Eloge des pratiques ordinaires

Utilisant parfois le mot terrain, je me fais souvent prendre au piège de mes contradictions quand, dans une intervention, on m’oppose « le terrain » comme en décalage avec ce que je dis alors que je prétends m’en tenir moi aussi à ce même terrain pour argumenter. Il se trouve qu’avec le développement des médias traditionnels suivi des nouveaux médias, un phénomène nouveau apparaît : si avec l’écrit (livre, journaux etc…) seuls une petite partie accède au droit à tenir parole (cf le rôle des éditeurs comme filtre), avec de nouveaux médias de plus en plus interactifs (la radio, la télévision puis Internet) on accède progressivement à la possibilité pour quiconque de rendre compte du « terrain » qui est le sien. Ainsi lorsque quelqu’un oppose le terrain, le sien, à votre propos, il vous situe comme un de ces anciens médias qui semblent coupés de la réalité. Mais la difficulté vient du fait que ce terrain qui est mis en avant n’est jamais qu’un terrain, celui de celui qui parle. Il faut donc, selon moi, pour parvenir à changer cette opposition stérile, en venir à une autre expression, celle de « pratique ordinaire ». Les travaux de certains courant de la sociologie française contemporaine (B. Lahire, M. Bernoux, D. Pasquier etc…) en viennent à considérer que ces pratiques ordinaires loin d’être négligeables sont en fait l’expression de ce qui fait la complexité de l’individu. Plusieurs logiques d’action traversent un même individu. La catégorisation si souvent tentée est un leurre. C’est pourquoi la notion de terrain ne peut être utilisée de façon efficace, car supposant une catégorisation de l’expérience qui serait homogène. Or l’approche des pratiques ordinaires à ceci de remarquable qu’elle est souvent complexe, voire contradictoire dans un même individu et qu’elle interdit rapidement toute vision homogène du « terrain ». Le problème évoqué ici vient du fait que dans certains médias interactifs, un certain nombre d’intervenants s’arrogent l’autorité de définir et de dire ce que pense le terrain (ou encore la réalité). Cet abus de pouvoir est très présent dans les commentaires de nombreux médias et est fort irritant, surtout quand cette pratique se développe dans toute la sphère des communiquants, professionnels ou non. Passer de l’individuel au collectif est un racourci réthorique que l’on a souvent tendance à utiliser car il simplifie beaucoup la lecture du monde. Malheureusement, ce passage écrase les différences inter-individuelles mais aussi les morcellements intra-individuels. De plus la volonté légitime de s’appuyer sur une réalité pour énoncer un propos est louable, encore faut-il que cette réalité, ce terrain, ne soient pas le moyen de refuser d’accepter des différences. Utiliser l’argument du terrain est bien trop flou. Les nouveaux moyens d’expression permettant à chacun un droit de parole nouveau doit inciter à être très prudent et à respecter les différences. Malheureusement de nombreux exemples récents montrent que le spectacle de la lutte des terrains, des idées et des opinions est bien plus « vendeur » que la recherche de la compréhension des phénomènes qui nous entourent. Ainsi la dérive de certains blogs actuels en affrontement de conviction et de terrain ne mène à rien d’autre qu’à épuiser les gens qui, se posant des questions, ont tenté de porter à la connaissance des autres leur terrain, leur histoire, leur expérience dont il se sont vite faits déposséder par ceux qui « s’autorisent à penser » le terrain des autres. Les pratiques ordinaires ont ceci de particulièrement remarquable et d’intéressant qu’elles se développent en deça du seuil de disibilité, autrement dit qu’elles ne sont pas destinées à être parlées, mais à être vécues. Dès lors que l’on s’empare de ces pratiques pour en faire un terrain ou la réalité, il faut alors commencer à soupçonner le propos.

Bruno Devauchelle

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