Nation, Patrie, État, Pays, quel sens à l’ère du numérique ?

Parmi ces mots, lesquels sont absents du nouveau programme d’E.M.C. (éducation morale et civique) à l’école et collège, quel est le nombre de citation de ceux qui y sont cités ? Ce petit exercice pratique, que j’invite chacun à faire, vise simplement à mettre en évidence la perte d’importance de ces termes dans la société actuelle. Certes c’est le terme République qui prend le devant de la scène, mais au moment où l’on prépare la rentrée scolaire et où il faut penser à l’enseignement moral et civique, les mots doivent être choisis avec soin. Au-delà des mots officiels, il y a leur présence dans la société, dans la vie quotidienne de chacun et en particulier des jeunes qui vont être dans nos classes, dans nos amphis. Alors que le numérique recompose la perception que chacun se fait de l’espace-temps, ces mots ont-ils encore un sens une portée, une force ? Ou plutôt comment interroger ces mots dans un contexte de vie numérique ?

On parle souvent de frontières devenues poreuses, d’échanges au-delà des limites habituelles, de regard direct sur le monde, d’immédiateté de la transmission des faits, de la mise à distance du réel par la médiation technique au travers des écrans mais aussi des algorithmes qui les conduisent. Autrement dit un enfant né avec le numérique dans son environnement quotidien (il me semble important d’éviter l’emploi systématique des expressions anglo-saxonnes) découvre un monde avec d’autres intermédiaires que ses prédécesseurs. Un simple fait technique permet d’envisager cette question. En 1960 quand la télévision française commence à arriver massivement dans les foyers, il n’y a qu’une seule chaîne et un ministre de l’information. Autrement dit si l’espace de représentation du monde s’est ouvert à de nouvelles dimensions, celles-ci sont particulièrement limitées et contrôlées. Regardons aujourd’hui les pouvoirs politiques qui continuent de tenter de contrôler les flux d’information (en particulier sur Internet), mais aussi les pouvoirs économiques et industriels qui tentent de garder la main sur ces intermédiaires, on s’aperçoit que l’enjeu est de taille et qu’il concerne bien sûr les conséquences qu’à le sens que chacun donne aux termes nation, patrie, état, pays… voire République.

Si l’on reprend les habituelles définitions des termes (par exemple celles données ici http://omnilogie.fr/O/Pays,_%C3%89tat,_nation_et_patrie), on peut les interroger ainsi :
1 – Le pays représente un territoire, un lieu géographique.
Le passage de la perception physique d’un espace à une perception plurimodale de cet espace introduit une nouvelle dimension. La sensation physique d’un espace est bousculée par la représentation numérique de celui-ci. Découvrir le pays avec ces nouvelles « modalités » c’est d’une part enrichir la connaissance mais d’autre part c’est risquer la surcharge voire l’égarement. Si à l’école on travaille sur le village ou le quartier, il est intéressant d’utiliser des ressources numériques (internet, photos, etc…) mais cela peut aussi amener des confusions dès lors que l’information n’est pas personnellement située. Si l’on regarde les périphéries de nombre de villes, on s’aperçoit qu’elles se ressemblent toutes si on en reste simplement à la surface, au sol et à ses constructions.
La notion de territoire ajoute une dimension que l’éthologie ou encore la géographie humaine nous ont appris à associer à la manière dont celui qui y habite le construit. On comprend aisément que l’usage des réseaux en ligne et autres interactions définit à côté du territoire physique un territoire numérique et/ou imaginaire bien différent

2 – L’Etat, comme représenté par des institutions reconnues par un groupe humain et régit par des règles définies pour un pays donné, est bien sûr questionné de par son éloignement et sa proximité. La fameuse définition du département (ainsi que les autres unités) comme un espace relié par un déplacement de cheval met bien en évidence le fait que la constitution de l’état est bien liée à des flux de personnes, de biens, d’information. Le développement de l’informatique en réseau modifie singulièrement la donne. Le développement de la dématérialisation des démarches ainsi que la généralisation des démarches administratives en ligne modifie la perception de l’Etat et de ses institutions et surtout de son fonctionnement.

3 La nation, comme rassemblement de personnes formant un ensemble dans un pays, est particulièrement mise à mal par les évolutions des populations. Les flux migratoires ne sont pas nouveaux. Les métissages culturels sont anciens. Si nous prenons l’histoire de la Picardie, on identifie, entre autres, des migrations espagnoles, polonaises, belges, portugaises, algériennes etc… Et ces migrations humaines sont à la source de l’évolution de tous les groupes humains. L’ouverture de canaux de communication nouveaux (transports physiques, réseaux numériques etc…) a développé une nouvelle forme de métissage par le numérique. Rappelé par plusieurs chercheurs en sociologie des médias, la télévision, la radio, Internet désormais, ont permis d’ouvrir de nouveaux échanges culturels sans flux migratoires physiques. Même si ceux-ci se poursuivent (et c’est l’un des sens de l’histoire des humains), c’est désormais la circulation numérique des informations qui impose progressivement à chaque jeune le cadre de construction de ce que l’on appelle encore nation, mais que les textes tendent à appeler désormais République. Comprendre la notion de nation, en s’appuyant sur la perception du pays et de l’état est de plus en plus complexe. La disparition de l’idée de nation semble progressivement annoncée, tout au moins dans la manière dont on peut aujourd’hui la construire avec l’environnement dans lequel nous vivons.

4 La patrie, en tant que ce qui fait unité entre les habitants d’un pays (langue, histoire, culture…), est la notion qui fait le plus polémique. Non pas en tant que telle, mais en tant qu’incarnation. Les métissages culturels, la relecture de l’histoire, l’évolution des langues, l’évolution des populations et de leur composition, tout indique une tendance à la mondialisation, certains parlent de moyennisation. Mais beaucoup d’auteur notent le dialogue essentiel en local et global. En cela le numérique a apporté à chacun une vision du global, une perception de ce qu’il ne peut voir, comprendre, percevoir physiquement. Or le local continue d’exister, mais semble s’être fortement restreint. La vie de quartier et de village a beaucoup évolué au cours des cinquante dernières années et s’est largement modifié du fait des conditions de vie. L’arrivée des possibilités du numérique amplifie le dialogue entre le local et le global, au risque parfois de faire disparaître, fondre, le local dans le global. La patrie est donc une notion qui semble ne plus recouvrir une réalité aisément perceptible si ce n’est dans des discours, en particulier politiques. Mais là encore, la décrédibilisation de ces discours vient de leur mise en concurrence avec d’autres sources, aujourd’hui accessibles à chacun. Même si celles-ci sont douteuses.

L’éducation morale et civique ne peut donc faire fi de ces évolutions. D’ailleurs il est fait à plusieurs reprise au numérique dans le texte ministériel. Mais il faut rester vigilant car ces textes abordent ces questions comme on abord un objet extérieur (exotique, étranger ?), un objet d’étude, alors que ces questions sont des questions de vie. Voire ses grands-parents prendre leur retraite dans un pays étranger peu couteux, avoir l’obligation d’aller à « l’étranger » dans un cursus d’étude, être en permanence confronté au métissage des langues au quotidien (e-learning, Massive Open Online Course, flipped learning, et autres termes anglo-saxons), etc… tout cela concoure à rendre de plus en plus difficile l’abord de ces questions. Quant au terme République, on peut craindre que l’opportunité politique ne vienne prendre le pas sur le sens même des choses. A moins que ce ne soit un rappel à l’ordre c’est à dire un retour aux fondements de ce que l’on a appelé république à la fin du XVIIIè siècle. En d’autres termes, il y a fort à parier que ce mot ne soit encore plus vite mis à mal dans les classes que les quatre précédents. Mais attendons la mise en œuvre dans les classes pour l’analyser.

A suivre et à débattre

BD

On pourra aussi lire avec intérêt cet article :
Peloille Bernard. Le vocabulaire des notions « nation », « État », « patrie ». Quelques résultats d’enquête. In: Revue française de science politique, 33e année, n°1, 1983. pp. 65-108.
1983, url : http://web/revues/home/prescript/article/rfsp_0035-2950_1983_num_33_1_394057 Consulté le 08 août 2015

Et bien sûr les textes officiels de référence : http://www.education.gouv.fr/cid90776/l-enseignement-moral-et-civique-au-bo-special-du-25-juin-2015.html

4 Comments

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