com/DANEMontpellier/status/1276439023414902784

VAE et VAP un éclaircissement
https://www.studyrama.com/pro/formation/dispositifs-de-formation-continue/la-validation-des-acquis-de-l-experience-vae/la-vap-integrer-une-formation-grace-son-experience-professionnelle-19381.html

Réseau d’échange réciproque des savoirs
https://www.cairn.info/revue-empan-2011-1-page-36.htm

Un texte publié (2018) par Serge Ravet lui-même sur l’histoire des open badges :
https://www.innovation-pedagogique.fr/article2885.html

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