Les usages des TIC, une remise en cause de la forme scolaire ?

 

Le supplément de la Lettre de l’éducation (2 mars 2009) concernant les TICE soulève, au travers de ses différents textes la question de la forme scolaire, appelée culture scolaire dans l’interview de S Pouts-Lajus. Une mise en contexte permet de comprendre pourquoi on peut estimer que, dans une certaine mesure, les TIC par leur mode de diffusion dans la société constituent un potentiel de mise en cause de la forme scolaire (en France, mais aussi dans d’autres dimensions dans les autres pays) et font donc l’objet d’une résistance assez large du monde de l’enseignement.

Une contribution récente de Bruno Dionizio (Orientation scolaire et construction de soi : lycéens et spécialistes de l’épreuve, 3è rencontre Jeunes et Sociétés Marseille octobre 2007) m’a amené à approfondir cette question. En effet celui-ci pose la question de la place du processus d’individuation dans l’éducation et de son évolution progressive au cours des quarante dernières années. Il ressort que cette évolution qui rend de plus en plus l’élève, considéré comme Sujet (AFIRSE, Angers 1995), responsable de son développement s’oppose à la forme scolaire traditionnelle et impulse une vision moderne qu’il convient d’analyser en regard, pour nous de l’évolution des TIC.

« En réalité, la forme scolaire moderne peut être comprise comme une institution sociale qui participe effectivement à l’effort de diffusion des idéaux qui donnent forme au projet de la modernité. « (La reconnaissance publique des différences et de la justice scolaire : de la sociologie critique à la sociologie de la critique  José Manuel Resende Education et Société 15-2005-1
http://www.cairn.info/article_p.php?ID_ARTICLE=ES_015_0137 ). Cette définition montre , au travers du mot diffusion, combien la centration sur le Sujet pose question. La place de plus en plus grande donnée à la « responsabilité de l’élève » dans son développement serait ainsi une nouvelle manière pour l’institution sociale de faire pénétrer ses idéaux libéraux et individualistes. Autrement dit la diffusion de l’idéal moderne ne se fait plus par l’imposition magistrale des normes mais par le renvoi à l’idéologie du Sujet incarnée par les nouvelles injonctions scolaires.

C’est bien le reproche fait au courant de l’autoformation et de l’autodidaxie, entre autres, mais aussi à ce développement des pratiques sociales « individuelles » des TIC. Le B2i, dans sa forme originelle de novembre 2000 proposait que l’élève se propose à la validation (cette injonction a été amplement modulée par la suite par réalisme ministériel). Cette « nouvelle » place donnée à l’élève dans l’évaluation exprimée ici n’était que la continuation de l’émergence de ce courant initié, officiellement, par la loi d’orientation de l’école de 1989. L’idée d’une école de la pure transmission est certes assez loin des réalités contemporaines, mais la place de l’élève comme Sujet n’est pas prêt d’être une réalité, si l’on en juge par exemple par les question d’orientation ou encore les débats sur les compétences des jeunes dans le domaine des TIC (voir les échanges sur ce blog).

Le développement des pratiques sociales des TIC et l’observation avancée des pratiques scolaires dans le domaine permet de constater que plusieurs points convergent. D’une part les compétences des jeunes n’ont rien à voir avec ce que les adultes estiment devoir être les compétences nécessaires (pour la norme scolaire). C’est pour cela qu’un certain nombre de personnes du monde scolaire continuent de leur dénier tout droit à être compétent alors qu’un autre nombre, bien plus grand, dit d’eux qu’ils sont bien plus à l’aise et se débrouillent bien mieux qu’eux. En changeant de thermomètre (la norme scolaire) chacun peut trouver la bonne température. Le problème est ailleurs, il est dans l’affrontement culturel, pas nouveau, mais plus intense entre une société ou les médiatisation et les médiations sont en plein changement et un monde scolaire dans lequel ces mêmes médiatisations et médiation n’en finissent pas de résister. Et ce n’est pas le fait des seules TIC. Il y a bien longtemps que de nombreux chercheurs et praticiens ont sonné le signal d’alarme sur un certain aveuglement scolaire, renforcé par des concepteurs de programmes souvent « autistes ». Avec le B2i on a ressenti quelque chose de nouveau dans ce débat. Avec le socle commun on pourrait aussi y voir des embryons..

Pendant ce temps les jeunes continuent de développer leurs usages des TIC. De nombreux adultes (et enseignants entre autres) montrent des signes de « souffrance » intergénérationnelle qui s’amplifie, dans le monde scolaire d’un sentiment d’exaspération de plus en plus fort. Si ce sentiment s’exprime autour des questions structurelles (programmes, horaires, réunions…évaluations…) c’est que l’on a oublié que c’est dans l’espace de la classe que se joue la partie. Ou plutôt que l’on ne veut pas accepter de casser cette sacrosainte forme scolaire « moderne » (au sens qu’en donne l’histoire moderne en France). Du coup le paradoxe élèves/sujet agissant, enseignant transmetteur et « propriétaire de l’espace temps scolaire de la classe » devient de plus en plus pesant. Mais affronter le problème par cette entrée est tellement déstabilisant qu’il est difficile à accepter. Comme de surcroit une idéologie libérale sous-jacente s’est emparée du thème (pourtant cher à une certaine gauche) la confusion augmente et la tension monte.

Les TIC ont depuis leur apparition dans le système scolaire souvent été les catalyseurs de questionnements fondamentaux pré-existants mais peu mis en évidence. Leur rejet de surface en est un signe. Celui de la forme scolaire est le plus fondamental, surtout que le désert idéologique actuel, bien que relatif,  ne favorise pas une clarification. La pensée sur la place de la scolarisation dans la société mériterait un changement radical de point de vue. Malheureusement, pour l’instant les illustres débatteurs n’y arrivent plus, enfermés qu’ils sont dans leur propre histoire qui les a éloignés progressivement de ces questions (qu’ils arbitrent pourtant plus souvent qu’à leur tour).

La poursuite du déploiement des TIC dans l’ensemble des sphères de la société, monde scolaire compris, via les prochains débats sur les ENT, ne peut se faire sans cette réflexion de fond… encore faut-il que l’on puisse en prendre le temps.

A débattre

BD

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(4 commentaires)

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  1. Merci de votre article intéressant mais le lien vers « cairn » ne fonctionne pas !
    Cordialement

    1. De fait le serveur cairn.info est inaccessible ce dimanche. Ceux qui sont intéressés peuvent obtenir le document en me le demandant, tant que le serveur n’est pas remis en service.

      BD

    • Serge Pouts-Lajus on 11 mars 2009 at 21 h 57 min
    • Répondre

    Il serait sans doute utile de compléter cette analyse en distinguant une forme scolaire abstraite, en quelque sorte universelle et sur laquelle porte ton analyse, et son incarnation concrète qui est toujours façonnée par la culture locale, nationale dans nos pays. Il me semble que les formes de résistance aux TIC, ou pour être plus juste la persévérance de la forme scolaire devant les TIC, dans ces différentes incarnation dépend beaucoup de la culture d’arrière-plan. L’analyse générale est certainement utile mais il me semble que les chercheurs ne prêtent pas assez attention à ces variations locales. Et il me semble aussi que cette indifférence n’est pas sans rapport avec la place que prend dans ce débat une culture particulière qui manifeste, ici comme ailleurs, une prétention à l’universalité qu’il faudrait lui contester plus souvent.
    Je signale à ce sujet le travail exceptionnel de Robin Alexander, malheureusement très peu traduit en français (http://www.robinalexander.org.uk)

    1. Merci Serge de cette précision.
      Qaund je parle de forme scolaire, effectivement je pense d’abord à la dimension culturelle et localisée de celle-ci. Ce qui peut faire penser à une forme scolaire universelle tient probablement à l’origine des textes que je cite qui ne sont pas français, mais portent, en partie sur le système scolaire français.
      Cependant il faut aussi relativiser la dimension locale des choses. Il serait ainsi impossible de tenter de repérer des invariants qui dépassent les frontières du terrain étudié, c’est le risque que certaines approches microsociologique ou ethnosociologique mettent en évidence. Tu as raison de rappeler que cet élément est à prendre en compte, mais une analyse formelle des dispositifs scolaires du monde entier permet d’observer des tendances et des modèles que la mondialisation « rampante » renforce ou modifie. Ainsi peut-on regarder en ce moment l’impact important du modèle des compétences proposé par les Belges (Xavier Rogiers en tête) sur de nombreux systèmes éducatifs dans plusieurs pays du monde.
      Ainsi on s’aperçoit, en s’appuyant sur les historiens, que les modèles scolaires ou de scolarisation sont liés au développement et à l’influence des religions qui n’ont eu de cesse d’éduquer au cours des millénaires. Or ces religions ont elles aussi beaucoup fait bouger les frontières

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