L'utilisation des TIC à des fins pédagogiques : une énigme ?

Le rapport 2004 sur les politiques d’éducation publié par l’OCDE comporte un chapitre consacré à la « rentabilisation des investissements dans les technologies éducatives ». Par ce seul titre, ce rapport introduit d’emblée l’hypothèse de « retour sur investissement » autrement dit il pose de la question de l’amélioration de l’éducation par les technologies. Le résultat est accablant : même dans les pays considérés comme étant les plus avancés en la matière le bénéfice éducatif des technologies semble très faible. L’obstacle principal dénoncé dans ce rapport est « la capacité des enseignants à intégrer ces appareils dans leurs pratiques pédagogiques ». Il est ajouté qu’il ne suffira pas de former les enseignants mais qu’il faudra conjuguer, matériel, formation et autres formes d’innovation éducative. La naïveté de ce rapport me paraît désarmante et le constat bien tardif. Une analyse un peu distancée des initiatives prises dans les années 80 sur le même thème ne laissaient aucun doute. L’amnésie sur le sujet des TIC dénoncée par Pierre Landry (spécialiste de l’autoformation) se confirme ici. Il est dommage que des travaux pour l’OCDE comme ceux de Michael Hubermann en 1973 n’aient pas été davantage popularisés : on aurait compris que le changement en éducation est beaucoup plus complexe qu’on ne le pense et surtout qu’il ne se réduit pas à des moyens et de la formation. Car ce rapport signale, fort heureusement, que si les moyens ne suffisent pas, la formation n’est pas une solution en elle-même quand les moyens sont là. Il est quand même dommage que les travaux sur la forme scolaire (Guy Vincent) n’aient pas été mieux lus. On aurait peut-être pas lu dans le rapport des phrases comme celle-ci : « 87% des élèves du deuxième cycle du secondaire fréquentent des établissements qui ne peuvent atteindre leurs objectifs en matière de TIC du fait que les enseignants ont une maîtrise insuffisante de l’ordinateur à des fins pédagogiques ».(Norvège) et surtout celle-ci «  »une formation appropriée ne permet pas à elle seule, une utilisation plus efficace des TIC: il faut aussi s’attaquer aux obstacles organisationnels et structurels qui existent au sein de l’école ». On comprendra mieux cet état de fait et donc l’origine de cette naïveté en lisant ce passage : « Les études expérimentales existantes renseignent globalement assez peu au sujet de l’impact des types actuels de technologies sur les performances des élèves, et moins encore au sujet de leur incidence sur la motivation ou l’acquisition des aptitudes à apprendre ». On apprend que, si les recherches avaient été mieux orientées, on aurait peut-être eu les moyens de comprendre les choses. Mais malgré ce propos, l’allant de soi sous jacent, l’hypothèse de base de ce texte reste bien que les technologies améliorent les apprentissages, et qu’il est dommage qu’on ne l’ait pas encore prouvé. Or le véritable travail à entreprendre est ailleurs. L’amélioration de la pédagogie ne peut être une question de technologies. Faut-il encore rappeler que c’est avant tout une question d’être humain ? L’amélioration des « processus d’enseignement et d’acquisition de savoirs » par les technologies est un prisme qui n’a pas de sens. C’est un mythe qu’il faut abattre. La première chose à faire est d’arrêter de poser cette question en croyant que la réponse est positive. Souhaitant d’autres innovations éducatives, le rapport fait là aussi preuve de naïveté. Il ne suffit pas d’innover quand on connait la difficulté à transférer les innovations. La question la plus importante est, selon moi, celle des pratiques ordinaires. Dans le monde enseignants les pratiques ordinaires évoluent différemment que dans d’autres milieux professionnels. les changements dans ces pratiques s’opèrent avant tout dans la confiance qu’ont les enseignants dans leur pratique. Or les technologies ont pour principal effet de déstabiliser cette confiance pour beaucoup de praticiens ordinaires (probablement moins pour les innovateurs). Le poids des représentations sociales de la fonction d’enseignement chez les enseignants (mais aussi pour l’ensemble des acteurs de l’éducation) est le facteur d’inertie dominant. L’acceptation de l’ordinateur dans les établissements scolaires est désormais un acquis non contesté. L’usage par contre ne se développe qu’au rythme de l’évolution de ces représentations. D’abord individuellement, les enseignants tentent une incursion dans ces pratiques nouvelles pour chacun d’eux. C’est dans ce premier temps qu’interviennent le plus les freins techniques et de formation. C’est le temps de la « prise de confiance ». Dans le deuxième temps accessibilité, souplesse, adaptabilité doivent accompagner un renouveau du « plaisir d’enseigner ». Dans un troisième temps, reconnaissance, soutien et accompagnement doivent permettre de rendre ordinaire l’usage des technologies qui sont alors en « proximité » avec l’acte d’enseigner. Cette démarche se fait dans un aller retour constant entre l’individuel et le collectif au sein de l’établissement scolaire, processus qui suppose une vigilance rigoureuse pour réguler les a-coups inévitables de la motivation et de la confiance. L’introduction des technologies dans l’enseignement ne doit pas viser à améliorer la qualité de l’enseignement en elle même mais bien plutôt la qualité de l’enseignement par rapport à la mission de l’école dans la société. Il ne faudra pas regretter que les perfomances aux tests standards ne soient pas améliorées par les technologies, car c’est perdu d’avance. Il faudra par contre redouter qu’au nom de ce mythe on ne poursuive pas ce développement car les technologies dans le système scolaire permettent bien d’autres choses autrement importantes : – la relation aux savoirs savants et aux savoirs de la pratique contemporains ne peuvent se faire si l’on ne situe pas les technologies par rapport à ces savoirs, c’est à dire aussi dans la construction de ces savoirs, – l’évolution de la relation pédagogique dans la classe, – Le développement d’une culture d’information et communication suffisante pour comprendre et analyser le monde actuel – la maîtrise technique et culturel d’outils dont l’usage social est de plus en plus opaque pour l’usager.

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