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Juil 22 2015

Création, invention, imitation, à l’ère du numérique ?

Est-il encore possible de créer du nouveau, d’inventer, ou au moins d’être original dans un monde numérisé ? Si l’on parle des idées et de leur diffusion sous différents supports, on peut penser que non, au vu de la masse des sources disponibles et surtout accessibles. Est-ce nouveau, du fait du numérique ? Probablement pas, mais on ne le savait pas, car la disponibilité et l’accessibilité à de nombreuses sources était quasi nulle. Ce qui caractérise donc cette époque c’est que l’on risque d’être pris en « flagrant délit » de copie d’idée, voire davantage. Aussi la rigueur du travail scientifique qui exige de faire une revue de littérature dès lors que l’on aborde un sujet devient un exercice de plus en plus difficile, surtout si cette revue doit être assimilée. A moins de ne réduire le sujet du travail de manière tellement précise que le nombre de sources est réduit.

Les élèves confrontés au TPE, les étudiants qui doivent faire des dossiers thématiques, ou encore ceux qui doivent monter des projets dits créatifs, les enseignants qui préparent leurs cours, tous sont confrontés à cette inquiétante question : quelle authenticité, quelle originalité, quelle « œuvre » créative ? Heureusement pour les enseignants, la loi protège la conception d’un cours en le considérant comme une « œuvre originale » et donc protégée par le droit d’auteur (cf. les nombreux sites qui traitent du problème). Mais la question reste entière. Quelle part du cours est nouvelle ? Quelle part du dossier de l’étudiant est originale ?

Avec la multiplication des publications sur Internet, sur nombre de sujets, en particulier dans le monde scolaire, les contenus sont disponibles en ligne. Que demande-t-on à l’élève, à l’étudiant ? De faire œuvre de synthèse et donc, comme un enseignant, d’agencer des contenus pour les rendre accessibles dans un cadre contraint (les consignes données par les enseignants). Le travail du chercheur est, a contrario, de produire des connaissances nouvelles et de les mettre à disposition de la communauté scientifique pour faire progresser le savoir. Il y a donc là un autre travail qui doit s’appuyer d’abord sur l’existant. La fameuse revue de littérature est un incontournable du travail scientifique. Très difficile à réaliser, du fait de la multiplication des sources et surtout de la croissance continue des contenus disponibles, elle est un exercice qui pourtant mériterait largement d’être partagé.

Journaliste, élève, étudiant, enseignant, consultant, expert, etc… chacun se doit d’essayer de faire ce travail exigeant. Il ne se limite pas bien sûr à quelques références savantes du type « (Machin 2013) » que l’on cite sans l’avoir vraiment compris ou lu au moins partiellement. Il suppose en fait une posture intellectuelle particulière qui exige humilité et précision. En sommes-nous vraiment capables, en avons-nous vraiment les moyens ? Soyons honnêtes, cela est quasiment impossible d’être « parfait ». L’intérêt de ce travail est aussi de situer son travail dans un univers large, celui de la communauté qui tente de produire des informations et éventuellement des savoirs. L’exigence intellectuelle est souvent trop lourde à porter, trop couteuse en temps et en énergie et du coup on est tenté de passer rapidement sur certains points. Et c’est là que le débat et la polémique peuvent faire avancer la réflexion. Devant l’impossibilité de l’exhaustivité, il faut donc faire des choix, limiter les champs, réduire les sources. Cela est possible à condition d’en être conscient et surtout de savoir l’argumenter, l’expliquer.

Argumenter, expliquer, c’est là que se trouve une autre difficulté. La surmédiatisation de certains phénomènes, évènements, pratiques dites nouvelles par ceux qui ne s’embarrassent pas des sources amène ainsi nombre d’enthousiastes à renoncer au débat rationnel et approfondi. Là encore le coût est élevé et il est plus facile de céder à la séduction qu’à la réflexion. Le prosélytisme de certains « novateurs » est tel que l’on ne peut même entrer en discussion sur le fond. Prenons l’exemple d’une querelle pas nouvelle autour de la « gestion mentale » et de sa critique par feu Alain Lieury (rappelons ici qu’il nous a quitté récemment, et que nous lui devons de nombreux travaux sur la mémoire, entre autres). Mais on pourrait, dans le domaine du numérique trouver aussi de ces querelles du type « mac-pc » d’antan réactualisée à chaque évolution notable de technologies.

L’approche par les controverses (http://controverses.sciences-po.fr/archiveindex/) proposée par Bruno Latour, Dominique Boullier et leurs collègues du Medialab de Sciences Po, mérite ici que l’on y regarde de plus près. La méthode proposée de l’enseignement par la cartographie des controverses (http://www.medialab.sciences-po.fr/fr/projets/teaching-controversy-mapping/) est particulièrement illustrative de notre questionnement. En formant des jeunes par cette méthode, on peut penser que cela va permettre de limiter les croyances de certains et ouvrir les yeux face aux réalités. Si on rapproche cette forme d’activité de celles proposées pour la démarche d’investigation ou de problématisation apparue dans les programmes scolaires depuis plusieurs années, on s’aperçoit que la prise de conscience de cette évolution dans les diffusion de l’information et le partage des savoirs oblige à une révision assez profonde des méthodes de travail et en particulier de celles qui permettent à chacun de tenter de faire du « nouveau ». Au moins ces approches permettront-elles peut-être une évolution des mentalités autour des illusions de la créativité et de l’innovation qui trop souvent ne sont que de simples reproductions réactualisées de formes antérieures. Et la nouveauté tient alors justement dans cette réactualisation par un contexte spécifique et différent du contexte des formes antérieures.

A suivre et à débattre

BD

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