Août 18 2015

De l’enfant consommateur à l’école consommatrice et prescriptrice

Suite à la journée organisée par le ministère de l’éducation en avril 2015, (http://eduscol.education.fr/cid90065/le-marche-des-objets-communicants-les-jeux-et-l-education.html) sur le thème « Le marché des objets communicants, les jeux et l’éducation », on peut s’interroger sur la place de la « consommation » dans l’éducation. Plusieurs écrits récents font état de ce questionnement sous divers points de vue qui méritent d’être mis en débat. Ainsi l’ouvrage « Digital Natives, Culture, génération, consommation » (coordonné par Thomas Stenger ems-éditions, 2015) illustre-t-il ce que les sciences de gestion tentent de mettre à jour des connaissances sur ce thème. On pourra aussi lire cet article qui, quoique un peu difficile d’abord propose une réflexion particulièrement intéressante pour qui veut exercer son « esprit critique » : Gollety Mathilde, « Quelle rationalité pour l’enfant-consommateur ? Prise en compte et incidence de la rationalité des enfants dans les recherches sur l’enfant consommateur. », (Management & Avenir 8/2011 (n° 48) , p. 135-157 URL : http://www.cairn.info/revue-management-et-avenir-2011-8-page-135.htm )

Il y a fort longtemps déjà que dans l’enseignement on recevait les marchands d’informatique en leur disant : si les élèves utilisent votre matériel ils seront prescripteurs pour les entreprises dans lesquelles ils travailleront. Même si ce temps-là a vécu aussi longtemps que les marges sur la vente d’ordinateur étaient proches de 40%, aujourd’hui cet argument ne fonctionne pas vraiment de la même manière. Le développement des ambassadeurs et autres personnels d’établissement privilégiés par certaines marques a pris le relais. Comment vendre au mieux aux établissements et par là même aux parents et aux élèves ? Il y a bien longtemps que les professionnels de nombre de secteurs ont développés des kits et mallettes pédagogiques qui permettent aux enseignants d’avoir clé en main des moyens de promouvoir leurs produits ou même leurs marques.

Si dans un établissement scolaire un constructeur équipe l’établissement d’une marque, les élèves, ou les étudiants auront-ils le réflexe d’acheter la même marque ou au moins une marque compatible ? On peut en douter depuis que l’équipement des familles a supplanté celui du monde scolaire et universitaire, contraignant même à une réflexion sur le BYOD (AVAN) et sur l’usage des matériels personnels en classe. Toutefois la compatibilité reste un élément de référence pour un grand nombre de personnes. L’élève qui s’aperçoit que sa tablette personnelle est incompatible avec les applis que l’école propose pourra, à l’instar de ses parents, se sentir mis à l’écart défavorisé. La fameuse compatibilité qui a fait la richesse de certains et le désespoir d’autres reste un facteur important pour développer les comportements d’adhésion de même que la fameuse interopérabilité. Pour favoriser l’achat, il faut tabler sur la cohérence et la convergence.

Un autre point mérite aussi notre attention : la fascination des jeunes pour les technologies. Celle-ci se traduit d’abord par les taux d’équipements et les usages. Cette fascination qui repose sur l’idée de progrès synonyme d’amélioration des conditions de vie et aussi sur le plaisir de la nouveauté et sa découverte a été fortement relayée par les médias et la publicité. Relayée signifie aussi bien encouragée que suivie. Car c’est une des habiletés qui consiste à tester une idée auprès du public pour ensuite la lui imposer quand on sent qu’elle a fait un peu écho. Alors le marché suit. Ainsi les montres connectées ont-elles bien du mal à trouver leur marché en ce moment. Mais peut-être le produit est-il en avance diront certains, trop éloigné des besoins diront d’autres, inutiles diront les derniers. Ce qui est assez impressionnant c’est que l’enfance et la jeunesse sont devenus davantage prescripteurs que leur parents et que les adultes en général. Certains adultes, pris par le jeunisme sous toutes ses formes font écho et deviennent des amplificateurs de tendance.

L’école ne serait plus prescriptrice mais suiviste. Au-delà des marchés, de la consommation, cibles faciles mais nécessaires, il y a plus généralement le décalage qui s’est creusé entre l’école et la société. Les promoteurs du retour à l’ancien temps heureux savent-ils qu’à l’époque l’école était bien la prescriptrice d’un ordre social et que la forme sociale était une suite logique de la forme scolaire ? Et pourtant s’ils analysaient ce fait, alors ils auraient une autre vision de l’école que celle qu’ils promeuvent. A moins qu’ils ne préfèrent ce retour en arrière pour tenter de restaurer cette force prescriptrice, mais pour prescrire quoi ? Car la force de l’école depuis sa création c’est que sa prescription était ancrée dans les réalités sociales du moment, sur l’ordre et la hiérarchie de l’école. Mais depuis tout ce temps bien des choses ont évolué, et pas uniquement le numérique, mais pour reprendre les trois premiers chapitres de « Petite Poucette » de Michel Serres ou encore « Deux pouces et des neurones » de Sylvie Octobre, un ensemble d’éléments qui font que les réalités sociales ont largement changé. Or l’école n’a pas modifié sa forme et a continué sur sa logique initiale de massification qui avait fait son succès jusqu’à la fin des trente glorieuses (1975).

Le marché, la consommation, l’argent ont longtemps été des objets « salissants ». Le numérique et ses multiples objets qui sont pourtant devenus un symbole criant de ce marché ne le seraient pas à l’école ? A entendre les discours des uns et des autres, on sent bien que même la plupart des tenant du retour à l’ancien temps heureux ne refusent pas les technologies numériques, en y ajoutant cette fameuse prise de distance critique. Distance dont on se dispense le plus souvent de la traduire dans les actes, les faits et les recommandations : comme s’il suffisait de le dire. Mais le marché est passé par là. Sa volonté de diffusion dans l’ensemble de la société a amené les gens de ces métiers à développer des stratégies de communication à la valeur pédagogique (ou au moins persuasive) forte. Certes ils ont tendance à peu se soucier des effets une fois le produit vendu…Mais au moins ont-ils réussi à convaincre pour une premier geste. Et par le fait le monde scolaire se trouve dépassé par les conduites sociales. Et dépassé signifie ici qu’elles sont génératrices d’attentes nouvelles, de besoins nouveaux. Ceux qui font des MOOCs et des classes inversées sont dans quel camp ? Soit ils sont suivistes et essaient de replâtrer l’institution en lui donnant un vernis de modernité, soit ils sont en train de proposer à l’institution de réviser ses classiques et tenter de trouver sa place dans une société dite « post-moderne ». A moins que ce ne soit simplement un feu de paille, une envolée lyrique et rhétorique, qui a au moins le mérite de montrer qu’il y a du possible. L’avenir nous le dira…

Et si finalement en entrant par cette question d’une société libérale de marché et ses mécanismes on interrogeait les fondements de l’école, du système éducatif. Peut-être pourrait-on, à condition de ne pas s’embourber dans les éternels débats idéologique, envisager de questionner plus simplement le fait de « faire société » et pas seulement de « vivre ensemble ». Pour le dire autrement, l’éducation est bien un objet Politique et pas seulement un instrument d’une politique ou d’une autre… et le numérique vient nous interroger de par sa propre forme et sa propre distance au réel.

A suivre et à débattre

BD

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(2 commentaires)

  1. Juste en passant pour faire remarquer que le suivisme que tu observes à juste titre est apparu dès le moment où tout le monde, à commencer par ceux qui n’y comprennent goutte, s’est mis à parler d’« usages » du numérique là où on attendait de l’école un engagement et de ses acteurs la mise en oeuvre de pratiques professionnelles. Bien à toi.

  2. Difficile de ne pas être d’accord sur la forme.
    Effectivement, il y a une part de description de l’actuel et du passé qui est indéniable.
    Là où le fond pêche un peu, se trouve la conclusion.
    L’école est devenu un enjeu politique conséquent et concernant le numérique, un enjeu accru. Sur le terrain, c’est une formidable partie d’intérêts personnels qui se joue.
    Pour la comprendre, il y a un mécanisme à connaître. Celui de la gestion de l’argent public et de l’ambition politique locale. Si je prends l’exemple des collèges, que je connais bien, et que je le généralise à une échelle géographique élargie à différentes régions dans lesquelles j’ai pu intervenir sur ce sujet, on retrouve une disparité profonde des modalités d’équipement des établissements. Et le constat est simple : elle est directement dépendante de la sensibilité du politique sur le sujet. Passionné ou pas, ce n’est pas la question. Il y a des concurrences individuelles plus que d’idées.

    L’uniformité des usages est loin d’être acquise. C’est dommageable en terme d’équité, mais surtout d’efficacité. effectivement, dans la réalité quotidienne, il est à noter le formidable essor des objets connectés. Mais plus qu’une compatibilité, c’est de l’intérêt dont nus devons parler et la perception globale : http://educavox.fr/accueil/debats/le-numerique-educatif-et-les-parents.

    Je pense aujourd’hui que c’est une vraie stratégie d’équipementiers qui est en place. Que la génèse se trouve au sein de l’égocentrisme politique et que l’évolution est encore trop soumise à des concurrences de personne. Chacun améliorant le dispositif en se nourrissant des erreurs décriées de l’autre, et toujours en ignorant les vraies demandes qui, de fait, ne trouveront pas d’échos, de réponses et de critiques sur le terrain de l’efficacité.

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