Spectacle de la violence numérique

La grande nouveauté des réseaux sociaux c’est la place assignée au spectateur. Ce qui n’a pas changé par contre c’est la place du spectateur dans les médias plus anciens, dits de flux. La combinaison des deux est aussi une évolution à prendre en compte, le spectateur pouvant alors naviguer de la position de voyeur à celle d’interlocuteur ou plutôt d’inter-acteur. Au vu de la multiplication des prises de paroles (sous toutes les formes désormais accessibles, son, image, vidéo, texte…) de ceux qui étaient de simple « consommateurs » et surtout des formes prises par ces propos, on peut exprimer deux éléments d’analyse : d’une part si le nombre de « parleurs » a augmenté cela reste finalement assez minoritaire, d’autre part les contenus exprimés sont aussi de plus en plus marqués par une forte « agressivité ». La multiplication des formes « violentes » de cette agressivité est semble-t-il en train de devenir ordinaire. Comme si désormais pour se faire entendre ou pour voir sa parole relayée, popularisée ; il fallait en passer par là. Si une forme de tyrannie de la majorité s’exprime par le silence qui imposerait une règle inconsciente à tous et par des propos mesurés, émerge une tyrannie des minorités qui elle s’exprime de plus en plus par la violence ou tout au moins une forme d’outrance dans les propos, le but étant de se faire entendre au-delà de la place initiale que l’on tient et le nombre de personnes qui soutiennent.

Un livre paru en 2018 (François Jost, La méchanceté en actes à l’ère numérique, CNRS Editions 2018) vient nous aider à comprendre cette évolution de la « méchanceté ». Ecrit par François Jost, ce livre mérite d’être mis entre les mains de nombre d’éducateurs et en particulier de ceux qui ont en charge de travailler ces questions d’éducation à la citoyenneté. L’auteur, dont la bibliographie est éloquente, s’est donné l’ambition de retracer l’évolution de la méchanceté en regard des médias et de leur fonctionnement. Six chapitres qui montrent six manières de mettre en avant la méchanceté. Le premier chapitre est basé sur les premiers numéros de la revue Hara Kiri qui se déclarera journal « bête et méchant » et qui va s’attaquer, par l’humour noir, à des tabous de nos sociétés. Le deuxième chapitre étudie lui la télévision et s’appuie sur une lecture éclairée de la société du spectacle (Guy Debord) en montrant que l’autre devient un spectacle et ainsi la cible de la méchanceté (à l’intérieur d’un programme de télé-réalité par exemple, montrant comment on construit la méchanceté). Il cite François Flahaut pour rechercher l’origine de la méchanceté humaine qui reposerait sur trois éléments : le premier est que le sentiment d’exister n’est pas donné d’avance et pour toujours, le deuxième est que le sentiment d’exister nous met aux prises avec les autres et le troisième est que le désir qui nous pousse à exister et jouir n’a pas de limites. Le troisième chapitre est consacré à une extension du deuxième. La méchanceté n’est plus montrée comme un spectacle, mais le spectateur devient, pas des systèmes de notation, complice de cette méchanceté. En posant la question du jugement, il pose la question de l’altération et remet à sa vraie place le sens de la phrase de JP Sartre « l’enfer c’est les autres », en montrant que les autres sont les plus importants pour chacun de nous et que dès que la relation se dégrade, cela devient rapidement un enfer, surtout lorsque c’est le jugement de l’autre qui s’exprime. Le quatrième chapitre va tenter de démonter le travail des « troll » et en particulier les attaques dites ad statutum. Autrement dit on s’attaque au statut des personnes pour les disqualifier et parfois on dérive sur la personne par les attaques ad hominem. L’auteur pose bien sûr une question récurrente dans ce type de comportement, c’est le rapport à l’expert et l’expertise. On voit bien qu’il y a une fragilité de ce statut et en même temps une légitimité. Le troll s’empare de cette fragilité pour le déboulonner. Le cinquième chapitre est consacré au « bashing ». Cette pratique récemment popularisée, bien que pas nouvelle, consiste à démolir la personne en ajoutant à l’attaque des mots l’attaque appuyée sur les images (ou les représentations imagées). A partir de quelques exemples variés, l’auteur montre que l’on s’attaque à l’image que l’on veut faire passer de la personne sans même tenir compte de ce qu’elle dit ou de ce qu’elle fait. Le sixième chapitre aborde la question de la haine. Une citation éclaire bien l’évolution présentée ici : « si dans la société du spectacle pensée par Debord le vécu était réduit au visible, aujourd’hui le paraître est identifié à l’être » (p.181). Enfin en conclusion, François Jost exprime son analyse en identifiant les racines du populisme dans cette méchanceté qui exprime aussi, en quelque sorte, une nouvelle forme de lutte des classes (p.187).

La lecture de cet ouvrage est fortement conseillée aux éducateurs, même si on aurait souhaité voir des approfondissements plus importants et en particulier des corpus plus nombreux et plus variés. Cependant rendons à l’auteur de ce travail l’hommage que nous lui devons d’avoir, après d’autres (qu’il cite à plusieurs reprises) osé porté sur le devant de la scène la montée progressive de la méchanceté dans de nouvelles formes qui à l’ère du numérique sont inquiétante.

Je propos ici de rassembler les termes relevés ici et là et qui traversent ce texte :

Méchanceté :
Haine, stigmatisation, bashing, polémique, manipulation, injure, sadisme, ridiculiser, dégout, altération, destruction, troll, vengeance, détruire, démolition, harcèlement, satire

Le spectacle n’est plus quelque chose d’externe car désormais le spectateur fait de plus en plus partie du spectacle qui se joue devant et avec lui. Or pour participer de ce spectacle, de quelles armes faut-il disposer pour ne pas être menacé comme d’aucuns ont pu l’être encore très récemment. Apprendre comment se construire ce spectacle c’est aussi s’engager à se situer par rapport à lui… L’éducateur est bien sûr au premier rang de ce travail, surtout pour aider nos jeunes qui rentrent dans cette société sans toujours y être préparés….

A lire et à débattre
BD

François Jost, La méchanceté en actes à l’ère numérique, CNRS Editions 2018

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