Pourquoi tant de publications sur l’Intelligence Artificielle au basculement entre les années 2017 et 2018 ?

Outre le numéro spécial de Libération (et France Inter), hors-série « voyage au coeur de l’IA » (20/12/2017), on découvre que nombre de médias s’empressent d’apporter leur pierre à l’édifice médiatique du moment. Ainsi le Monde en cette fin d’année publie-t-il plusieurs articles autour de cette question (voir infra). 2017 est donc l’année qui annonce le sursaut de cette expression trop souvent galvaudée « d’intelligence artificielle ». Même Cédric Villani est au coeur de cette tourmente puisqu’il est appelé à fournir un rapport pour la fin janvier 2018 (https://parlement-et-citoyens.fr/blog/lancement-d-une-consultation-publique-sur-l-intelligence-artificielle-par-cedric-villani-participez-jusqu-au-6-janvier)
Bref tout le monde en parle… mais peu de gens vont plus loin qu’un ensemble de lieux communs auxquels s’ajoute une novlangue dont le mot disruption sera le chef de file, une nouvelle fois…

Reparlons plutôt de notre objet pour signaler qu’il n’est pas nouveau et surtout qu’il faut bien se rappeler qu’il a déjà fait les beaux jours de l’espace public entre 1980 et 1990 (cf. Larousse, voir infra). A cette époque les projets étaient nombreux et, assez étonnamment proche de ceux que l’on nous ressort aujourd’hui. Le rapport de France IA est particulièrement riche et intéressant car il tente de clarifier les choses. On trouve en effet à l’annexe 4, la description détaillée de ce qui est présenté à la page 7 des conclusions des groupes de travail. On peut aisément identifier les thématiques qui existaient déjà et celles qui apparaissent du fait des changements technologiques de ces 25 dernières années, dont en particulier l’apparition du web.

Bien évidemment l’école n’échappe pas à ce déferlement de l’IA, qui doit être associé à celui des algorithmes et du big data… D’ailleurs le rapport de France IA ne trouve rien de mieux que de proposer : « Instauration d’un enseignement “IA, traitement des données et sciences numériques” de l’école primaire au lycée » (p.60 et annexe 4). Une fois de plus la seule solution reste toujours la même. Décidément nos « innovateurs » ont bien peu d’imagination… et considèrent l’école comme un terrain de « bataille » sans en interroger le sens… et ce n’est pas nouveau : « poussez-vous, poussez-vous… » dit la chanson.

Si l’on reprend les articles publiés dans les années 1980 à propos des projets japonais autour de l’IA on sera étonné de relire le panégyrique de l’époque en le comparant à celui d’aujourd’hui. On ajoutera à ces articles nombre d’autres écrits qui à la même époque étaient la préfiguration de ce qu’ils sont aujourd’hui. Nous étions nous-même fort investis dans ces questions en tentant d’explorer le langage d’Alain Colmerauer, Prolog, comme piste intéressante pour le monde scolaire et les applications possibles à celui-ci. Et les lectures de l’époque n’ont rien à envier à celles d’aujourd’hui… On pourra bien sûr revenir à Marvin Minsky dans « la société de l’esprit » publié chez Interéditions en 1988 (Edition originale en 1985), on lira en particulier la quatrième de couverture signée de Douglas Hofstadter dans laquelle il écrit que Minsky  » a astucieusement mené à une compréhension de l’esprit humain bien plus humaniste que celle des humanistes qui méprisent les ordinateurs ». On ressent ici le coup de pied donné aux « humanités » qui à l’époque ignorent tout de ces sciences numériques et qui semblent les découvrir depuis quatre à cinq années après quelques décennies d’ignorance. On pourra aussi relire plusieurs ouvrages publiés chez Masson dans la collection sciences cognitives entre 1988 et 1993 dont en particulier « Acquisition du savoir pour les systèmes experts de A. Hart (Masson 1988, édition originale en anglais en 1986). Dans cet ouvrage on trouvera de nombreux passages qui permettent de comprendre partiellement les sous-bassement de ce que l’on enfouit actuellement sous l’IA et tous ces articles. On pourra aussi lire avec encore plus d’intérêt l’ouvrage de P. Jorion, « Principes des systèmes intelligents » (Masson 1989) qui permet dans un autre sens de bien comprendre les questions sous-jacentes au développement de l’intelligence artificielle en portant le focus sur un grand nombre de problématiques importantes dont celle de l’accès de la machine au « sens ».

Revenons alors à l’éducation. Qu’observe-t-on du côté de l’informatique ? De plus en plus d’opacité dans la compréhension possible, pour l’honnête homme et parfois pour le spécialiste (cf. certains propos de Yann Le Cun), de ce qui se passe dans la machine. Cette opacité n’est pas nouvelle, elle existe avec la généralisation des interfaces homme-machine de plus en plus ergonomiques. Elle existe avec les algorithmes de plus en plus sophistiqués mais surtout peu lisibles (cf. le cas du logiciel d’orientation post-bac APB). Cette opacité, cette difficulté d’accès donne un pouvoir à ceux qui conçoivent ces produits et à ceux qui « pilotent » ou « tentent de piloter » les usages de ces technologies. Développer un discours qui convoque une sorte de magie renforce l’opacité pour tous et pour chacun. Il ne suffit pas de donner des enseignements du code pour accéder à la compréhension !!! Faire croire que la connaissance du code est la clé est une tromperie qui vise à renforcer le pouvoir de l’informatique et sa magie.

Ce qui est dommage dans tout cela, c’est que l’opacité entretenue a pour effet de générer de la suspicion systématique, et surtout de faux débats. La question du progrès scientifique et technique ne peut être abordée correctement dans de telles conditions, à moins que ce ne soit une stratégie pour éviter de mettre à plat les réels problèmes posés par ces évolutions. L’éducation est évidemment nécessaire, mais qu’en est-il des éducateurs. Les spécialistes sont les plus mal placés pour faire cela, ils ne sont que rarement des « passeurs ». C’est donc de ces médiations dont on va avoir besoin à l’avenir, une médiation qui évite le spectacle et donne véritablement accès à la compréhension.

A suivre et à débattre
BD

 

Références

Le rapport de France IA (issue du ministère de l’économie) publié en mars 2017 accessible à cette adresse : https://www.economie.gouv.fr/France-IA-intelligence-artificielle

Le Monde publie en cette fin décembres dans sa rubrique PIXEL trois articles sur la question :
http://www.lemonde.fr/pixels/article/2017/12/30/l-intelligence-artificielle-ses-promesses-et-ses-perils_5236008_4408996.html
http://www.lemonde.fr/pixels/article/2017/12/31/les-5-familles-de-l-intelligence-artificielle_5236310_4408996.html
http://www.lemonde.fr/pixels/article/2018/01/01/que-savent-vraiment-faire-les-algorithmes_5236426_4408996.html

  • Parmi les livres publiés sur le sujet :
    Jean Gabriel Ganascia, Le Mythe de la Singularité, Faut-il craindre l’intelligence artificielle?, Seuil février 2017
  • Jean Gabriel Ganascia, Intelligence artificielle vers une domination programmée?, Le Cavalier bleu, avril 2017 (2è édition) – étonnamment il est presque impossible de savoir quand est sortie la première édition, ceci n’étant pas indiqué dans la deuxième….
  • Laurent Alexandre, La guerre des intelligences, JC Lattès, septembre 2017
  • Paul Jorion, Principes des systèmes intelligents, Masson 1989
  • Anna Hart, Acquisition du savoir pour les systèmes experts, Masson, 1988 – 1986
  • Marvin Minsky, La société de l’Esprit, InterEditions 1988, 1985

Des émissions récentes à écouter :

Emission France Culture, Matières à penser, Serge Tisseron et Jean-Gabriel Ganascia, L’intelligence artificielle : l’avenir de l’homme… ou sa fin programmée ? vendredi 15 décembre 2017 https://www.franceculture.fr/emissions/matieres-a-penser-avec-serge-tisseron/lintelligence-artificielle-lavenir-de-lhomme-ou-sa-fin-programmee

Emission France Culture, La méthode scientifique, animée par Nicolas Martin :  » Jean-Gabriel Ganascia, l’IA et moi, mercredi 27 décembre 2017 https://www.franceculture.fr/emissions/la-methode-scientifique/jean-gabriel-ganascia-lia-et-moi

Et pourtant la question de l’IA n’est pas nouvelle. On trouve ainsi à cette adresse un bilan fait en 1991 : http://www.larousse.fr/archives/journaux_annee/1991/129/l_intelligence_artificielle

Une vidéo qui aide à comprendre :
https://www.youtube.com/watch?v=trWrEWfhTVg

Parmi les oublis, manques ou évitements du supplément de Libération, ou pourra évoquer :
– L’absence de référence historique aux véritables développement des questions d’IA : à la page 12 du dossier, la brêve histoire de l’IA n’en est pas une. Un oubli majeur sur la période 1970 – 1990 au cours de laquelle nombre de propos et projets sur l’IA ont été tenus, compte tenu des contextes de l’époque, pourtant très proche de ceux encore tenus aujourd’hui. Où sont passés LISP, Prolog et autres systèmes experts et autres « cogniticiens » ?
– Des oublis de références : Philippe Breton et ses livres des années 1980 – 2000 sur l’informatique, les mythes et finalement « la Parole ». Jean Lassègue et son magnifique ouvrage sur Alan Turing (Turing, Les Belles Lettres 1998-2003) et bien d’autres encore.
– L’absence de référence au thème des apprentissages humains en contexte scolaire ou proche. Or c’est dans ce domaine que des questions vivent se posent dont au moins deux sont essentielles : l’aide à la compréhension humaine, l’aide à l’apprentissage des humains. Or les travaux issus de recherches du domaine de l’IA (si tant est qu’on puisse vraiment le définir) portent bien sûr sur ces questions et tentent, déjà, d’apporter des réponses. Mais dans ce champ là, les médias préfèrent paler de neurosciences, oubliant simplement que les travaux de recherche en informatique et en IA font complètement parti des neurosciences.

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