Une vie en direct est-elle possible ?

Peut-on parler d’une intermédiation cognitive ? Derrière cette expression qui pourrait rendre méfiant, se cache une réalité simple : chaque jour nous utilisons des moyens technologiques entre nous et le monde qui nous entoure. Le développement des objets connectés semble aller encore davantage dans ce sens : nous ne percevons plus le monde directement, mais à partir de ce que les « artefacts » techniques nous en font percevoir. La vie quotidienne reste pourtant majoritairement marquée par le contact direct avec notre environnement mais ne pourrait-on imaginer une vie presque totalement (inter)médiée par les appareils numériques (ou pas)?

Imaginons quelques instants une vie totalement intermédiée. Je ne sors plus de mon domicile et j’interagis avec le monde extérieur en utilisant les communications numériques et les autres moyens technologiques. Que ce soit pour travailler, acheter, vendre, apprendre, etc… il suffit de me connecter. Si je veux connaître la température externe, l’état de mon jardin, l’état de mes finances, algorithmes et robots peuvent m’aider allant même jusqu’à me proposer d’effectuer les tâches à ma place (cf. ce jeune français retenu par Google pour leur concours d’innovation numérique et qui propose un robot jardineur pour personnes à mobilité réduite). Un de mes voisins ressemble à ce portrait d’une vie intermédiée, hormis le chien et le chat qui semblent être ses relations sensibles et directes privilégiées. Pour le reste hormis quelques sorties, la boite aux lettres et les livreurs sont de bons intermédiaires.

Revenons sur ce terme d’intermédiation et son usage. Il se trouve que c’est dans le monde de la finance et de la gestion qu’il est principalement utilisé, il suffit pour s’en convaincre de questionner un moteur de recherche. Est-ce à dire qu’employer ce terme à propos d’une relation au monde concret signifie que nous acceptons cette domination du monde économique sur nos vies ? Ce raccourci peut choquer, mais les mots ont un sens. Quand Jean François Cerisier interroge ce terme (Cerisier, J.-F. (2014). La désintermédiation comme agent de transformation culturelle dans l’éducation Dans D.Peraya et C. Peltier (dir.) La médiatisation de la formation et de l’apprentissage. Mélanges pour Daniel Peraya. Bruxelles : De Boeck) il semble bien qu’il n’adopte pas le paradigme économique et financier du terme, mais par contre qu’il en interroge le processus qui lui est commun au monde de la finance et celui de la communication éducative. Dans d’autres écrits, nous avons évoqué l’idée de transaction pour évoquer ces échanges en ligne (« une formation transactionnelle et multimédia », Biennale de l’éducation 1992) en essayant d’ailleurs d’effectuer cette transposition et d’en mesurer la force explicative.

Vivre par des intermédiaires est bien un processus qui s’apparente à l’évolution progressive du monde de la finance au cours du dernier siècle. C’est plus généralement la prise de distance entre la matérialité du travail et sa rémunération (sous toutes ces formes) qui petit à petit amène à l’idée que dans l’activité de chacun de nous la valeur dépend des intermédiaires (cf. la récente crise agricole). La question qui se pose à l’éducateur est donc la suivante : ne sommes-nous pas en train d’éduquer des jeunes à entrer dans un monde fait d’abord d’intermédiations et dont la nature est de plus en plus technologique, informatique et algorithmique ? Du coup quel sens a le travail de la classe au quotidien au moment où les MOOCs et classes inversées semble nous montrer que la désintermédiation humaine diminue au profit de l’intermédiation technologique ? Quand on en arrive à créer un MOOC sur la Classe inversée (FUN rentrée septembre 2015) on peut rêver à l’inversion de l’inversion… Mais la rentrée scolaire va bien faire rentrer physiquement les jeunes dans des classes où ils deviendront des élèves avec un programme, des notes et des examens…

Nous sommes fascinés par cette évolution qui depuis bientôt vingt années nous indique que le mode d’être au monde est en train de changer. Aussi toutes ces expériences, toutes ces « innovations » semblent nous indiquer un chemin qui semble vraiment nouveau, mais pas forcément idéal… C’est la redéfinition du rôle et de la fonction d’intermédiation dans un monde numérique. ENT, classe inversées, Cahier de texte numérique, tablettes etc… tout semble aller dans le même sens : notre vie se peuple de nouveaux objets intermédiaires, alors peuplons en aussi nos écoles ! Nous sommes en train d’apprendre à vivre ensemble dans ce nouveau contexte. Cela prend du temps, d’autant plus que peu de choses sont encore stabilisées. On nous annonce la 5G à peine avons-nous la 4g, on nous promet des assistants numériques pour chaque acte de notre vie quotidienne, bref on nous rêve en « humains augmentés ». Et cela nous fascine et nous fait envie. C’est une sorte de rapport ambigüe que nombre d’entre nous entretenons avec ces évolutions : entre terrains à conquérir pour un monde meilleur et terres inconnues qui nous font peur, nous retrouvons la vieille fascination humaine pour les espaces nouveaux à conquérir (cf. l’histoire de la conquête des régions montagneuses et les légendes qui s’y rattachent)

Au vu de l’usage quotidien des smartphones, il nous faut interroger les intermédiations nouvelles qui se construisent sous nos yeux. Impossible de passer sous silence ce changement essentiel de notre vie quotidienne et surtout impossible de ne pas interroger nos propres modes de vie. Car avant d’être un changement sociologique, c’est d’abord un changement intime. Car c’est une des très grandes réussites de cette évolution numérique : avoir réussi à impliquer chacun individuellement pour que cela devienne une évolution collective voire sociétale. Au lieu d’imposer un nouveau genre de vie, on nous a proposé des instruments pour mieux nous assujettir à un genre de vie : nous avons l’impression de l’avoir choisie, cela lui donne une plus grande force de pénétration dans toutes les strates de la société et donc, bien sûr de l’école…

A suivre et à débattre

BD

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