Quelle vision de l’humain dans un monde numérique ? Le cas du lab de l’EN

Le lancement médiatique du lab de l’éducation et de l’innovation le 5 juin nous montre que le ministre de l’éducation n’est pas vraiment philosophe, à peine éthicien, en tout cas son humanisme est réactif plutôt que proactif. De plus ce genre de manifestation nous rappelle cet aphorisme bien actuel :  » Paraître est souvent plus important qu’être… ». Car créer un « lab » est à la mode, dans l’air du temps, mais a besoin d’être appuyé sur une vision, sur un sens. Nous avons écrit en 2012 un ouvrage sur la transformation des lieux de savoirs (FYP Editions) dans lequel nous avons posé les questions qui nous paraissaient essentielles à propos du développement du numérique. Ici nous découvrons simplement un lieu, certes emblématique, mais sans véritable projet éducatif et social. Quant au discours du ministre, il est d’abord un discours politique, mais sans réelle ambition, en réaction au monde tel qu’il est.
Et pourtant il y a bien des mots qui pourraient ouvrir la question : discernement, utilisation raisonnée… mais il y en a d’autres qui montrent le risque de fermeture face au monde numérique : addiction, harcèlement. On peut analyser l’emploi de ces termes pour essayer d’en identifier les forces et les limites :
– Rappelons le, le terme discernement est un terme privilégié de la pensée jésuite et qui renvoie aussi aux « exercices spirituels » qui permettraient d’accéder à ce discernement. La raison, chère aux lumières, s’appuie sur l’homme comme capable de construire un monde de manière rationnelle. Le ministre d’ailleurs parle du progrès technique au service de l’humain en faisant appel aux lumières. Mais les deux modes d’analyse sont-ils compatibles ? Nous retrouvons cependant là un thème fort porté en ce moment de banalisation du libéralisme : la liberté individuelle, le libéralisme. Or, Emmanuel Mounier, dans son ouvrage sur le personnalisme renvoie dos à dos les deux visions qui s’opposent au moment où il écrit ce texte, et surtout appelle à un véritable travail sur, autour et avec la personne. Voici une vision éducatrice qui mérite d’être discutée, réfléchie.
– A vouloir agiter les chiffons rouges des dérives (addictions, écrans, harcèlement…) on en finit par développer des postures strictement défensives, voire conservatrices. Parler des jeunes les plus en difficultés, les plus défavorisés ne dit pas les directions à prendre. Quand on voit la puissance du monde marchand sur les esprits, et comment il est incarné dans le numérique il suffirait d’interdire, de limiter. Certes le texte en préparation sur le téléphone portable semble apporter une ouverture, mais au nom de quelle vision de l’humain ?

Dans le même temps, le ministre renforce l’enseignement de la science du numérique au lycée (il oublie d’ailleurs dans son propos qu’il y a eu en 1985 une filière informatique la section H), on peut le comprendre. Mais est-ce pour fournir les bras qui manque à une industrie qui a souvent creusé elle-même ses difficultés en pressurant les jeunes dans des emplois difficiles, ou est-ce pour développer ce fameux discernement ? La question du numérique ne peut se suffire d’un assujetissement au marché, qu’il soit de l’emploi ou du numérique, par ailleurs décrié à propos de la protection des données personnelles. Dans cette optique, il aurait tout à fait pu faire un lien entre discernement et « consentement libre et éclairé »…
La conclusion confirme cette difficulté à exprimer une vision plus globale. « Ce que nous inaugurons c’est moins un lieu clos qu’un horizon. C’est un horizon de l’usage des technologies au service de tous les élèves, en d’autres termes, une fois encore, la machine au service de l’homme ». Terminant son propos en parlant de se mettre « au service de la personne humaine », on ressent une vision peu travaillée ou enfouie dans un discours dont la sophistique l’emporte au détriment d’un sens qu’on aimerait aussi porté par un ministre lettré de l’éducation.

Au-delà de ces propos ce qui pose question c’est l’idée de ces labs de toutes sortes que l’on crée pour ensuite se demander comment on va les investir. Si le numérique ne transforme pas la pédagogie, l’architecture d’intérieur pas davantage. Par contre l’un comme l’autre apportent des contraintes à la pédagogie, à l’enseignement. Aussi il faut remettre les choses dans le bon sens, créer des lieux pourquoi pas, mais avec une vision (et pas un horizon, car celui-ci est tout le temps fuyant). Canopé avait créé les ateliers il y a plusieurs années déjà. Aujourd’hui le lab s’installe sur de Grenelle et le ministère souhaite qu’il y en ait d’autres jusque dans les établissements. Attention « gadget » !!! à nouveau, un peu comme un marchand qui veut à tout prix vendre son produit, même si celui-ci n’est pas vraiment utile…

Nous en appelons ici à une vision plus globale de l’humain qui permettre à chacun de se situer dans la tension entre l’individuel et le collectif. C’est pourquoi nous disons qu’il ne peut suffire de travailler le vivre ensemble ou les valeurs de la république (comme l’avait fait la précédente ministre), mais bien davantage de penser que nous sommes dans une phase de reconstruction de nos sociétés. Faire société, c’est réapprendre ce qu’est le lien entre la personne et le bien commun. L’un des écueils du numérique c’est de nous illusionner sur le bien commun pour mieux nous vendre l’individualisation. Or les moyens numériques permettent de construire bien d’autres choses. Si le RGPD est une avancée intéressante pour faire réfléchir chacun de nous sur le respect des personnes, il ne peut être que la base, le socle d’un travail éducatif bien plus élaboré : comment permettre à chacun de participer à ce « faire société » ? La forme scolaire est non seulement issue du monde du livre, mais elle est aussi une construction issue d’une certaine vision religieuse de la transmission. Or ce que le numérique transforme c’est justement la transmission. Les cathédrales d’aujourd’hui n’ont plus de murs, mais on espère que leurs bâtisseurs ne seront pas quelques puissantes multinationales, mais bien l’ensemble des humains, qui doivent reprendre la main sur ces puissances. Devons-nous suivre ou précéder ?

Print Friendly, PDF & Email

(2 commentaires)

1 ping

  1. J’aurais pu écrire tout ça mais tu l’as fait mieux que moi. J’adhère.

    • RAMPIN on 9 juin 2018 at 10 h 54 min
    • Répondre

    C’est lumineux et malheureusement pertinent.
    Qui a accès à ce Lab ? Pour quels usages ?

  1. […] pédagogiques du numérique – DANE Besançon | Usages pédagogiques du numérique. Quelle vision de l’humain dans un monde numérique ? Le cas du lab de l’EN. Le lancement médiatique du lab de l’éducation et de l’innovation le 5 juin nous montre que […]

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Apprenez comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :