Surveillance et sondage : deux objets de débat et d’éducation

Sondages et enquêtes font leur retour sur le devant de la scène médiatique et scientifique. Mais que se passe-t-il donc en ce moment ? Comment les humains vivent-ils, survivent-ils dans ce contexte ? A l’angoisse de ceux qui vivent mal le confinement correspond celle de ceux qui veulent savoir. Mais savoir ce que les humains vivent n’est-ce pas aussi avoir envie de les surveiller. D’un sondage à une enquête, d’une enquête à de la géolocalisation, de la géolocalisation à la collecte des traces etc.… quand on veut savoir, désormais on peut aller très loin par la grâce des moyens numériques (matériel et logiciel). Cela renvoie à Michel Foucault et à son célèbre ouvrage « Surveiller et punir ». Cela renvoie au « panoptique » de Jérémy Bentham, désormais transformé, augmenté, enrichi par les possibilités techniques actuelles et futures. Derrière la question de l’application StopCovid, qui ne doit pas effacer les autres produits et dispositifs proches existants depuis longtemps, se révèle donc cette question récurrente : qui veut savoir quoi, sur qui et pourquoi ? Cette évolution interroge les éducateurs, leurs missions, mais aussi les jeunes qui entrent dans un monde dont ils ne mesurent que difficilement à quel point ils sont sous « surveillance » comme en témoignent (nos) les enquêtes sur les pratiques des moyens numériques par les jeunes, les enfants.

1 – Tous surveillés !
Les enfants naissent sous surveillance. Pour qui a été relire les registres anciens des naissances dans les archives ou qui, aujourd’hui encore, s’intéresse à la manière dont les enfants sont enregistrés à leur naissance, un enfant qui nait rentre dans des systèmes de traçages plus ou moins importants tout au long de sa vie. Avec le numéro INSEE, dit aussi numéro de sécurité sociale, « c’est un code alphanumérique servant à identifier de façon unique une personne dans le répertoire national d’identification des personnes physiques (RNIPP) … dès la déclaration de naissance l’identification est faite. La création de ce numéro a été l’objet d’une polémique entre 1971 et 1978 et a donné naissance à la CNIL et surtout à la loi de protection des données personnelles. C’est cette même CNIL qui aujourd’hui est sur la brèche à propos de l’application StopCovid qui fait polémique après avoir vu sa loi de 1978 remplacée par la loi RGPD (décriée par certains en ce moment).

Nous sommes vraiment tous surveillés.
Bien avant l’arrivée massive de l’informatique dans les entreprises à partir des années 1960, la surveillance des populations par tous ceux qui ont un pouvoir sur elles (politique, administration, commerce, militaires…) est une vieille histoire. Nous avons déjà évoqué l’affaire du fichier GAMIN qui voulait être mis en place, manuellement, dans ces années-là. Depuis l’informatique et ses promoteurs de toutes sortes ont su vendre leur technique pour conforter les pouvoirs, non seulement dans leur envie, mais surtout dans la possibilité de surveiller la population. On ne peut ici lister ces systèmes, ces dispositifs mis en place, souvent à l’insu de ceux qu’ils concernent, tant ils sont nombreux. Les fameux fichiers, jadis papier, sont désormais numérisés et stockés dans des bases de données dont l’existence tombe rapidement dans les oubliettes de la réflexion commune, ce qui arrange bien ceux qui les fabriquent et les gèrent. La surveillance qui s’exerce à l’égard de chacun de nous est beaucoup plus développée qu’on le pense et le fameux RGPD n’est malheureusement qu’un outil juridique que certains auront vite fait de contourner au nom de leur intérêt dit supérieur (profit, pouvoir etc.…)

Éduquer c’est aussi surveiller ?
Le parent éducateur veille à ses enfants mais aussi il les surveille. L’établissement scolaire, responsable des élèves dès qu’ils en franchissent l’entrée, surveillent les élèves et veille sur eux, par délégation de responsabilité. Chacun au sein de l’établissement assure son niveau de surveillance. Qui pour assurer la présence dans les locaux, qui pour assurer qu’un enseignement a bien donné lieu à apprentissage. Chacun a développé ses outils adaptés au système : des post ‘It sur la porte de la classe à l’application de saisie des présences sur tablette, des petits carnets sur lesquels on garde les notes des contrôles aux logiciels de gestion de note, du cahier de texte empoussiéré de craie au cahier de texte numérique. La particularité de ces évolutions c’est qu’on a tout intégré dans un dispositif numérique commun et qu’on a ouvert son accès au-delà des frontières physiques de l’école. Désormais les éducateurs, les parents, mais aussi l’encadrement des enseignants peut, potentiellement accéder à ces informations personnelles. Ainsi un chef d’établissement peut-il, s’il le souhaite, avoir de plus en plus d’informations sur chacun des élèves depuis l’ordinateur posé sur son bureau, sans avoir même besoin de demander des informations aux CPE ou aux enseignants. Les parents sont aussi désormais alertés par SMS, par mail, par site web de la vie de l’établissement et surtout de la vie des enfants. C’est d’ailleurs ces services qui sont les plus consultés : notes, absence, cahier de texte. A force de veiller sur nos enfants, on finit par les surveiller.

Éduquer à vivre dans un monde de surveillance.
Chaque éducateur doit prendre conscience de son rapport à la surveillance s’il veut aider ses enfants à « vivre avec » (ou sans). Il est par exemple intéressant de permettre à chacun d’identifier ce que signifie le traçage de l’activité : si vous activez le GPS sur votre téléphone portable et que celui-ci est identifié par un compte Gmail, après un voyage, vous pourrez facilement visualiser le déplacement de manière très précise en allant sur Google Map. Ou encore prenez simplement les historiques présents dans votre navigateur, ou même la liste des cookies et les options proposées. A ce travail d’identification des traces doit être adjoint un double travail plus difficile à mener : mettre en évidence les traitements et les utilisations de ces traces selon différents contextes ; identifier les questions juridiques associées à ces traces, leur captation, leur exploitation. A partir de ces bases, il devient nécessaire de basculer sur un plan plus général : philosophique politique et éthique. Selon la posture les questions se posent de manière différente et complémentaires : si c’est moi qui essaie de tracer l’activité de l’autre ou si je suis tracé par un autre. Dans les grandes organisations, l’analyse du rôle que je tiens dans la gestion des traces est indispensable, par exemple dans le champ des ressources humaines

2 – Tous sondés !

Il est toujours étonnant de lire les manchettes de certains journaux du type « les français pensent que. ; . » ou encore « une majorité de français sont contre… » etc… Le plus souvent la suite est un peu différente : d’après « un sondage réalisé par XXX pour tel ou tel média ». Alors qu’on pouvait espérer qu’en période de confinement, les sondages seraient rangés au placard pour laisser la place à des enquêtes éprouvées et explicités, il n’en est rien. Et ce qui est étonnant c’est que nombre de médias (flux et interactif), sans aucune prudence, associe résultat d’un sondage avec vérité affirmée. Ce procédé qui doit être mis en lien avec la recherche de visibilité et donc de réputation (en lien avec le commerce) qui traverse les manchettes des journaux et donc les effets d’annonce d’un gros titre. Ce qui est encore plus inquiétant c’est qu’au fil des années et des sondages qui se sont multipliés les affirmations péremptoires sont toujours aussi nombreuses. Ayant à plusieurs reprise critiqué enquêtes et sondages et désormais les comptes rendus qui en sont faits, il faut en revenir à l’importance des enquêtes dans notre société. En tant que chercheur, les enquêtes sont nombreuses et permettent d’identifier les contours d’un problème, d’une représentation, d’une manière de faire. Mais identifier les contours n’est pas les dessiner avec précision. En effet lorsque l’on interroge quelqu’un de nombreux biais existent comme le montrent plusieurs documents (voir ci-dessous les liens). Quand on voit les débats et controverses à propos des méthodes scientifiques (autour des médicaments par exemple) on comprend qu’il faut être encore plus prudent sur les résultats des enquêtes et sondages.

La première chose à faire pour décortiquer ces sondages c’est d’identifier leur « intention » d’origine. Pourquoi, pour qui, avec quels moyens fait-on un sondage ? Ensuite il convient bien sûr d’examiner les questions posées (si l’on y a réellement accès) et les réponses possibles (fermées, ouvertes). Ensuite il faut bien sûr poser la question des échantillons et du sens qu’ils ont par rapport à une population totale. Enfin on se questionne sur le traitement des données recueillies (les redressements éventuels), et aussi sur la présentation qui va ensuite en être fait. On peut aller piocher chez Médiamétrie par exemple des illustrations de cela. Tout ce travail de déconstruction est bien sûr à finalité éducative et éducatrice. Faire comprendre les limites, amener à s’interroger sur la manière dont on se forge une opinion sur un sujet.

C’est alors que la manie des sondages, si on la rapproche de la surveillance devient un objet de travail intéressant. Il semble bien que l’on fasse des sondages car on veut « surveiller » la population, ce qu’elle déclare, ce qu’elle pense. Les travaux de psychologie sociale ont bien montré (Abric, Jodelet…) l’intérêt et les limites de ces enquêtes de toutes sortes. Mais si sur un plan méthodologique on peut discuter longtemps, c’est sur la manière d’utiliser les sondages et autres enquêtes qu’il faut se questionner. En tant que décideur, par exemple membre d’une direction au ministère, d’où viennent les informations sur lesquels je peux fonder ma connaissance des sujets que je travaille ? On a clairement identifié que dans de nombreuses organisations la circulation des informations était très relative et très variable selon l’endroit où l’on se trouve dans la hiérarchie. On connait nombre de personnes qui font remonter les informations qui feront plaisir à son chef, plutôt que les informations réelles perçues. C’est pourquoi certains sont tentés d’aller voir ailleurs (cela pose d’ailleurs quelques problèmes dans l’entourage des dirigeants des pays), et d’acheter des sondages dans tous les sens et très souvent. Ainsi ils ont l’impression de savoir. Certes les sondages ne sont pas (du moins on peut le penser) des outils de surveillance individuelle, mais bien des outils de surveillance collective. A ce titre ils participent de la surveillance des personnes dans une société. Comme la surveillance amène avec les sondages à avoir des informations, cela amène à la possibilité de prendre des décisions éclairées. Mais mal éclairées bien sûr… Ce qui amène à contester nombre d’enquêtes et de sondage.

Un exemple intéressant en ce moment de confinement, concerne l’équipement et l’usage des moyens numériques dans la société. L’enquête, désormais ancienne menée par le CREDOC, en lien avec l’ARCEP chaque année, laisse rapidement sur sa faim si l’on compare les résultats de ces enquêtes avec la question des revendications sur les inégalités face au numérique. D’une part des taux impressionnants et d’autre part le sentiment de ne pas les percevoir au vu de la situation. On voit d’une part une enquête générale avec parfois des biais de conformité dans les réponses ou encore des mises à l’écart involontaires de tendances marginales statistiquement et d’autre part des témoignages subjectifs racontés dans des organes de presse, médias, variés. Comment faire le lien ? Si les enquêtes sont parfois éclairantes sur des tendances dans l’action, les sondages eux s’éloignent de l’action et s’intéressent surtout au discours tenu.

Cela fait des années que l’on s’interroge sur les sondages, sans que l’on puisse faire évoluer les pratiques d’explicitations indispensables. Pourquoi ne pas imposer à toutes les enquêtes tous les sondages l’obligation de donner accès aux méthodologies complètes (souvent elles sont rapides et partielles) et aux pratiques de traitement et d’interprétation/présentation ? Il est bien plus facile de donner quelques graphiques que d’en donner des explications claires, incluant la manière dont ils sont produits. L’exemple du nuage de mots basés sur le nombre d’occurrences d’un mot dans un texte (par exemple issu de réponses écrites ou parlées) est assez représentatif des approximations dans le traitement et l’interprétation d’une enquête.

Une proposition essentielle serait à faire : que toutes les enquêtes et les sondages soient mises en « données ouvertes » (open data). Non pas les résultats, mais les intentions (problématiques et éventuellement hypothèses), les réponses et les méthodes d’enquête. Il semble nécessaire que chaque citoyen, chaque humain puisse faire son analyse indépendamment des organismes et institutions qui se sentent seules légitimes pour le faire. Il est nécessaire que des organismes et institutions puissent réanalyser les résultats présentés. Il y va de la crédibilité de tous ces recueils de données. Bien sûr, le traitement des données n’est pas une chose simple, mais on sait que c’est aussi un des éléments de « manipulation » potentiel des enquêtes menées. On peut voir dans deux exemples actuels : les études scientifiques sur les traitements et autres connaissances sur la maladie Covid19, le chiffrage des personnes atteintes de la maladie et traitées. Nous avons déjà eu l’occasion d’évoquer la présentation schématique des résultats et les manipulations possibles (voir lien ci-dessous), nous remontons ici d’un niveau d’analyse vers la source de ces présentations surtout lorsque l’on ignore une grande partie des modalités qui permettent d’en arriver à ces schémas.

Le sondeur, l’enquêteur ne surveille pas a priori les personnes auxquelles il s’adresse. Du moins on peut le penser en écoutant les intentions déclarées. Malheureusement l’utilisation faite de ces exercices est souvent liée à ce mécanisme de surveillance implicite : je parviens à savoir ce que pensent, ce que disent, et certains ajoutent même ce que font…. alors qu’il s’agit simplement de propos sur ce qu’ils font. Ce raccourci est bien connu, mais devant l’urgence d’un sondage, d’une enquête on n’est pas toujours très regardant, ce qui peut inquiéter. A partir de là facile de traduire pour le grand public n’importe quel résultat du moment qu’il va dans le sens et de celui qui le publie et de celui qui le lit (biais dit de confirmation). Dans un habile travail de valorisation, le média va, par l’intermédiaire de certains de ses personnels à la frontière du marketing et du journalisme, tenter d’augmenter sa popularité, fusse au prix de traitements un peu osés des données recueillies.

Conclusion

Sondage et surveillance ont ceci en commun qu’ils répondent à l’angoisse de certains décideurs ou influenceurs : comment savoir ce que pensent, et veulent les citoyens ? La question que certains posent est de savoir ce que l’on peut surveiller et jusqu’à quel point, quels domaines, quelles formes, etc… En cette période de pré-déconfinement, enquêtes et sondages se multiplient. Ces pratiques émergent de nombreux lieux différents (syndicats, associations, chercheurs, entreprises, presse, médias, politiques etc.…) et avec des intentions exprimées qui sont souvent différentes. Or un regard a posteriori permet de comprendre que tout cela converge d’une part pour essayer de comprendre, mais surtout pour essayer d’influencer : procédé connu à propos des élections. Ainsi, avant même que les arbitrages soient faits, les sondages se multiplient pour en donner par avance les résultats « du peuple ». On espère ainsi influencer les décideurs, qui eux-mêmes s’appuient sur les sondages. Il suffit de voir sur un terrain de sport les contestations des arbitrages pour comprendre que la démocratie est un bien très fragile. Or ce bien « commun » ne peut exister que si chacun joue le jeu, décideurs et opposants, de manière explicite et accessible à tous. Malheureusement l’histoire nous enseigne que ce n’est que très peu souvent le cas…

A suivre et à débattre
BD

Des documents pour aller plus loin.
En 2017 à propos des sondages :
https://www.dailymotion.com/video/x5j4zdk
https://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2017/video/2017/04/21/comment-les-sondages-sont-ils-elabores_5115050_4854003.html

En avril 2020, sur le même sujet :
https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/video/2020/03/11/les-sondages-sont-ils-fiables_6032643_4355770.html

Le problème ce sont les données :
http://brunodevauchelle.org/2020/04/13/le-probleme-ce-sont-les-donnees-numeriques/

Le débat sur l’application StopCovid dans le journal Le Monde
https://www.lemonde.fr/planete/article/2020/04/25/stopcovid-comprendre-le-debat-sur-les-espoirs-et-les-craintes-du-tracage-des-francais-par-leur-telephone_6037766_3244.html

Un article sur l’application StopCovid et ses dangers
https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/04/25/stopcovid-est-un-projet-desastreux-pilote-par-des-apprentis-sorciers_6037721_3232.html

Histoire du projet GAMIN
http://www.brunodevauchelle.com/blog/?p=1474

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