Août 17 2008

L'année des ENT ?

La nouvelle année scolaire et universitaire sera probablement celle des environnements numériques de travail. En effet si les initiatives prises par le ministère dans cette direction dès 2002 2003 nous avaient semblé relever davantage de l’effet d’annonce (lié à un projet plus global d’encadrement des TIC), on s’est aperçu que de nombreuses pratiques se sont mises en place, mais très loin du cahier des charges initial, à côté de projets plus en lien en particulier dans les universités, mais pas uniquement.
En fait c’est la définition même de l’ENT qui a été mise à mal. Il suffit de rencontrer des responsables de tels projets dans des établissements pour se rendre compte que la notion d’environnement numérique de travail recouvre des réalités extrêmements variées. Depuis le site web interactif (type web 2.0 de base avec blog ou wiki), jusqu’à l’application informatique qui intègre tous les aspects de la vie scolaire et universitaire aussi bien technique que pédagogique, en passant par le détournement de diverses applications de FOAD (type Moodle, Ganesha ou Claroline…)

Entre une volonté ministérielle et la réalité des usages, le cas des ENT nous rappelle ce qui est à la base de la sociologie des usages : entre la volonté des concepteurs/prescripteurs d’imposer un cadre et la mise en application dans les contextes retenus, il y a un écart initial important, celui de l’appropriation. C’est dans ce temps/processus que les contours se précisent progressivement : d’une part les usagers découvrent certains aspects des outils potentiellement présents, d’autre part les outils proposés s’affinent et s’adaptent à de nouveaux besoins des usagers. Le défaut du projet des ENT présenté en 2004 a été de vouloir, selon une vieille habitude jacobine (que l’on connait aussi dans un autre mode, dans la gouvernance des entreprises de grande taille), de tout définir en amont et ce malgré une consultation ouverte proposée aux usagers. Le rapport publié alors par la FING sous la houlette de la Caisse de dépots avait semblé suffisant pour poser ce cadre, compte tenu des pratiques observées de caratbl électronique et autres initiatives proches connues entre 1999 et 2004. Mais c’était sans prendre en compte un élément de fond de ce processus d’appropriation, l’acceptabilité, c’est à dire la possibilité pour les usagers de mesurer l’adéquation entre l’outil et le contexte, ce que l’on pourrait rapprocher de la genèse instrumentale de Pierre Rabardel. Or ce qui s’est passé entre 2004 et 2008 c’est la progressive appropriation d’outils variés et leur adaptation progressive aux contextes de travail quotidien.
Le principal enseignement de cette période est celui de la « localisation ». Les psychologues cogniticiens nous ont depuis plusieurs années fait comprendre que le contexte fait partie intégrante du processus d’apprentissage, il en est même un élément constitutif. Dans le cas des ENT c’est effectivement cette « localisation » qui est le travail plus important que doivent mener ceux qui veulent intégrer ces outils. Il s’agit d’une forme de « traduction » d’un objet en vue de le percevoir au travers du contexte lui-même. Or ce travail est actuellement en train de s’effectuer. La multiplication des initiatives de mise en place d’outil environnant le travail des enseignants et des élèves ou étudiants montre qu’il y a un passage qui s’opère entre les « spécialistes locaux » des TIC et l’ensemble des acteurs. Si les élèves, les étudiants ont vraiment fait la preuve de leur « aisance » (mais pas forcément de leur maîtrise académique, si chère aux enseignants), les enseignants ont de leur coté pris la mesure de « l’objet ENT » sans le formuler tel quel, mais en le vivant. Du coté des adultes, l’environnement TIC, aussi bien au travail qu’à la maison, est devenu un élément du contexte quotidien. Les enseignants avaient été longtemps tenus en dehors dans leur profession du fait même de la forme scolaire et d’une réticence à faire le pas plus particulièrement marqué dans certaines cultures disciplinaires. Désormais les choses sont en train de changer, entre autres parce que la « localisation » implique simultanément les élèves ou les étudiants et les enseignants pris ensemble dans un même mouvement, mais de deux positions différentes.

Même si aujourd’hui on appelle ENT un peu tout, il faut reconnaitre que l’on est en train d’y arriver. Cependant un écueil guette ce déploiement s’il se réduit à une normalisation de ce qui se passe : un refus lié au sentiment de « désappropriation », autrement dit la perception d’une tentative détournée de « contrôler ». L’interconnexion de toutes sortes de fichiers et l’informatisation de tout peut certes apparaître comme une facilitation, mais aussi comme une possibilité nouvelle de surveiller et de contrôler les individus et leur devenir. Ainsi la question du e-portfolio intégré et celle de l’identité numérique (et non pas seulement celle de l’identifiant numérique) vont elles rapidement révéler ce questionnement sur la liberté des personnes. Mettre en place un ENT et un identifiant unique c’est donner la possibilité de réveiller le mythe de Big Brother.

De nombreux enseignants font un pas pédagogique sans pour autant mesurer la valeur de l’autre pas qui risque de s »imposer à eux. Si le travail de mise en place s’effectue à l’échelle humaine contrôlable cela pourra se faire (c’est ce que l’on a pu observer lors de l’année passée). Si cela dépasse cette échelle on risque de voir de freins se serrer sur les roues de l’informatisation globale du système éducatif.

Ainsi l’année scolaire qui commence va mériter toute notre attention car elle risque d’être celle d’un basculement probablement très intéressant à observer, mais aussi très questionnant. Le Web 2.0 propose désormais un large éventail de ces outils au grand public et des sites de contact, d’anciens, de groupes de travail et autres entrent rapidement dans le contexte scolaire et universitaire de manière souterraine à coté de projets plus structurés et plus globaux d’ENT. C’est à l’articulation de ces « localisations » et de ces souhaits de « globalisation » des initiatives (réflexes jacobin bien français) que se situe l’enjeun principal de ce qui va apparaître.

BD

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