Logiques commerciales, logiques scolaires ???

Y a-t-il tant d’écart entre les logiques commerciales et les logiques scolaires ? Telle est la question que je me pose en lisant les échanges à propos des offres de produits nouveaux faits par les vendeurs de « nouvelles technologies » et leur écho auprès des enseignants. Cette question m’est apparue encore plus importante suite à une discussion avec une enseignante qui me vantait le Tableau Blance Interactif (TBI).

Vous trouverez     ici (site de François Guité)

ces débats intéressants à propos du TBI

Plus j’avance dans ma carrière dans les métiers de l’enseignement et de l’éducation plus je m’aperçois de l’aspect « industriel » de l’enseignement scolaire. Cela peut paraître naïf à certains, mais il me semble que le premier rapprochement entre les logiques commerciales et les logiques scolaires, c’est qu’elles ont en commun de s’appuyer sur une industrialisation du processus de diffusion d’un produit. La massification de l’enseignement peut être rapprochée de la culture industrielle parce qu’il s’agit bien de permettre au plus grand nombre de bénéficier d’un « produit ». Le commercial, dans ce processus est celui qui, comme l’enseignant et les cadres de l’enseignement, doit favoriser l’adoption du produit par le plus grand nombre.

L’exemple des TIC à cet égard est particulièrement éloquent, surtout quand on observe la rencontre des logiques comme dans le cas des salles multimédia, ou celui des TBI et autres avatars… technologiques. On pourrait aussi faire le même parallèle avec celui des médias de masse. En osant aller un peu plus loin, je dirai que finalement on trouve là les bases du « modèle transmissif » comme transversal d’une société qui cherche à industrialiser un produit pour en favoriser la diffusion massive. Or le processus d’industrialisation nécessite la normalisation, c’est à dire la définition d’un dénominateur commun le plus petit possible (PPCD). Ne peut-on penser là l’analogie avec le socle commun de connaissances et de compétences ou même le B2i ?

Un exemple comme celui du cours magistral permet de mettre en évidence la continuité entre ces univers. Que j’ai un élève, 100 ou 1000 devant moi, le cours magistral peut permettre une bonne économie si l’on considère le seul modèle transmissif. Dès lors que l’on veut aller à l’encontre de ce modèle, en proposant un modèle socio-constructiviste par exemple, on voit immédiatement l’impossibilité d’industrialiser l’enseignement. Dès lors que l’on veut passer du coté de celui qui apprend on s’aperçoit que la logique industrielle massive est à revoir. Les différences apparaîssent de manière de plus en plus évidentes entraînant la difficulté de la normalisation.

Pour poursuivre l’analogie, il me semble que le modèle industriel mis à mal par les demandes individuelles a apporté des réponses intéressantes : il tente de tromper les individus en donnant des impressions d’individualisation de la réponse (on change la couleur mais le contenu est le même, comme le fait la SMART); il tente de baisser le niveau d’industrialisation par l’assemblage (on donne une base sur laquelle on ajoute des modules à choisir, comme le modèle de Dell); il se présente du coté de l’individu pour lui donner la sensation d’individualiser (la télé à la demande, etc…) La sociologie des usages nous a montré combien la lutte entre entre l’usager et l’industrie se joue au jour le jour. Le modèle social et économique actuel de l’occident est centré davantage sur le modèle de l’industrialisation que sur celui de l’individualisation, même s’il s’est emparé de l’argument de l’individualisation pour mieux faire passer l’industrialisation. En effet les nombreux propos tenus sur l’émergence d’une société individualiste ne sont que les faux nez d’une société collective bâtie non pas sur la solidarité intrinsèque humaine, mais sur une solidarité extrinsèque économique et technique. Puisque les êtres humains ne parviennent pas à s’entendre entre eux, construisons leur un environnement qui leur impose cette entente : normalisons leurs pratiques, soumettons les à l’ordre industriel.
Quand on observe les enseignants au quotidien, on s’aperçoit qu’ils ont beaucoup de mal à percevoir cette mutation. Ils sont tenus par des « offres écrans » qui leurs donnent l’impression de ne pas être dans le modèle industriel alors qu’ils en sont le maillon essentiel. La première compétence énoncée dans le référentiel métier est celle de « l’agir en fonctionnaire de l’Etat ». Bien évidemment le rappel constant de la liberté pédagogique (cf préambule des nouveaux programmes de l’école primaire) est là pour tempérer les ardeurs des défenseurs d’une obéissance aux méthodes « fortes » qui ont tenté d’envahir le ministère de l’éducation au cours des dernières années…

Car le monde de l’enseignement se trouve au milieu de la contradiction essentielle de l’Etat : comment donner à tous et à chacun en même temps ? L’exemple des TIC est à ce sujet éclairant : la très grande difficulté que le monde enseignant a à les intégrer est révélateur de cette hésitation. D’une part les TIC sont les bras armés du progrès industriel et médiatique (cf le développement de la télévision puis d’Internet dans la société).D ‘autre part les TIC dérangent le modèle industriel de la classe traditionnelle (la forme scolaire) en introduisant un objet troublant l’ordonnancement traditionnel et en tirant vers l’individualisation, la différenciation. Enfin les TIC, dont le monde enseignant ressent bien qu’elles sont le vecteur d’un « nouveau pouvoir », ont désormais envahi le monde sans se soucier de ce qu’en ferait l’école, la marginalisant presque définitivement. On pourrait poser l’hypothèse que de laisser définitivement les TIC à l’extérieur de l’école arrangerait bien un grand nombre d’enseignants. Sauf qu’à voir arriver des objets techniques qui viennent le plus souvent s’appuyer sur l’argumentaire industriel de la forme scolaire traditionnelle rencontre un écho. Quelques exemples briévement évoqués peuvent l’illustrer :

  • Le Tableau blanc interactif qui focalise l’attention de tous vers un espace unique de travail, fut-il de partage
  • L’ENT qui propose de centraliser et d’encadrer les activités scolaires dans un moule normalisé
  • Les salles multimédia pilotées depuis un poste « maître » qui permet de faire travailler les élèves à distance, sans bouger de sa place (cf la notice de présentation de certaines salles)

L’école, parce qu’elle est au service de la société, comporte, dans sa forme traditionnelle, un ensemble de caractéristiques que l’on peut resituer dans l’histoire du XIXème siècle comme proches des développements de la révolution industrielle, comme inspirées scientifiquement par le positivisme et politiquement par l’instauration de la scolarité obligatoire. L’histoire de l’informatique, passée d’un modèle centralisé (un ordinateur et des terminaux) à un modèle décentralisé (un ordinateur autonome), puis à un modèle en réseau (un ordinateur connecté aux autres) pour revenir progressivement à un modèle centralisé (un ordinateur connecté à des services disponibles sur Internet, bref un terminal), en est arrivée à un cadre qui la rend désormais compatible avec le modèle industriel centralisé et donc aussi avec le modèle scolaire.

Il est temps de prendre conscience de ce questionnement si l’on ne veut pas être « soumis » et cette fois-ci de manière convergente par un ensemble d’institutions devenues cohérentes avec les modèles techniques et économiques…

A débattre,

BD

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(2 commentaires)

3 pings

  1. Voilà une excellente analyse d’un sujet qui me préoccupe aussi beaucoup. Si je peux y ajouter ma voix, j’ai récemment écrit quelques billets qui traitent de la question :

    http://www.opossum.ca/guitef/archives/004088.html
    http://www.opossum.ca/guitef/archives/004092.html
    http://www.opossum.ca/guitef/archives/004090.html

    Dans ce dernier billet, David D’Arrusso du Conseil supérieur de l’éducation (Québec) souligne le phénomène du ‘school impovement industry’ (voir Google), très pertinent en l’occurrence.

  2. Merci François de m’avoir fait découvrir l’existence de cette ‘industrie’ !
    Merci M. Devauchelle pour cette fort intéressante analyse autour des TBI.

  1. […] Le point de vue de Benoit Devauchelle […]

  2. […] Celui de Benoit Devauchelle, sur son toujours très intéressant blog, ainsi que ce point de vue ou encore celui-là. décembre 29th, 2008 in TICE […]

  3. […] Le point de vue de Benoit Devauchelle […]

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